Chapitre 934
L’assaillante se cambra légèrement, contint sa douleur et décocha un puissant coup de pied en direction de la tête de Garen.
Bang !
Garen leva le bras pour attraper la jambe qui fondait sur lui et comprit que son assaillante était la jeune fille qu’il croyait profondément endormie quelques instants plus tôt.
Elle avait désormais une jambe verrouillée autour du cou de Garen. En équilibre sur l’autre, elle ne pouvait pas déployer beaucoup de force pour attaquer, encore moins dissimuler son intimité, que ses vêtements écartés laissaient clairement voir à Garen. Elle n’essayait même pas de la cacher. Soudain, un poignard noir apparut dans sa main ; elle le planta férocement dans la taille de Garen.
« Lâche-moi ! »
Garen saisit son poignet avec précision et, d’une torsion, lui arracha son poignard.
« Qui es-tu ?! » La jeune fille le fusilla du regard. Elle s’efforça de remuer les jambes pour les refermer, mais n’avait pas assez de force pour y parvenir.
« C’est toi qui m’as secouru ? » Garen désigna du menton le compartiment de la cuisse.
« C’était toi, à l’intérieur ? » La jeune fille parut surprise, puis remarqua leur position compromettante et constata que le regard de Garen était dirigé vers son intimité.
« Tu en profites bien ? » Son visage se rembrunit de nouveau.
« Ça ne me regarde pas. » Garen la relâcha et s’écarta d’un pas. Une lueur amusée brillait dans ses yeux.
Le visage fermé, elle enfila son pyjama.
« Pourquoi te cachais-tu à l’intérieur ? »
« Devine. » Garen trouva une chaise et s’assit. « On est dans la ceinture radioactive, pas vrai ? »
« Tu viens du territoire ? » La jeune fille comprit. S’il avait été un irradié, il n’aurait pas demandé s’ils étaient dans le domaine ou en dehors : les irradiés n’étaient pas autorisés à y entrer.
« Je m’appelle Garen. » Adossé à sa chaise, il se présenta. « On dirait que tu as des ennuis. »
« Je m’appelle East Perrin, et voici Leo Town, une petite ville de la ceinture radioactive, près de la région du Tableau noir, où vivent les irradiés. Si tu viens du domaine, tu as forcément entendu parler de la Vague de prédateurs, non ? » expliqua rapidement East Perrin.
« Peu m’importe qui tu es, d’où tu viens ou quelles sont tes origines. Notre plus gros problème, c’est que les prédateurs vont bientôt attaquer. Si nous ne trouvons pas de solution, nous allons tous mourir ici ! Alors, tu as des idées, une stratégie ? Sinon, je pense que tu devrais nous aider à trouver un moyen de repousser la Vague de prédateurs. »
Garen était apparu dans des circonstances étranges, mais elle n’avait pas le temps de chercher à savoir qui il était. Pas en pleine période de danger : quiconque surgirait de nulle part finirait en pâture aux prédateurs et ne pourrait pas s’échapper. Une paire de bras en plus, c’était une force supplémentaire.
« Eh bien, tu ne mâches pas tes mots. La Vague de prédateurs, hein ? » Garen en avait entendu parler dans la bibliothèque de la Cour intérieure de l’Académie. Sans son rang d’élite dans la Cour intérieure, il n’aurait même pas pu consulter les documents sur la Vague de prédateurs.
Les prédateurs étaient des humains ayant subi des mutations extrêmes. Ils ressemblaient à des êtres humains ordinaires, mais s’étaient en réalité détachés de l’espèce humaine pour devenir une espèce entièrement différente.
Les prédateurs étaient d’une cruauté extrême. Les attaques à longue portée ne leur faisaient presque rien : leur peau dure et épaisse déviait en grande partie la puissance des fusils à rayons et des autres armes à feu à longue portée. Seules les attaques à courte portée et les explosifs pouvaient leur infliger de sérieux dégâts.
Ces informations étaient confidentielles et réservées à la bibliothèque ; il était interdit de les divulguer.
« Tu n’as pas peur que je sois un mauvais type ? » Garen considéra avec respect la jeune fille qui se tenait devant lui. Elle avait un charme audacieux.
« Je me fiche que tu sois un mauvais type ou un héros. Tant que tu es humain, tu mourras quand les prédateurs attaqueront. » East Perrin commença à s’équiper et enfila son armure complète.
« En temps normal, je devrais t’enfermer et te garder sous surveillance pendant quelque temps. Mais nous manquons de bras. Alors, si tu ne veux pas mourir, tu ferais mieux de venir nous aider à défendre la ville. »
Garen éclata de rire.
