Chapitre 92
En remontant dans la voiture, Garen prit un air grave.
« Les sbires n’oseront plus nous défier maintenant. Si nous rencontrons encore des problèmes, nos adversaires seront autrement plus coriaces. Alors, restez sur vos gardes. »
Collin et les autres acquiescèrent derrière lui.
« Et le frère aîné Rampas ? »
« Je ne peux pas m’occuper d’eux éternellement. Il y a des choses auxquelles ils devront faire face seuls. Je ne suis pas leur nounou. » Garen répondit d’un ton désinvolte. Il avait l’air calme et serein. En cas d’urgence, il était très important de garder la tête froide, mais aussi de frapper ses adversaires vite et sans pitié, comme si ce n’était qu’une brise légère. C’était censé effrayer les ennemis cachés.
Si quelqu’un les attaquait dans une situation pareille, c’est que leur adversaire devait être très puissant ! Bien plus que les ennemis précédents.
Les deux voitures avancèrent l’une derrière l’autre en direction de la ville.
Les bois qui bordaient la route se faisaient de moins en moins denses ; de petites maisons apparaissaient de temps à autre. On voyait davantage de fermiers et de passants sur le bord de la route. Des fermiers portant des paniers remplis de fruits hélaient les acheteurs.
Non loin de là, ils apercevaient déjà les hauts bâtiments de la ville.
« Nous y sommes presque… Une fois en ville, nous ne devrions plus subir d’attaques ! C’est maintenant qu’ils ont le plus intérêt à frapper ! » Garen redoubla de vigilance.
Soudain, une femme aux cheveux roux surgit de nulle part et barra la route aux voitures.
Elle avait un visage séduisant et une rapière d’argent pendait à sa taille. Elle se tenait au milieu de la route sans prononcer un mot. Pourtant, sa seule présence effraya les chevaux, qui se mirent à hennir ; les voitures s’immobilisèrent aussitôt.
« C’est une experte ! » pensa Garen en plissant les yeux.
« D’où sortent tous ces adversaires redoutables ? Je ne les ai jamais vus ! » Collin se mordit les lèvres avant de se plaindre : « J’ai étudié le parcours de tous les meilleurs combattants, mais ceux-là… »
Garen sauta de la voiture et s’avança.
« Tu es là pour nous barrer la route, toi aussi ? » À moins de dix pas d’elle, il sentit une aura glaciale et acérée lui piquer le visage. Son regard suivit cette aura jusqu’à la rapière suspendue à la ceinture de la femme, qui émettait une lueur bleue, froide et féroce.
Le visage impitoyable, la femme rousse dégaina sa rapière. Son geste était étrange : lent au début, il accéléra à mesure qu’elle tirait. Enfin, l’épée jaillit du fourreau dans un cliquetis net.
« Ne m’en veux pas, je dois une faveur à quelqu’un. Retiens le nom de celle qui va te tuer : je suis Seacroft. C’est un honneur de mourir sous mon Épée des Larmes. »
« Seacroft ? L’Épée des Larmes ? » Garen fronça les sourcils. La force de son adversaire était proche de la sienne, presque à son niveau. La sphère de sang dans sa poitrine était le signe qu’il avait atteint ce degré.
Quiconque approchait ce niveau maîtrisait au moins une technique secrète ; ces adversaires étaient très difficiles à affronter.
Une combattante de ce niveau avait dépassé celui de Fei Baiyun. Une faction ordinaire n’aurait donc pas eu assez d’influence pour s’assurer ses services. Garen examina attentivement son adversaire : elle avait une trentaine d’années. Passé vingt-cinq ans, il n’y avait plus aucun espoir de progresser.
« Si tu… » Garen entendit un sifflement strident et puissant, et ne put finir sa phrase.
« WÉÉÉ ! »
Ce cri étrange et inquiétant évoquait les pleurs d’un bébé. La rapière de Seacroft jaillit et fondit sur le côté gauche de la poitrine de Garen. Le bruit sinistre provenait des vibrations de l’arme.
La rapière était extrêmement rapide. À peine Garen entendit-il le cri qu’il vit une traînée d’argent se ruer vers lui ; en un clin d’œil, elle atteignit sa poitrine. Contrairement aux fois précédentes, l’aura froide et acérée de l’épée traversa ses vêtements et lui hérissa la peau.
