Chapitre 945
Lorsqu’il quitta l’espace des capacités spéciales, Garen était d’excellente humeur.
Dans le monde des Machinistes énergétiques, toutes sortes de connaissances lui avaient bel et bien inspiré des idées nouvelles. À cette époque de haute technologie, à l’ère universelle, ce genre d’informations était la plus grande source de motivation. À chaque seconde, jour après jour, l’intelligence s’affrontait et les idées jaillissaient.
Dans le sous-sol de pierre, tout était calme. Il n’entendait presque rien de l’extérieur ; manifestement, les Prédateurs n’avaient pas encore lancé leur attaque de grande envergure.
Garen jeta un coup d’œil à la cuve biochimique. Il avait utilisé plus de la moitié du liquide qu’elle contenait ; même sa couleur avait pâli. Pourtant, il devait encore pouvoir en tirer quelque chose.
« Dommage. Si le liquide biochimique était de meilleure qualité, je pourrais réduire le temps de production des Grands Loups sauvages. J’en fabriquerais facilement un par heure.
Après avoir soupiré un moment, Garen relança la production du septième Grand Loup sauvage, puis sortit du sous-sol. Au rez-de-chaussée se trouvait une petite salle où East Perrin était assise — ou plutôt affalée — sur une chaise métallique abîmée. Ses longs cheveux cascadaient dans son dos tandis qu’elle dormait profondément, toute de travers sur son siège. Elle avait vraiment l’air épuisée.
Plusieurs pots de matériaux soigneusement préparés se trouvaient à côté d’elle ; ils venaient apparemment d’arriver. Garen ignorait quand elle avait quitté la ville. Plus les Prédateurs se rassemblaient au-dehors, plus il était dangereux de sortir. Il n’imaginait pas les épreuves qu’elle avait dû traverser pour rapporter ces matériaux.
Garen en fut quelque peu touché.
Il contempla la silhouette sensuelle d’East Perrin, ses jolis traits et ses vêtements gris, qui comprimaient sa poitrine en un décolleté aguicheur. Ses longues jambes étaient étroitement serrées, dessinant presque la forme de son entrejambe. Cette femme ne portait pas de sous-vêtements…
« Si elle vivait dans les régions centrales, une beauté pareille aurait sûrement un protecteur et finirait comme un canari dans une cage dorée, hein ? Mais dans la ceinture de radiations, elle s’est battue pour devenir la dirigeante d’une ville. À talent naturel égal, le milieu fait toute la différence, pas vrai ? »
Voyant qu’East Perrin dormait à poings fermés, Garen décida de ne pas la déranger. Après le prochain lever du soleil, une longue bataille défensive de grande envergure les attendait peut-être. Les plus chanceux survivraient, mais ceux qui auraient moins de chance s’estimeraient heureux de mourir : la rumeur voulait que certains Prédateurs aiment grignoter lentement les membres de leurs victimes encore vivantes. Ils libéraient une toxine anesthésiante qui paralysait les sens, si bien que leur proie pouvait voir de ses propres yeux ses jambes se faire dévorer avant de mourir, voire assister au lent dépeçage de toute la partie inférieure de son corps.
Même Garen trouvait qu’une scène aussi atroce était d’une cruauté insoutenable.
En sortant de la maison de pierre, il vit que le ciel, à l’approche de l’aube, était d’un noir d’encre. La lune et les étoiles avaient elles aussi disparu derrière les nuages. L’atmosphère devenait de plus en plus oppressante, comme si un orage se préparait.
Garen sentait clairement la tension nerveuse qui régnait dehors.
Les six Grands Loups sauvages se tenaient sur le mur ou s’y étaient étendus ; certains marchaient, d’autres se reposaient, les yeux clos.
Au loin, il apercevait leurs yeux verts qui erraient sur le rempart.
Leur présence avait procuré un grand sentiment de sécurité aux habitants encore en ville, comme s’ils formaient une ligne de défense automatique. Même sans personne pour les surveiller, ils continuaient de protéger tout le monde.
L’apparition de Garen sembla surprendre les gens dehors. Il vit des feux de cuisson un peu partout ; manifestement, les habitants s’étaient regroupés autour de ce sous-sol comme autour d’un centre-ville.
Les dix autres, East Perrin comprise, entouraient tous le sous-sol de Garen.
