Chapitre 15
Pendant les semaines suivantes, Mourmelon changea de rythme.
Les exercices cessèrent d’être des démonstrations ponctuelles pour devenir une routine. On recommençait, on mesurait, on corrigeait, puis on recommençait encore. Les mêmes erreurs revinrent d’abord avec une obstination presque décourageante, puis certaines disparurent. D’autres changèrent simplement de forme.
Les radios restaient imparfaites, mais les opérateurs apprirent à travailler avec leurs limites. Les messages raccourcirent. Les fréquences de secours furent préparées avant le départ. Les mécaniciens commencèrent à noter les pannes les plus banales au lieu d’attendre qu’un incident spectaculaire mérite un rapport. Le ravitaillement reçut les changements d’axe plus tôt. Les véhicules de dépannage cessèrent de partir sans savoir exactement où trouver l’engin immobilisé.
Rien de tout cela n’avait l’éclat d’une invention.
Pourtant, M voyait la différence.
Deux semaines plus tôt, chaque problème avait semblé appartenir à quelqu’un : la radio aux transmissions, le moteur aux mécaniciens, le carburant au ravitaillement. Désormais, les hommes commençaient à regarder ce que leur propre retard provoquait chez les autres. Ce n’était pas encore naturel, mais c’était devenu visible.
De Gaulle, lui, ne semblait jamais satisfait bien longtemps.
Chaque amélioration produisait une nouvelle question. Un message transmis plus vite révélait un ordre trop long. Une compagnie mieux renseignée mettait en évidence un ravitaillement qui n’avait pas reçu le même changement de situation. Un char récupéré en trente minutes conduisait aussitôt le lieutenant-colonel à demander pourquoi il en avait fallu trente.
M avait d’abord trouvé cette exigence presque excessive. Puis il comprit qu’elle constituait probablement l’une des raisons pour lesquelles la division progressait si vite. De Gaulle ne traitait jamais une réussite comme une preuve définitive. Il la traitait comme une anomalie favorable qu’il fallait comprendre avant de la reproduire.
Le premier résultat réellement satisfaisant arriva un matin de la fin février.
La reconnaissance signala une position antichar simulée sur l’axe principal. Quelques semaines plus tôt, l’information aurait remonté lentement, aurait été reformulée plusieurs fois, puis aurait produit une série d’ordres distincts. Cette fois, le message atteignit rapidement le groupement concerné. L’artillerie fut prévenue, le génie rapproché, l’infanterie motorisée réorientée et les chars ralentis avant d’entrer dans la zone dangereuse.
De Gaulle avait posé un chronomètre sur la table.
Lorsque l’arbitre annonça le premier tir d’appui, il l’arrêta.
Onze minutes.
M regarda le chiffre, puis la carte. Pour la première fois depuis son arrivée à Mourmelon, il n’avait pas devant lui plusieurs unités qui tentaient de rattraper une situation déjà dépassée. Une observation avait produit plusieurs réactions cohérentes, presque simultanées, sans que l’état-major ait dû dicter chaque mouvement.
La division venait de faire quelque chose de simple.
Elle avait compris la même chose au même moment.
M sentit une satisfaction profonde lui monter, presque plus forte que lors des annonces politiques obtenues à Paris. Là-bas, une décision pouvait toujours rester une intention. Ici, onze minutes représentaient quelque chose de réel.
— Ça marche, souffla-t-il.
De Gaulle ne répondit pas tout de suite.
Il regardait encore la chronologie.
— Ça commence à marcher.
M tourna légèrement la tête vers lui. Le lieutenant-colonel avait déjà repris son crayon.
— Trois minutes entre l’observation et des coordonnées utilisables par l’artillerie, reprit-il. Deux autres perdues parce que le réseau était occupé. Et le message au génie est parti après celui de la batterie alors qu’il pouvait partir en même temps.
M eut un sourire.
— Vous êtes incapable de savourer une victoire plus de dix secondes ?
De Gaulle releva enfin les yeux. Une lueur amusée passa sur son visage.
— Onze.
Cette fois, M rit franchement.
Ce moment, plus que le chiffre lui-même, lui fit prendre conscience de ce qui avait changé entre eux. À leur première rencontre, il avait observé de Gaulle avec la prudence de quelqu’un qui connaissait trop bien son avenir. Désormais, il ne voyait plus seulement le futur général. Il voyait un homme avec lequel il pouvait travailler, contredire, plaisanter parfois, et surtout construire quelque chose qui n’existait dans aucune des deux histoires.
La 1re DCE n’était pas encore prête pour la guerre.
Mais elle avait remporté sa première victoire.
Elle avait appris.
Quelques jours plus tard, le 7 mars 1936, la Rhénanie vint rappeler à M pourquoi ils n’avaient pas le temps d’être satisfaits longtemps.