Le bruit étrange avait ralenti les réflexes de Garen, l’empêchant de parer l’attaque. Sentant la douleur dans sa poitrine, il projeta du sable et des gravats au visage de son adversaire d’un coup de pied.
Après ce premier échange, ils reculèrent tous deux et s’immobilisèrent, observant leur adversaire. Quelques petits éclats avaient éraflé le visage de Seacroft, tandis que la chemise de Garen était déchirée et qu’un petit point rouge apparaissait au fond du grand trou dans le tissu.
Sans un mot, ils se jetèrent de nouveau l’un sur l’autre.
La rapière d’argent se changea en serpent argenté, tournoyant et frappant les poings de Garen.
La rapière le toucha encore et encore, laissant sur son corps de petites marques rouges. Elle ne parvenait pourtant pas à percer sa peau. De son côté, Garen voyait ses coups de poing facilement esquivés par Seacroft. L’écart de vitesse entre eux était trop grand.
Ils continuèrent à tourner l’un autour de l’autre, échangeant plusieurs fois leurs positions en quelques secondes. L’Épée des Larmes poussait fréquemment des cris semblables à ceux d’un fantôme. À chaque hurlement, au milieu de ce bruit exaspérant, sa vitesse et sa puissance augmentaient ; chaque fois, Garen ripostait en envoyant du sable au visage de Seacroft. Au fil du combat, il maîtrisa de mieux en mieux ses techniques ; il était bien plus expérimenté qu’avant. Il poussait parfois un cri de guerre pour impressionner son adversaire. Quand Garen rugissait, Seacroft tressaillait et ralentissait un instant, manquant de peu de recevoir un coup de poing. Elle en eut des sueurs froides.
Peu à peu, Garen se familiarisa avec les habitudes de Seacroft et s’accoutuma aux cris de l’Épée des Larmes. Il enchaînait avec aisance les Quatre Grandes Formes ; tous ses mouvements semblaient naturels, tout en portant la marque de ces formes.
« Forme du Pas ! » Garen fonça soudain sur Seacroft. Elle esquiva son attaque et il la dépassa, le dos exposé à son adversaire.
« C’est l’occasion ! » Seacroft repéra une ouverture et s’y engouffra. Elle bondit en avant, l’Épée des Larmes vibrant, et la lui planta dessus. Soudain, elle vit Garen lui décocher un coup de coude en revers ; le coup, explosif, partit comme une flèche.
« Merde ! »
Son expression changea. Comme son corps était déjà engagé dans son attaque, il était trop tard pour changer de direction. Elle ne s’attendait pas à ce que Garen combine ses techniques et lui tende un piège. Ce n’était pas qu’elle avait manqué de prudence : Garen avait toujours porté des attaques franches, dirigées droit sur elle. Elle n’avait donc pas cru qu’il feindrait un mouvement pour l’attirer.
Dans le feu de l’action, Seacroft décida de recourir à sa technique secrète ; le cri lugubre se mua en hurlement. Elle leva sa rapière pour se protéger.
Garen resta impassible. Il était entièrement absorbé par le combat. S’il s’était senti maladroit en utilisant les Quatre Grandes Formes auparavant, il les maîtrisait de mieux en mieux. Il parvenait à choisir facilement la forme la plus adaptée à la situation, en maximisant son efficacité et sa létalité. C’était une sensation merveilleuse.
Son coude droit percuta la rapière de Seacroft.
Pan !
Garen ressentit une douleur à la taille. Son coude dévia et ne fit qu’érafler le bout de la rapière, mais l’impact projeta tout de même Seacroft plusieurs mètres en arrière. Elle chancela, le visage pâle, et parvint à peine à rester debout en s’appuyant sur l’Épée des Larmes.
Garen baissa les yeux vers sa taille : une longue balle de cuivre était fichée dans sa peau.
« Un tireur embusqué ! » comprit-il soudain. Il sentit alors quelque chose bouger entre ses sourcils. Quelqu’un visait son front ; il inclina aussitôt la tête.
Boum !
Un nouveau coup de feu retentit, et une balle brûlante passa à toute vitesse près de la joue de Garen.
Seacroft avait repris son souffle et lança une nouvelle série d’attaques à l’épée.