« Ça commence… » Garen vit Malone s’approcher et l’entendit parler à voix basse.
« Oui, ils devraient attaquer à l’aube. » Garen hocha la tête.
Les huit autres s’étaient tous rassemblés ici : deux enfants et six adultes. Le jeune impulsif qui s’était opposé à Garen la veille était là, ainsi que la femme d’âge mûr qui l’avait réprimandé. Tous ces visages crasseux entouraient Garen. Chacun tenait entre les mains une arme à feu et des munitions capables d’infliger les dégâts les plus lourds : une mitraillette semblable à un pistolet de service.
« Je crains que nous ne puissions pas défendre cet endroit… » Garen secoua la tête. « Le secteur est trop vaste. Il y a trop d’endroits à protéger. S’ils lancent une attaque de grande envergure, les Prédateurs ne s’en prendront pas à un seul côté comme la dernière fois. Ils attaqueront sans doute de toutes parts et escaladeront les murs en même temps.
« On pourrait choisir le bâtiment le plus solide et s’y retrancher », proposa quelqu’un.
« Mais on finira coincés là-bas jusqu’à ce qu’on meure ! » rétorqua la femme d’âge mûr.
« C’est vrai », acquiesça Garen. « On finira bel et bien encerclés jusqu’à notre mort. Il faut trouver un endroit sûr et facile à défendre pour en faire notre nouvelle base. On ne peut plus rester ici… Sinon, on mourra tous ! »
Ses paroles plongèrent tout le monde dans le silence. À vrai dire, aucun d’eux n’était stupide : ceux qui avaient tenu jusque-là étaient tous des gens d’élite, dotés de capacités physiques et mentales supérieures. Chacun y avait pensé, mais leur attachement à la Ville de Leo les empêchait de vouloir la quitter. Maintenant que Garen avait exprimé tout haut cette idée, personne ne s’y opposerait.
Car tous savaient qu’il disait la vérité.
« Avec les six Grands Loups sauvages, on peut encore souffler un peu, mais nous n’aurons peut-être pas autant de temps ensuite, dit calmement Garen. Alors réfléchissez bien : il nous faut un endroit avec de l’eau, facile à défendre, de préférence où un ou deux côtés seulement seraient à protéger. Ça allégerait considérablement notre tâche.
« Et le lac des Radiations ? demanda Malone à voix basse. Je me souviens qu’il y avait une immense caverne souterraine.
« Peut-être, mais les Prédateurs viennent du sous-sol. Ils connaissent sans doute d’autres moyens de creuser. » Garen secoua la tête.
« Et le sommet de la montagne ? » La voix appartenait à une jeune fille menue. Son visage était couvert de boue, au point qu’on distinguait mal ses traits, mais il semblait aussi parcouru de nombreuses cicatrices sanglantes. Elle était pourtant bien développée, laissant voir sa taille blanche et nue ; des bandages blancs lui enserraient fermement la poitrine à plusieurs reprises, et elle s’en servait ensuite pour la dissimuler sous ses longs cheveux noirs.
« Elle s’appelle Sinno(1), c’est la fille de Sincan, le meilleur chasseur de la ville. Petite, elle pensait que son joli visage lui attirerait des ennuis et la mettrait en danger, alors elle s’est tailladé le visage avec un couteau. Elle a du tempérament », expliqua doucement Malone à Garen. « Ne la sous-estime pas parce que c’est une femme. Parmi les adultes présents, c’est la plus redoutable au combat.
Autrement dit, elle était la meilleure combattante.
Garen comprit ce que Malone voulait dire : la personne la plus forte de toute la ville était en fait cette fille nommée Sinno, qui ne semblait pas avoir plus de vingt ans. Elle n’avait pas l’air particulièrement imposante ni musclée ; elle dégageait plutôt une impression d’agilité. C’était manifestement une combattante habile et vive.
D’ordinaire, celui qui parvenait à gagner le plus fort combattant d’un groupe à sa cause s’attirait facilement le respect des autres. C’était ainsi que les choses se passaient.
Les explications de Malone signifiaient probablement aussi qu’il espérait que Garen saurait convaincre Sinno.