« Tu crois que je plaisante ? » East Perrin le foudroya du regard. « Suis-moi. »
Elle déverrouilla rapidement la porte et sortit.
Garen la suivit hors de la chambre. Un couloir ordinaire s’étendait au deuxième étage, bordé de rambardes en fer. En bas des escaliers, sur la gauche, une dizaine d’hommes étaient accroupis dans un espace dégagé. Ils avaient l’air épuisés. Un vieil homme à la barbe grise s’approcha et regarda Garen.
« Perrin, qui est-ce ? »
« Un pauvre bougre qui cherchait refuge dans le compartiment à missiles du mécha », répondit East Perrin avec désinvolture. « Où en est-on ? »
« La plupart des prédateurs se sont déplacés vers Vulture Town. J’ai essayé de contacter les gens là-bas par radio, mais je n’ai pas eu de réponse. Sans doute… » marmonna Malone.
« Bon sang ! »
East Perrin fronça les sourcils.
« Si ça continue, nous allons nous faire assiéger jusqu’à mourir ! »
En les écoutant, Garen remarqua que les hommes n’avaient pas l’air ravis de le voir sortir de la chambre d’East Perrin.
Cela ne le dérangeait pas. Ses pouvoirs ne s’étaient pas encore régénérés. Si East Perrin l’attaquait avec la Volonté, il était fichu ; mais il était assez évident que cette jeune fille ne connaissait aucune technique de Volonté.
Après tout, de telles techniques étaient exceptionnellement rares dans le domaine.
Sans technique de Volonté et avec son physique actuel, s’il affrontait ces gens qui ne savaient que distribuer coups de poing et coups de pied, ce serait un massacre à sens unique.
« Vous savez que les prédateurs sont moins actifs la nuit ? » Garen ne supportait plus leur discussion stérile et décida d’intervenir.
« La nuit ? » East Perrin resta un instant interdite. « Comment tu le sais ? »
« Moi ? J’étais quand même un ancien premier de la classe. » Garen sourit. « Allons jeter un coup d’œil depuis le haut du mur. »
East Perrin jeta un regard à Malone, qui acquiesça.
« D’accord. »
East Perrin et Garen saluèrent distraitement les autres, qui se reposaient, puis elle le conduisit à l’échelle du mur intérieur. Ils grimpèrent jusqu’à la clôture de fer noir, haute de dix mètres.
Garen pensait que la Vague de prédateurs venait de commencer et ne serait pas trop difficile à repousser. Ils pourraient profiter de la nuit pour se reposer, puis reprendre la défense pendant la journée.
Mais une fois au sommet, il observa les environs avec des jumelles infrarouges et resta aussitôt sans voix.
« Comment est-ce qu’il peut y en avoir autant ?! » Son visage se décomposa.
À ses côtés, Malone et East Perrin furent de nouveau accablés. Ils avaient cru que Garen, venu du domaine, serait bien informé et pourrait élaborer une stratégie. Tous deux avaient placé leurs espoirs en lui, mais leur dernier lueur d’espoir semblait s’être évanouie.
Garen était stupéfait. On apercevait partout les silhouettes des prédateurs. Serrés les uns contre les autres, ils étaient sans doute plusieurs centaines. Impossible de savoir s’il y avait parmi eux des prédateurs de niveau deux, voire plus.
Il ne lui restait que la Volonté de niveau un, et sa Volonté de Machiniste énergétique ne lui permettait pas de se battre. Il ne pouvait compter que sur ses arts martiaux, mais cela ne suffirait pas. Il ne pourrait pas non plus venir facilement à bout de la défense des prédateurs ; tout au plus en tuerait-il une dizaine, avant que les autres ne lui tombent dessus et ne le réduisent en pièces.
« C’est problématique… » Garen abaissa les jumelles, l’air sombre.
« Tu viens du domaine. Tu as une idée ? Si tu dis que c’est problématique, c’est qu’il nous reste de l’espoir ! » Les yeux d’East Perrin brillèrent tandis qu’elle l’interrogeait avec empressement.
« J’ai une idée, mais tout dépend du moment où les prédateurs attaqueront et du temps que les tiens pourront tenir. » Garen répondit d’un ton léger.