Le message de Delcourt arriva à Mourmelon en fin de matinée. Un officier l’apporta directement au poste de travail où M et de Gaulle examinaient les résultats d’un exercice de la veille.
M reconnut immédiatement la date avant même d’ouvrir l’enveloppe.
Une sensation froide lui traversa le ventre.
Il avait attendu ce jour depuis son arrivée.
Les lignes dactylographiées étaient brèves : des troupes allemandes avaient pénétré dans la zone démilitarisée ; Paris consultait Londres ; aucune décision militaire n’avait encore été prise.
Au-dessous, Delcourt avait ajouté à la main :
Vous aviez raison.
M resta un moment immobile.
Dans son souvenir, le 7 mars 1936 appartenait à une chronologie presque scolaire. Rhénanie. Anschluss. Munich. Prague. Pologne. Chaque date semblait conduire naturellement à la suivante.
Ici, rien n’avait cette simplicité.
Des ministres hésitaient. Des diplomates téléphonaient. Des officiers comptaient des divisions. Des gouvernements tentaient de mesurer le risque d’une guerre immédiate contre celui d’une concession dont personne ne connaissait encore réellement le prix.
Le futur, vu de l’intérieur, ne ressemblait pas à une ligne droite.
Il ressemblait à une porte que plusieurs hommes regardaient sans savoir ce qui se trouvait derrière.
De Gaulle avait reconnu le changement dans son expression.
— Qu’y a-t-il ?
M lui tendit la feuille sans répondre. Le lieutenant-colonel la parcourut rapidement, puis revint à la première ligne. Cette fois, il lut plus lentement. Sa mâchoire se contracta lorsqu’il arriva au nombre d’unités engagées.
— Ce n’est donc pas une invasion, murmura-t-il. Pas encore.
— Non. Les forces sont faibles. Très faibles même, comparées à ce qu’elles deviendront si personne ne les arrête.
De Gaulle reposa le message à plat devant lui. Son index resta quelques secondes sur la date.
— Vous connaissiez ce jour.
Ce n’était pas vraiment une question.
M regarda la carte roulée contre le mur. Il connaissait cette séquence depuis des années sous forme de dates, de cartes et de chapitres d’histoire. La vivre lui donnait pourtant une tout autre consistance.
— Oui. Dans mon histoire, la France ne bouge pas. Hitler fait entrer ses troupes en Rhénanie, nous protestons, nous consultons Londres… puis nous acceptons le fait accompli.
De Gaulle leva lentement les yeux vers lui.
— Et il en conclut qu’il peut recommencer.
M hocha la tête. Voilà ce qui comptait réellement ; pas la Rhénanie elle-même, mais la leçon qu’elle allait enseigner à l’homme qui venait de prendre le risque.
— Il apprend qu’il peut créer une crise, choisir son moment et compter sur notre peur d’être ceux qui déclencheront la guerre. Aujourd’hui il engage peu. Si cela fonctionne, la prochaine fois il engagera davantage.
Le silence qui suivit fut différent des précédents. De Gaulle ne regardait plus le message, mais les cartes et les rapports de Mourmelon encore éparpillés sur la table.
— Nous venons de passer trois semaines à apprendre à une division à ne plus courir derrière les événements.
M comprit immédiatement où il voulait en venir.
— Et un pays peut perdre exactement de la même manière.
De Gaulle releva les yeux vers lui.
Cette fois, M n’eut pas besoin d’expliquer davantage.
La première victoire de la 1re DCE venait soudain de paraître beaucoup plus petite.
Et beaucoup plus importante.
De Gaulle resta silencieux quelques instants, puis replia soigneusement le message de Delcourt. M s’attendait à le voir revenir aux cartes. À la place, le lieutenant-colonel l’observa avec cette attention particulière qu’il réservait désormais aux silences de M.
— Vous avez une étrange manière de me regarder depuis que nous nous connaissons.
M sentit aussitôt le terrain devenir dangereux.
Il aurait pu plaisanter. Détourner la conversation. Il l’avait déjà fait plusieurs fois lorsqu’une question s’approchait trop près de ce qu’il savait.
Cette fois, il n’en eut pas envie.
— J'essaie de m'y habituer.
Le sourcil de de Gaulle se releva légèrement.
— À quoi ?
M soutint son regard quelques secondes. Devant lui se trouvait encore un lieutenant-colonel de quarante-cinq ans dont une grande partie de l’armée française considérait les idées avec méfiance. Rien, dans cette pièce, ne disait ce qu’il deviendrait.
Sauf la mémoire de M.
— Au fait de vous avoir devant moi.
L’expression de de Gaulle changea à peine, mais son immobilité suffit à montrer qu’il avait compris que la réponse n’était pas anodine.
M inspira lentement.