« Sinno, c’est bien ça ? » Garen se tourna vers la jeune fille. « Où se trouve ce sommet dont tu parles ? »
« Un jour, j’ai couru trois jours et trois nuits dans les terres sauvages pour poursuivre une bête mutante. Mais j’ai fini par baisser ma garde et elle m’a attaquée. Alors que j’étais à l’article de la mort, j’ai découvert par hasard une barrière naturelle qu’on pourrait utiliser pour se défendre, répondit calmement Sinno. Là-bas, le sommet de la montagne forme un grand plateau circulaire, entouré de falaises. Il n’y a qu’un seul chemin pour y monter, et ce n’est qu’une fissure très étroite dans la paroi.
« Et la roche ? demanda Garen en fronçant les sourcils. Si elle n’est pas assez dure, les Prédateurs pourront quand même creuser et détruire l’intérieur de la montagne.
« Je n’en suis pas sûre. » Sinno secoua la tête. Elle n’était pas spécialiste et n’avait donc pas prêté attention à la dureté de la roche ni à quoi que ce soit de ce genre.
« Y a-t-il d’autres endroits ? » demanda Garen en regardant autour de lui.
« Et les cités antiques ? » suggéra Malone.
« Non, le niveau de radiations y est trop élevé. Personne ne peut survivre sans protection. » Garen secoua légèrement la tête. Il avait déjà visité les ruines d’une cité antique. C’était une ville mécanique presque intacte ; même les aéronefs antigravité étaient en parfait état. Mais il n’y avait personne, tout simplement parce que les radiations nocives y étaient extrêmement intenses.
Même lui devait constamment recourir au Rayonnement froid pour leur résister et traverser les lieux sans danger. Une personne ordinaire, même vêtue d’une combinaison antiradiations et installée dans un mécha, n’oserait pas s’y attarder. La rumeur disait que des documents rapportaient qu’on avait envoyé un robot autonome intelligent en exploration, mais que même lui n’avait pu y rester plus d’une dizaine de minutes. Les radiations l’avaient alors fait fondre et se mêler à la cité antique, jusqu’à ce qu’il ne fasse plus qu’un avec elle. La connexion avait été coupée.
« N’envisagez même pas la cité antique, c’est beaucoup trop dangereux », rejeta Garen.
« Nous irons au sommet indiqué par Sinno ! Préparez-vous tous ! » lança Garen à voix haute.
Tout le monde se dispersa aussitôt pour rassembler le nécessaire. Pour le transport, Garen trouva un petit aéronef qui pouvait tout juste accueillir les dix personnes, mais il ne pouvait pas voler très haut et serait donc forcément attaqué par les Prédateurs. Tout se jouerait donc dans leur capacité à percer les rangs ennemis…
Comme la peau épaisse des Prédateurs faisait office de bouclier contre les attaques à distance, Garen réveilla East Perrin et lui demanda de trouver de grosses hélices qu’ils avaient récupérées dans un tas d’ordures. Ces antiques modèles, qui ne pouvaient être montés que sur des appareils à hélice, étaient gigantesques : elles mesuraient presque la moitié de la longueur de l’aéronef. Une fois leurs bords aiguisés, ces immenses hélices devinrent de terribles armes capables de trancher et de tuer. Leurs tranchants argentés luisaient comme des lames acérées.
« Faites-les tourner. » Garen ordonna qu’on fixe à la hâte trois moteurs de camion aux hélices. Ces moteurs à haut rendement étaient largement assez puissants. La transformation prit un peu plus de dix minutes ; tout le monde travaillait d’arrache-pied, à toute vitesse.
« Faites tourner ces trucs !
Debout derrière l’aéronef, Garen cria en désignant les hélices.
Vroum, vroum, vroum…
Les moteurs démarrèrent aussitôt et les hélices se mirent à tourner furieusement, soulevant un souffle terrifiant.
Garen ramassa un morceau de bois au hasard et le lança. Crac ! La planche fut instantanément découpée en plusieurs morceaux qui jaillirent dans toutes les directions, manquant de peu de toucher quelques personnes.
Satisfait, il hocha la tête, puis organisa les survivants pour qu’ils empilent les corps des combattants tombés au combat à l’entrée du cœur de la ville. Les cadavres serviraient d’appât et attireraient les Prédateurs, leur faisant perdre un peu de temps et donnant ainsi aux survivants quelques instants de répit.