S’il avait été seul, les choses auraient été bien plus simples. Il aurait suffi qu’il utilise une Graine de distorsion pour avoir une chance de s’échapper. Mais l’un des principaux inconvénients de la Graine de distorsion, c’était son caractère incontrôlable. À l’exception du corps de l’hôte, les parasites attaquaient furieusement toutes les créatures vivantes alentour, jusqu’à ce que l’hôte ait épuisé tout son potentiel et que ses gènes s’effondrent.
Autrement dit, s’il avait recours à la Graine de distorsion, il risquait de tuer tous ceux qui l’entouraient, y compris East Perrin, qui lui avait sauvé la vie. Il ne voulait pas que cela arrive.
En outre, si des prédateurs de rang supérieur, dotés d’une vitesse et d’une force extraordinaires, se trouvaient parmi eux, la Graine de distorsion ne servirait pas à grand-chose.
« Alors, dis-nous ce qu’on doit faire ! » demanda aussitôt East Perrin.
« Il faut gagner du temps. C’est tout ce qu’il me faut ! » Garen se rappela certaines stratégies tirées d’un enregistrement de Machiniste énergétique. S’il disposait d’un bassin biochimique, il pourrait fabriquer lui-même de la chair à canon. En plus de la Graine de distorsion, il pourrait produire des soldats de chair à canon plus résistants, qui ne s’effondreraient pas aussi vite. Ainsi, il pourrait renforcer considérablement leurs défenses. Les cadavres des prédateurs pourraient aussi servir à fabriquer de nouveaux matériaux pour cette chair à canon.
« Combien de temps, exactement ? » demanda East Perrin à voix basse.
« Je ne sais pas, mais moi aussi, j’attends. Nous avons au moins une lueur d’espoir, non ? » Garen regarda au loin et répondit doucement.
Malone et East Perrin gardèrent le silence.
Il avait raison. C’était toujours mieux que de n’avoir aucun espoir.
« Je vais aller calmer tout le monde. » Elle se retourna et descendit l’échelle.
Depuis le début du siège des prédateurs, quelques jours plus tôt, les habitants étaient terrifiés. Ils ignoraient combien de temps les prédateurs resteraient, mais leurs réserves de nourriture ne suffiraient qu’à tenir une semaine. Si le siège durait encore après cela, peu importait la suite : ils mourraient de faim.
Malone resta sur le mur et fixa Garen.
« Jeune homme, nous sommes tous dans le même bateau, aucun de nous ne peut s’échapper. Même si nous parvenons à tenir les défenses, que ferons-nous pour la nourriture ? »
« Qu’est-ce que vous mangiez avant ça ? » demanda Garen.
« Du poisson mutant du lac radioactif. »
« On peut aussi manger les prédateurs… » dit Garen d’un ton léger.
Malone frissonna. Un frisson glacé lui remonta le dos. Voilà une remarque de quelqu’un qui n’en avait jamais mangé.
En regardant le dos de Garen, il sentit au plus profond de lui que l’avenir de Leo Town changerait à cause de ce jeune homme.
Malone se retourna et s’en alla.
Garen resta en hauteur, à scruter les environs, quand des cris paniqués retentirent soudain en contrebas.
« Caster ! Caster s’est enfui ! »
Quelqu’un criait. Le chaos semblait régner en bas.
L’une des portes s’ouvrit et une moto s’élança à toute vitesse. Son moteur rugissait et crachait des flammes bleues semblables à celles d’un mécha.
« Bon sang ! Il a pris notre unique fourneau énergétique ! »
« C’était le seul fourneau énergétique de l’atelier de traitement ! Sans armes, on est fichus ! Maudit sois-tu, Caster !!! »
« La moitié des boissons a disparu ! Même la nourriture ! » Les voix s’élevèrent les unes après les autres.
Garen regarda la moto filer comme l’éclair vers le nord, où les prédateurs étaient les moins nombreux.
« Un fuyard ? S’il y en a un, il y en aura d’autres… » marmonna Garen.
En contrebas, East Perrin et Malone observaient d’un air sombre la moto qui s’éloignait, visible à travers la meurtrière.
En tant que l’un des trois dirigeants de la ville, Caster avait eu le culot de s’enfuir. Non seulement il avait emporté près de la moitié des réserves de nourriture de la ville, mais il avait aussi pris son unique fourneau énergétique, celui qui servait à produire des armes.
« Sans le fourneau énergétique, nous n’aurons même plus de chaîne de production ! » déclara Malone d’un ton grave.
East Perrin se mordit les lèvres sans rien dire, les ongles profondément enfoncés dans ses paumes. La faible lueur d’espoir qu’ils avaient eue quelques instants plus tôt venait de vaciller un peu plus…