Garen devait parer ses assauts tout en surveillant constamment les tirs du tireur embusqué ; il ne pouvait donc pas se donner à fond. Pourtant, ses Quatre Grandes Formes devenaient de plus en plus fluides et naturelles, ses mouvements s’enchaînant à merveille.
« Je dois en finir au plus vite ! » Il savait qu’il ne pouvait pas perdre de temps. S’il avait été seul, le problème aurait été mineur, mais il devait aussi protéger les jeunes disciples.
Il enchaîna la Forme du Tir, la Forme de la Charge, la Forme du Balancement et la Forme du Pas. C’était la première fois qu’il exécutait les Quatre Grandes Formes en à peine deux secondes. Il sentit son qi se bloquer dans son corps, et sa vieille blessure au ventre se remit à le faire souffrir.
La Forme du Pas souleva une nouvelle vague de sable et de gravats qui atteignit le visage de Seacroft et la força à reculer.
« Meurs ! » Garen tendit la main vers la gorge de son ennemie. Il n’avait jamais été aussi rapide. Il avait créé une ouverture au prix d’une aggravation de sa blessure. S’il parvenait à l’achever d’abord, il pourrait ensuite s’occuper plus facilement des tireurs embusqués.
Pan !
Une autre balle frappa violemment le cou de Garen, faisant basculer son corps et lui faisant perdre l’équilibre. Sa main manqua de peu la gorge de Seacroft et ne lui laissa que deux sillons sanglants sur le visage.
« Bon sang ! » Garen était furieux : chaque fois qu’il allait l’achever, le tireur embusqué l’en empêchait.
Il inspira profondément, gonflant aussitôt ses poumons. Sous sa chemise en lambeaux, la peau de sa poitrine vira au bleu sombre.
Un rugissement tonitruant retentit.
Le vacarme engourdit les oreilles de Seacroft et la paralysa.
Garen saisit l’occasion et bondit sur elle. Après avoir esquivé deux balles, il lui agrippa la tête et la fracassa contre le sol.
La tête de Seacroft éclata comme une pastèque. L’Épée des Larmes lui échappa des mains et tomba au sol. Garen ramassa l’épée, se redressa d’un salto arrière et se mit à courir vers le tireur embusqué.
Il l’aperçut au deuxième étage d’un bâtiment rouge : un homme chauve rangeait son fusil de précision et s’apprêtait à fuir.
Garen bondit jusqu’au deuxième étage. Sa main transperça la poitrine de l’homme et en arracha les côtes et la chair. Dans un bruit écœurant, son torse s’ouvrit. Il hurla comme un porc.
« Patron ! À l’aide ! » cria-t-il, terrorisé.
Garen lui asséna une claque sur le crâne. Son hurlement s’interrompit net, et son corps devint mou et inerte.
Dans la direction d’où venait l’appel à l’aide du tireur, il vit un autre homme debout dans un coin de la pièce. Lui aussi était chauve et robuste, et ses yeux étaient rouges comme ceux de Garen. Il respirait avec difficulté. Il faisait manifestement partie de l’attaque précédente, puisqu’il tenait lui aussi un fusil de précision.
La fureur de Garen s’apaisa après qu’il eut tué le tireur. Mais, en apercevant un autre tireur dans la pièce, il ricana et se rua sur lui.
Ffff !
Une traînée de lumière argentée passa devant lui.
« Tenstar Ni ! » hurla Garen, fou de rage. « Ne me pousse pas à bout !! »
Une longue épée fine s’interposa entre Garen et le tireur chauve. Tenstar Ni se tenait sur le côté, l’air moqueur, et le dévisageait.
« Désolé, mais tu ne peux pas toucher à cet homme non plus. »
« Tu veux mourir !! » Garen n’en pouvait plus. Ses muscles enflèrent tandis qu’il grandissait, passant d’un mètre soixante-dix à plus de deux mètres. Les vêtements sur sa poitrine éclatèrent et volèrent dans toutes les directions. Garen se retrouva torse nu. Ses muscles devinrent bleu sombre et ses veines saillèrent sous sa peau, semblables à des serpents noirs enroulés. Son corps était encore plus imposant que lors du tournoi.
L’expression de Tenstar Ni changea.