Chapitre 937
« Je n’ai pas eu de maître. J’ai tout appris seul, et ça m’a pris six ans », reprit Garen, ressortant la même histoire.
« Tout seul ?! C’est possible ?! » Lan ouvrit de grands yeux, sous le choc. « J’ai essayé tant de fois, mais je n’y suis pas arrivée ! Je n’ai même pas encore dépassé le niveau un… » Elle s’assombrit. « Ça fait sept ans… Grand-père m’enseigne depuis que je suis toute petite. »
« Euh… » Garen ne sut que répondre.
Ils longèrent lentement le comptoir.
« Frère Garen, choisissez ce que vous voulez. Depuis que Grand-père est tombé malade, les affaires vont de mal en pis. Après avoir écoulé les stocks précédents, les frères et sœurs aînés ont dû fabriquer eux-mêmes des empreintes de qualité médiocre pour les vendre et faire tourner la boutique. »
Elle chuchotait. Il n’y avait plus personne dans le magasin. Le dernier client, qui s’était contenté de regarder, était lui aussi parti. Les lumières tamisées éclairaient faiblement les lieux silencieux. Seule la voix de Lan résonnait un peu.
Garen acquiesça sans un mot et écouta les explications de Lan tout en examinant les quelques sortes d’Empreintes de machine énergétique exposées sur le comptoir.
« Toutes les empreintes ont pour base une empreinte de niveau un. Les aînés sont tous Machinistes énergétiques de niveau trois. Ils n’ont pas une puissance de calcul suffisante pour traiter les Empreintes de machine énergétique de niveau deux. Une Empreinte de machine énergétique se divise en deux parties : le calcul et la production. La partie calcul en est le noyau. Il faut l’acheter auprès de la Fédération. C’est elle qui effectue les calculs et augmente la puissance de calcul du Machiniste énergétique. La partie production, c’est ce que vous venez de voir. Elle sert à contrôler et à guider la fabrication de chair à canon dans le bassin biochimique. La partie traitement, dont nous nous chargeons, constitue le second bloc », expliqua Lan en avançant lentement.
« Autrement dit, on achète des produits semi-finis, puis on les transforme en produits finis avant de les vendre, c’est ça ? » demanda Garen.
« C’est bien ça. Cependant, les noyaux de toutes les empreintes de niveau un sont similaires et leur puissance de calcul est multipliée par trois. Tout dépend du second bloc, le traitement du module de production. Si le noyau d’une empreinte ordinaire tombe entre les mains d’un expert capable de le transformer en un module de production convenable — capable de créer une puissante chair à canon, comme le ver démoniaque, par exemple —, sa valeur fait alors un bond », dit Lan avec envie.
« Je vois… » Garen hocha la tête pour montrer qu’il avait compris. Il ne voulait pas choisir sa première empreinte à la légère, mais il n’avait pas le choix. La situation était critique et il n’avait pas le temps de réfléchir soigneusement.
Son regard balaya le comptoir et s’arrêta directement sur l’Empreinte du Loup sauvage.
« Alors, celle-là. L’Empreinte du Loup sauvage. »
Il désigna l’Empreinte de machine énergétique sur le comptoir.
« Vous êtes sûr de la vouloir ? » demanda Lan.
« Oui, je prends celle-là », confirma Garen d’un signe de tête.
« Le Loup sauvage est rapide, possède des griffes acérées et voit dans le noir, mais il est peu résistant. Cette empreinte est une des œuvres dont mon frère aîné est le plus fier. Je vais vous donner la meilleure : son taux de perte n’est que de cinq pour cent. C’est l’une de ses plus grandes réussites. » Avec adresse, Lan sortit d’un petit placard sous le comptoir un objet souple et gris, qui scintillait.
Toutes les Empreintes de machine énergétique ressemblaient à des barbes à papa de différentes couleurs, molles et informes.
« Les Empreintes de machine énergétique sont toutes comme ça ? » demanda Garen, intrigué.
« Bien sûr que non. Ce n’est qu’une Empreinte de machine énergétique de niveau un, généralement utilisable par les Machinistes énergétiques de niveau un. Il existe aussi des empreintes pour les Machinistes énergétiques de niveau deux, trois, quatre ou cinq. Quand vous aurez de l’argent, vous pourrez vous équiper d’une Empreinte de machine énergétique de niveau deux, une fois que vous aurez atteint le niveau trois. N’oubliez pas : une fois que c’est fixé, il est très difficile de changer ce genre de chose. C’est comme les cellules primitives : une fois qu’on les a développées en morceau de bœuf, il devient très difficile de les transformer ensuite en os de bovin », expliqua Lan.
