Chapitre 14
Le débriefing occupa une bonne partie de l’après-midi.
Lorsque les principaux incidents eurent été reconstruits, la conclusion ne faisait plus vraiment débat : aucune faute particulière n’expliquait le désastre du matin. Les unités avaient surtout cessé, les unes après les autres, de partager la même situation.
De Gaulle resta un moment devant les fiches étalées sur la table. L’agacement du matin avait disparu ; M retrouvait cette concentration froide qu’il avait observée lorsqu’un problème cessait d’être subi pour devenir quelque chose à résoudre.
— Nous pouvons corriger ce qui a échoué aujourd’hui, finit par dire le lieutenant-colonel. Mais si nous changeons les hommes et les unités au prochain exercice, nous ne saurons pas si nous avons amélioré notre méthode ou simplement obtenu un meilleur résultat.
M releva les yeux vers lui.
Voilà la suite qu’il cherchait.
— Alors ne les changeons pas. Répondit M.
De Gaulle attendit.
— Gardons un noyau stable, poursuivit M. Les mêmes officiers, les mêmes équipages, autant que possible les mêmes transmetteurs et les mêmes mécaniciens. On recommence, on corrige, puis on recommence encore. Sinon nous accumulerons des rapports sans jamais accumuler d’expérience.
De Gaulle fit lentement tourner son crayon entre ses doigts.
— Une unité permanente consacrée aux essais.
— Pas seulement aux essais, corrigea M. À l’apprentissage.
Le mot attira quelques regards autour de la table.
M les laissa venir. L’idée lui paraissait désormais évidente, mais elle ne l’avait pas été le matin même. Il était arrivé à Mourmelon en cherchant ce qu’il fallait ajouter aux chars, aux transmissions ou au commandement. Le premier exercice lui avait montré qu’aucune amélioration isolée ne suffirait.
Il fallait que l’ensemble apprenne.
De Gaulle se pencha de nouveau sur la carte.
— Et les chars ne peuvent pas apprendre seuls. Ce matin, l’artillerie, le génie, les transmissions et le ravitaillement ont échoué avec eux. Si nous séparons leurs expérimentations, nous recréerons exactement le problème que nous cherchons à résoudre.
M sentit un sourire lui venir.
Voilà. Pas besoin de lui dérouler la suite.
Il connaissait le résultat auquel les armées modernes finiraient par parvenir. De Gaulle, lui, était en train d’y avancer à partir de ce qu’il avait sous les yeux.
Le général chargé des manœuvres s’était rapproché de la table.
— Vous proposez donc de conserver une formation entière uniquement pour expérimenter ?
M tourna la tête vers lui.
— Je préfère qu’une seule formation découvre nos erreurs maintenant plutôt que plusieurs divisions au milieu d’une guerre.
Le général pinça les lèvres, mais ne répondit pas.
De Gaulle avait déjà repris son crayon.
— Une formation cuirassée, interarmes, avec un noyau stable et une organisation volontairement évolutive.
Il s’arrêta.
— Il faudra bien lui donner un nom.
M regarda la feuille. La réponse vint presque naturellement.
— Division Cuirassée Expérimentale.
Le général eut un bref souffle amusé.
— Vous n’avez même pas encore une division.
M haussa légèrement les épaules.
— Tant mieux. Nous avons encore le temps de ne pas la construire de travers.
Cette fois, de Gaulle laissa apparaître un sourire.
Puis il écrivit :
1re Division Cuirassée Expérimentale.
M regarda les mots quelques secondes. Le nom et la date resteraient dans l’Histoire.
Pour l’instant, il désignait pourtant bien peu de chose : quelques unités réunies à Mourmelon, des matériels disparates, des radios imparfaites et une organisation qui venait de passer sa première matinée à démontrer tout ce qu’elle ne savait pas encore faire.
Cela lui convenait.
Il posa néanmoins un doigt près des mots écrits par de Gaulle.
— Une condition. Rien de ce que nous faisons ici ne devient sacré. Ni l’organisation, ni les procédures, ni même ce qui fonctionne. Nous mesurons, nous comparons et nous changeons si nécessaire.
De Gaulle observa la feuille, puis hocha lentement la tête.
— Une division qui doit accepter de se contredire pour progresser.
— Exactement.
Le reste pouvait attendre.
Les détails d’organisation viendraient avec les exercices, les pannes, les réussites et les erreurs. M ne voulait surtout pas reproduire l’un des travers qu’il connaissait trop bien : décider d’abord de la doctrine, puis passer des années à expliquer pourquoi le réel refusait de s’y conformer.
Lorsque la réunion se termina, la feuille portant le nouveau nom resta sur la table, maintenue sous un carnet.
M s’arrêta devant elle avant de quitter la pièce.
La 1re DCE venait de naître sans cérémonie, au milieu de cartes couvertes de boue séchée, de rapports incomplets et d’un exercice raté.
Cela lui parut finalement assez approprié.
Elle n’était pas née parce qu’elle avait réussi.
Elle était née parce qu’elle avait compris qu’elle devait apprendre.