Chapitre 11
Delcourt regardait toujours la carte lorsque Desmarets rompit le silence.
— Très bien. Supposons que nous réussissions à créer cette loyauté. Que faisons-nous concrètement de l’Empire dans les cinq prochaines années ?
M tourna les yeux vers lui. La question tombait au bon moment.
Depuis le début de la journée, il avait parlé de richesse, de formation, d’appartenance. Mais derrière tout cela se trouvait une préoccupation beaucoup plus immédiate, qu’il n’avait pas encore formulée.
Il connaissait juin 1940.
Il savait ce qu’une armée pouvait perdre en quelques semaines lorsque le front cédait plus vite que les administrations ne pouvaient réagir. Il savait surtout qu’un pays immense pouvait continuer à posséder des territoires, des hommes et des ressources tout en perdant brutalement une grande partie des usines, des arsenaux, des ports et des centres de décision qui rendaient cette puissance utilisable.
Dans son histoire, l’Empire français avait survécu à la défaite de la métropole. Il n’avait jamais été préparé à la remplacer.
M posa les deux mains sur la table.
— Nous devons arrêter de penser l’Empire comme une périphérie qui alimente la métropole. Il faut qu’une partie de nos capacités essentielles puisse fonctionner sans elle.
Marchand releva immédiatement la tête.
— Sans la métropole ?
— Temporairement.
M choisit le mot avec soin.
— Je ne dis pas que la France va perdre son territoire européen. Je dis qu’une puissance de cette taille ne devrait jamais pouvoir être paralysée parce qu’une région industrielle, un port ou une voie ferrée devient inaccessible.
Il regarda la carte.
La Lorraine. Le Nord. Paris. Brest. Toulon.
Dans son souvenir, tout cela pouvait cesser d’être disponible beaucoup plus vite que les hommes présents n’étaient capables de l’imaginer.
— Il faut de la redondance.
Desmarets se pencha vers la carte.
— Où ?
Cette fois, M avait quelques réponses.
Pas des plans d’usine. Pas des tonnages ou des dimensions de cales sèches. Seulement des points qu’il avait identifiés comme suffisamment évidents pour mériter d’être étudiés immédiatement.
— Le Maroc d’abord. Il faut examiner la création d’un véritable pôle sidérurgique et mécanique. Pas uniquement extraire et expédier. Transformer sur place, produire de l’acier, des pièces, des machines, puis développer autour tout ce qui devient possible lorsque l’industrie lourde existe.
Desmarets fronça les sourcils.
— Une sidérurgie ne se décide pas parce qu’on dessine un cercle autour de Casablanca.
— J'imagine oui. Répondit M avec un début de sourire.
M se surprit presque à apprécier l’objection. Quelques heures plus tôt, il aurait peut-être commencé à justifier lui-même les minerais, les transports ou l’énergie. Il savait maintenant où s’arrêter.
— Je vous donne une direction. Vous me direz où elle est réellement viable, avec quelles ressources, quelle énergie et quel port. Si Casablanca n’est pas le bon endroit, choisissez-en un autre. Ce que je veux, c’est une capacité métallurgique importante en Afrique du Nord.
Desmarets acquiesça.
— Ça, on peut l’étudier.
M déplaça son doigt vers l’ouest.
— Dakar ensuite.
Vassel leva légèrement les yeux.
— Pourquoi Dakar en particulier ?
— Parce qu’elle peut devenir notre plus grand point d’appui atlantique en Afrique occidentale.
M suivit du doigt la presqu’île du Cap-Vert.
— Le port doit changer d’échelle. Commerce, industrie et Marine ensemble. Plus de quais, de capacités de chargement, de stockage, de carburant, d’ateliers. Il serait de bonne augure d'étudier une implantation sidérurgique locale ou régionale suffisante pour alimenter les besoins mécaniques et navals sans tout faire venir d’Europe.
Desmarets observait déjà la carte comme s’il essayait d’y placer des installations invisibles.
— Et vous voulez probablement votre chantier naval.
M eut un léger sourire.
— Pourquoi s'arrêter là ?
— Pour construire des cuirassés ?
— Surtout pas au début.
Marchand leva un sourcil.
— Voilà qui devient presque raisonnable.
M ignora la remarque.
— Commencez par ce qui crée réellement la compétence : entretien lourd, réparation, chaudronnerie, moteurs, pièces de rechange, cales capables d’accueillir des bâtiments importants. Ensuite des remorqueurs, des cargos, des bâtiments auxiliaires. Lorsque les hommes et les installations auront appris, nous verrons jusqu’où aller.
Il avait retenu quelque chose de toutes les discussions précédentes : on ne sautait pas directement au résultat final simplement parce que lui savait qu’il serait utile.
Une industrie navale était aussi une mémoire accumulée dans des milliers de gestes.
— Pourquoi Dakar plutôt qu’un agrandissement supplémentaire de Brest ? demanda Marchand.