« J’ai compris », acquiesça Garen.
« On dirait vraiment que vous n’y connaissez rien », dit Lan en agitant le doigt. « Enfin, tenez, c’est pour vous. » Elle lui tendit l’empreinte, qu’il prit dans sa main levée.
« Mangez-la. Quand vous rentrerez pour la transformation, ça fera mal. Tenez bon, et ça ira. En général, ça dure une heure. Faites attention à votre sécurité. C’est le moment où un Machiniste énergétique est le plus vulnérable. Peu importe sa puissance, c’est pareil pour tous. »
« Compris. »
Garen acquiesça gravement.
Après une torsion indistincte des couleurs, Garen se retrouva soudain dans sa chambre.
Il leva la main et vit qu’il tenait une touffe de coton gris scintillant.
« C’est ça, l’Empreinte du Loup sauvage ? » Sans hésiter, il la fourra dans sa bouche.
Le plus étrange, c’est qu’au contact de ses lèvres, l’objet s’y engouffra aussitôt dans un bruissement, comme s’il était vivant. Il glissa dans sa gorge tel un liquide, froid comme une gorgée d’eau glacée.
Garen l’avala péniblement et sentit son ventre se tordre.
L’Empreinte de Volonté derrière sa tête vibra lentement. On aurait dit qu’une chose glacée en rayonnait une multitude de tentacules soyeux, qui s’enroulaient peu à peu autour des deux empreintes à l’arrière de son cerveau.
Un bourdonnement retentit, puis une violente secousse lui traversa le cerveau. Garen sentit son ventre se crisper, comme si des fleuves et des mers s’y déchaînaient. Il eut envie de vomir. La nausée lui souleva le cœur ; il se mit à roter et rejeta sans cesse des gaz nauséabonds.
Des taches blanches apparurent devant ses yeux, comme si quelqu’un les pressait fermement du bout des doigts. Il en vit une multitude se disperser sans arrêt.
Il se pencha en avant et, luttant contre la douleur, gagna le canapé une place de la chambre avant de s’y asseoir et de prendre une profonde inspiration.
Cette nausée et cette douleur étaient insupportables, mais Garen en avait connu de bien pires. La douleur qu’il avait ressentie en remodelant son cœur avait été beaucoup plus intense. Après s’être un peu adapté, il parvint à garder son calme et à se déplacer librement. Pourtant, les fines perles de sueur sur son front montraient qu’il était en mauvais état.
Une fois habitué à cette douleur aiguë, Garen se dirigea vers la fenêtre. Le ciel s’était déjà éclairci ; le petit matin semblait approcher.
Au loin, dehors, on entendait vaguement des sons étranges, semblables à des hurlements de loups. Pourtant, il ne pouvait pas y en avoir dans les environs. Même s’il y en avait eu, les radiés les auraient exterminés. La seule possibilité, c’étaient les Prédateurs.
« Ça va bientôt commencer… » murmura Garen. Les yeux tournés vers l’horizon lointain, il espéra que tout se passerait bien.
Même enfermé dans sa chambre, il sentait l’énorme pression que dégageaient les gens qui allaient et venaient dehors.
Ils étaient anxieux, mal à l’aise, et s’efforçaient de garder leur calme : une atmosphère oppressante.
C’était l’humeur générale des trente ou quarante habitants de la Ville de Leo.
Par la fenêtre, Garen vit quelqu’un agiter sans arrêt une lance de métal acérée. D’autres se frottaient continuellement les mains, assis sur les marches de l’entrée, et marmonnaient tête baissée.
Les hurlements venaient de l’extérieur, mais personne ne levait la tête pour regarder. Le silence gagnait peu à peu toute la ville. Personne ne parlait. De temps à autre, on entendait les pleurs d’un bébé. Pourtant, même les enfants de quelques années s’appliquaient sérieusement à aider comme ils le pouvaient, tandis que les adultes s’activaient à maintenir leur forme physique afin de rester constamment au meilleur de leurs capacités.