— Dans l’histoire que je connais, la France perd la guerre.
Il avait déjà prononcé cette phrase devant d’autres. Jamais elle ne lui avait semblé aussi difficile à poursuivre.
— Son armée s’effondre. Le gouvernement demande l’armistice. Une partie du pays est occupée.
De Gaulle ne détourna pas les yeux.
— Et moi ?
La question était calme.
M sentit sa gorge se serrer.
Il revit des images qui n’appartenaient pas à cet homme. Un micro à Londres. Une croix de Lorraine. Paris libéré. Une silhouette immense descendant les Champs-Élysées au milieu d’une foule. Puis d’autres années encore, un palais présidentiel, une République reconstruite autour de lui.
Toute une vie qui n’existerait peut-être jamais.
— Vous refusez.
De Gaulle resta parfaitement immobile.
M continua avant qu’il puisse l’interrompre.
— Vous quittez la France. Vous allez à Londres et vous appelez les Français à poursuivre le combat alors que presque tout semble perdu. Au début, vous êtes très peu nombreux. Presque personne ne sait si vous avez raison, si vous serez entendu, ni même si vous pourrez revenir un jour.
De Gaulle baissa brièvement les yeux vers le message posé entre eux.
— Et je reviens ?
M eut un sourire sans joie.
— Oui.
Il aurait pu s’arrêter là.
Mais ce simple mot ne suffisait pas à expliquer le poids que représentait cet homme dans ses souvenirs.
— Vous revenez dans une France libérée. Et pendant des décennies, votre nom reste attaché à son refus de disparaître.
Pour la première fois depuis que M le connaissait, de Gaulle sembla réellement déstabilisé. Pas impressionné. Déplacé.
Comme si M venait de lui parler d’un autre homme portant son visage.
Il se détourna légèrement et posa les deux mains sur le bord de la table.
— Voilà donc pourquoi.
M fronça les sourcils.
— Pourquoi quoi ?
De Gaulle regardait la carte, pas lui.
— Pourquoi vous me laissez parfois parler jusqu’au bout alors que vous savez déjà où je vais. Pourquoi certaines de mes propositions semblent vous rassurer davantage qu’elles ne devraient. Et pourquoi, d’autres fois, vous me regardez comme si j’avais déjà fait quelque chose que j’ignore encore.
M ne répondit pas. Il n’y avait rien à corriger.
De Gaulle resta silencieux encore quelques secondes.
— Général, donc ?
M laissa échapper un souffle presque amusé.
— Entre autres.
Cette fois, le lieutenant-colonel tourna franchement la tête vers lui.
M comprit qu’il avait probablement trop dit.
— Je préfère ne pas continuer.
— Parce que vous ne voulez pas influencer mes choix ?
— Parce que j’essaie déjà de détruire l’avenir que je viens de vous raconter.
De Gaulle absorba la phrase sans bouger.
M désigna du regard les rapports de la DCE.
— Si nous réussissons ici, si la France est prête, si elle ne s’effondre pas… alors Londres n’aura peut-être jamais lieu. Vous n’aurez peut-être jamais à lancer cet appel. Vous ne deviendrez peut-être jamais l’homme dont je viens de vous parler.
Il s’attendait à voir passer quelque chose dans le regard de de Gaulle. Une déception, peut-être. Ou au moins la fascination qu’aurait provoquée chez presque n’importe quel homme la découverte d’un avenir aussi considérable.
Il n’y trouva rien de tout cela.
Le lieutenant-colonel regarda simplement la carte de France.
— Tant mieux.
M resta interdit.
De Gaulle posa un doigt sur la région nord-est.
— Si le prix de cet avenir est la défaite de la France, l’occupation de son territoire et des années de guerre, je préfère parfaitement rester lieutenant-colonel.
Il releva alors les yeux vers M.
— Vous ne m’avez rien enlevé.
M sentit quelque chose se détendre en lui.
Depuis son arrivée, il vivait avec cette idée étrange qu’en modifiant l’Histoire il effaçait aussi des destins. Des carrières. Des rencontres. Des héros qui n’auraient peut-être plus l’occasion de le devenir.
De Gaulle venait de lui rappeler quelque chose d’essentiel. Le but n’était pas de préserver les héros. Le but était de rendre inutile ce qui les avait rendus nécessaires.
M regarda une dernière fois le message annonçant l’entrée des troupes allemandes en Rhénanie.
Puis les rapports de Mourmelon. Onze minutes. Une division qui apprenait.
Un lieutenant-colonel qui, dans une autre histoire, aurait dû porter presque seul pendant quelque temps l’idée que la France existait encore.
Cette histoire-là n’était pas obligée d’arriver.
Et, pour la première fois, M espéra sincèrement que Charles de Gaulle ne deviendrait jamais l’homme dont il se souvenait.