Cette fois, M ne répondit pas immédiatement. Il vit de nouveau une France coupée en deux. Les routes saturées. Les administrations fuyant. Les usines abandonnées ou capturées. Des ports menacés avant même qu’on ait décidé quoi évacuer.
Il ne pouvait pas leur raconter toute la scène comme un souvenir. Mais il pouvait leur faire comprendre le principe.
— Parce que Brest peut être perdu.
Le silence fut immédiat.
M poursuivit avant que la phrase ne soit interprétée comme une prédiction précise.
— Toulon aussi. Marseille aussi. N’importe quel port peut devenir inutilisable s’il est bombardé, bloqué ou si le front se rapproche suffisamment. Je ne veux pas que toute notre capacité à réparer une flotte dépende de quelques points situés sur le même continent.
Marchand ne plaisantait plus.
— Vous craignez réellement que la métropole puisse être coupée du reste de l’Empire.
M le regarda.
— Je sais que c’est possible.
Il s’arrêta là.
Delcourt comprit immédiatement ce qu’il refusait de préciser. Depuis des semaines, M avait appris à séparer les événements dont il voulait les avertir de ceux dont la simple annonce risquait de déformer toutes leurs décisions. Mais cette réponse disait déjà assez.
— Donc l’objectif n’est pas seulement économique, résuma-t-il. Vous voulez créer une profondeur stratégique.
— On est sur le bon sujet.
Le terme convenait mieux que tous ceux auxquels M avait pensé.
— Si une partie de la France est frappée, l’autre doit pouvoir continuer. Produire du carburant là où c’est possible. Réparer des navires. Fabriquer des pièces. Transformer les minerais. Former des mécaniciens. Stocker des réserves. Maintenir des liaisons maritimes et ferroviaires.
Il regarda la carte dans son ensemble.
— Aucun territoire ne doit tout faire. Mais aucune fonction essentielle ne devrait exister à un seul endroit.
Desmarets tapota le Maroc du bout du crayon.
— Donc plusieurs pôles industriels reliés entre eux.
— Exactement.
— Ce qui nous ramène aux ports.
— Et aux chemins de fer. À l’électricité. À la formation.
M eut presque envie de rire.
Tout finissait par revenir aux mêmes choses.
Il avait commencé cette journée avec cinq mots indépendants. Ils formaient désormais une seule mécanique : les écoles produisaient les techniciens, les techniciens faisaient fonctionner les usines, les usines finançaient et équipaient l’armée, la science améliorait les usines, les ports reliaient l’ensemble, et la citoyenneté devait donner à ceux qui construisaient ce système une raison de le défendre.
C’était peut-être cela qu’il n’avait pas complètement compris avant de venir ici. Le futur ne se corrigeait pas événement après événement. Il fallait rendre le système entier plus difficile à briser.
Vassel regardait encore Dakar.
— Si nous investissons autant dans ces territoires, ils ne seront plus administrés de la même façon.
M tourna la tête vers lui.
— C’est précisément le but.
— Vous confieriez des arsenaux, des aciéries, des stocks stratégiques et des infrastructures militaires à des populations auxquelles nous venons à peine de proposer un nouveau statut.
M comprit ce que contenait réellement l’objection. La confiance devait aller dans les deux sens.
On ne pouvait pas expliquer à quelqu’un qu’il appartenait pleinement à la France tout en conservant tous les moyens importants à cinq mille kilomètres de lui par peur qu’il cesse un jour de lui appartenir.
— Si nous voulons leur loyauté, répondit-il, il faudra aussi apprendre à leur faire confiance.
Delcourt posa son crayon. La phrase était simple, mais il savait déjà combien d’administrations la combattraient.
M regarda Dakar, puis Casablanca.
Il imagina des hauts-fourneaux qu’il ne savait pas dessiner, des grues qu’il ne savait pas dimensionner, des ateliers où travailleraient des hommes qui n’étaient encore que des enfants. Rien de cela n’existait. Certaines idées se révéleraient probablement trop ambitieuses, d’autres mal placées, d’autres encore seraient remplacées par de meilleures propositions venues des ingénieurs.
Cela ne changeait pas le principe. Dans son histoire, lorsque la métropole avait vacillé, l’Empire avait possédé l’espace, les hommes et les ressources pour continuer.
Pas suffisamment les moyens. Cette fois, la préparation commencerait avant la catastrophe.
Desmarets prit une feuille.
— Maroc : étude sidérurgique et mécanique. Dakar : extension portuaire, capacités métallurgiques, réparation navale et projet de chantier. Je suppose que vous voulez aussi une étude générale des ports et des infrastructures critiques de l’Empire.
— Oui. Et une question pour chacun.
— Laquelle ?
M regarda la carte.
— Si la métropole devient inaccessible pendant six mois, qu’est-ce qui cesse immédiatement de fonctionner ?
Desmarets resta silencieux une seconde, puis écrivit.
Delcourt se pencha pour lire.
— Et ensuite ?
M répondit sans quitter la carte des yeux.
— Ensuite, nous supprimons autant de réponses que possible.