En tirant les rideaux, Garen comprit qu’il ne pouvait rien faire pour le moment. L’Empreinte du Loup sauvage semblait transformer les deux Empreintes de Volonté à l’arrière de sa tête. Le processus était d’une rapidité et d’une précision extrêmes. Il extrayait souvent de son corps de minuscules substances qu’il incorporait à la transformation. C’était aussi la principale raison des vives douleurs que ressentait le corps humain.
Garen leva les yeux vers l’horloge : 6 h 21.
L’horloge murale égrenait les secondes d’un tic-tac net et régulier.
Il s’assit, détendit lentement son corps et observa avec attention la transformation de cette Empreinte de Volonté. Malheureusement, le processus était trop rapide et sa complexité dépassait de loin tout ce qu’il avait imaginé. Au bout de quelques minutes d’observation, son esprit s’embrouilla et il se sentit à bout de forces. Il dut s’arrêter.
Assis tranquillement sur le canapé, il sentait le coussin, moelleux et ferme, sous ses fesses. Il était recouvert de cuir et semblait renfermer des ressorts métalliques. On rebondissait légèrement quand on s’y asseyait.
Les minutes et les secondes s’égrenaient.
Dehors, le ciel s’éclaircissait.
Quelqu’un se mit à appeler les hommes qui gardaient le mur pour annoncer la relève. Il y avait trois équipes, un système que Garen avait organisé auparavant.
Les pas des gardes qui passaient devant la pièce étaient espacés. Ceux qui descendaient respiraient profondément. Personne ne parlait. On n’entendait que de lourdes respirations.
Garen leva les yeux et consulta l’heure : 6 h 44.
Vingt-trois minutes s’étaient écoulées.
La douleur persistait dans son corps et s’intensifiait. Il la supporta, assis en silence sur le canapé, et attendit que tout soit terminé.
6 h 51.
Des bruits légers venaient de l’extérieur, puis des coups de feu retentirent. Des pas précipités passèrent devant la pièce ; on aurait dit que quelqu’un courait vers le mur.
« Tout va bien. Quelques Prédateurs isolés ont foncé sur nous, mais on s’en est débarrassés », annonça une voix. Puis tout redevint silencieux.
6 h 59.
On frappa à la porte, puis la voix d’East Perrin s’éleva de l’autre côté.
« Vous êtes là ? Le jour va bientôt se lever. »
« Ne vous inquiétez pas. Inutile de vous presser », répondit Garen, assis sur le canapé, les yeux fermés. La sueur lui coulait du front jusqu’aux joues, puis gouttait sur ses vêtements. Il portait toujours les vêtements ordinaires de la région intérieure. Ils étaient tachés de sang, d’huile de moteur et de suie noire. Sa tenue ressemblait à une combinaison de peintre. À part ses manches et ses jambes longues, il était difficile d’en distinguer les motifs ou la couleur ; elle était maculée de partout.
En entendant la réponse de Garen, East Perrin garda le silence, puis s’éloigna.
7 h 12.
Des coups de feu retentirent de nouveau dehors. Cette fois, ce n’était pas une simple fusillade, mais un vacarme confus.
Au milieu de la mêlée, on entendait des gens jurer et, de temps à autre, quelqu’un crier.
« Ça a vraiment commencé… » Garen ouvrit les yeux, mais ne pouvait toujours que se déplacer librement.
Boum, boum, boum !
East Perrin frappa de nouveau à la porte.
« Un groupe de Prédateurs est venu de l’extérieur, mais nous les avons repoussés. Je pense qu’ils ne faisaient que tâter nos défenses. Quelques frères sont morts. »
« Aidez-moi à préparer quelques matières premières », lança Garen. « Des racines de feuilles de bibassier et de l’herbe à barbe de dragon. Plus elles sont radioactives, mieux c’est ; il m’en faut plus de vingt grammes de chaque. Du sang et des cerveaux de bêtes irradiées, de préférence de haut rang. Sinon, des bêtes ordinaires feront l’affaire. Le plus possible. Et aussi des branches-tombes et des fleurs d’hiver… »
Il énuméra négligemment toute une série d’ingrédients courants dans la ceinture de radiations. Ils étaient tous plus ou moins radioactifs. Beaucoup servaient de substituts au Liquide nutritif pour fabriquer le bassin biochimique. Garen n’avait pas d’autre solution. Ces produits de remplacement seraient peut-être moins efficaces et pourraient nuire à la puissance des créatures élevées, mais il n’y avait pas d’autre choix. Il allait d’abord en fabriquer quelques-unes, puis verrait bien.