Chapitre 913
« Qui êtes-vous ? » lança l’homme à la cape noire dans un rire étouffé.
— Vous m’attendiez ?
Garen se figea. Il avait quitté l’Académie du Tableau noir peu de temps auparavant, dans le plus grand secret. De plus, personne ne connaissait son itinéraire ni l’heure de son retour. Alors, comment cet homme l’avait-il retrouvé ici ?
Intrigué, il s’éloigna de la foule et s’approcha de lui.
« Il y a quelques jours, nous avons détecté une réaction énergétique anormale quelque part dans cette zone. »
Les lèvres violettes de l’homme, dissimulées sous sa cape, ne bougèrent pas, et pourtant sa voix parvint distinctement aux oreilles de Garen.
Garen remarqua que la foule autour de lui n’y prêtait aucune attention : personne d’autre n’avait entendu l’homme parler.
« Nous discuterons à l’intérieur », dit l’homme en pénétrant dans la cour. Il agita alors la main et le portail se referma aussitôt, coupant la vue aux curieux.
Pour ce qui était de son mécha, l’incident qui venait de se produire n’avait rien de grave. Il était déjà rare que quelques personnes viennent ici dans toute l’année. Aucun pilote de la région intérieure ne voulait prendre le risque d’attraper la maladie des radiations. La plupart pouvaient gagner leur vie autrement. Cela prenait peut-être plus de temps, mais la sécurité passait avant tout.
L’incident précédent, où l’on avait dérobé du minerai énergétique de maître, relevait du cas exceptionnel.
Garen, cependant, ne s’inquiétait pas. La cabine était entièrement verrouillée et, à moins d’être un expert de haut niveau en décryptage, personne ne pourrait en ouvrir la porte sans déplacer tout le mécha. Or, ce lieu était un poste de patrouille du Parti du Déluge noir, l’organisation de son maître. Même si les voleurs s’enfuyaient, il pouvait contacter n’importe quel expert en patrouille pour récupérer son mécha. De plus, les gens de White Light n’oseraient pas faire de vagues dans un rayon de dix mille mètres.
« Inutile. Ici, ça ira », dit l’homme en lançant le bras. Une ombre noire fila droit vers Garen, qui l’attrapa.
Dans sa main, Garen vit une clé métallique d’un noir profond. Simple et d’apparence ancienne, elle ressemblait à une clé ordinaire, usée par le temps, à ceci près qu’elle avait très peu d’encoches sur le côté : une seule dent.
« C’est l’un des signes distinctifs d’un Machiniste énergétique. Vous avez réussi à devenir un Machiniste énergétique de niveau un et êtes désormais autorisé à accéder au marché énergétique », expliqua l’homme à la cape noire d’une voix grave.
« Machiniste énergétique ? » Garen était stupéfait. Il n’avait parlé à personne de son passage au niveau un de Volonté de Machiniste énergétique. Il ne s’attendait pas à ce que l’autre partie le retrouve aussi vite et lui remette cette fameuse clé.
« Qui êtes-vous ? » demanda Garen en plissant les yeux.
« La Fédération des Machinistes énergétiques. Vous comprendrez quand vous entrerez sur le marché. Mais ne révélez pas l’emplacement du Marché énergétique, même s’il change de temps à autre », gloussa l’homme.
« Très bien, jeune homme. À la prochaine. »
Il fit claquer sa cape, se retourna et se dirigea vers le petit jardin de la cour. Tandis qu’il avançait entre les fleurs, son corps commença à pâlir et devint de plus en plus transparent, jusqu’à disparaître complètement.
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » s’étonna Garen. Il n’avait jamais vu pareille technique, ni dans le Monde des techniques secrètes ni dans le Monde des Totems. Après réflexion, il se dit que, dans cette ère de progrès scientifiques et technologiques cosmiques, l’apparition soudaine d’une technologie quelconque n’avait rien d’impossible. Il pouvait s’agir d’invisibilité ou d’une autre technique puissante ; impossible d’en être certain.
« Le Marché énergétique… » La clé dans la main, Garen sentit pour la première fois que ce monde était bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginé. Les pilotes n’en étaient probablement qu’une des composantes.
Garen ne s’en préoccupa pas outre mesure. L’autre partie ne semblait pas avoir de mauvaises intentions ; il rangea donc soigneusement la clé.
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la mort de Veci et des autres membres de l’Académie V. Garen était resté à la Ville de la Raie volante, dans l’attente du retour de l’équipe envoyée par le maître de la ville pour retrouver Clint et les autres. Il rassemblait également des matériaux pour fabriquer un bassin biochimique dans la ville. Au bout de sept jours, l’équipe de recherche rentra enfin, porteuse de nouvelles peu réjouissantes.
On avait retrouvé la trace de Clint et des autres, mais les gens de White Light semblaient les pourchasser.
« Pourchassés ? »
Garen était assis dans sa cour. La main qui tournait les pages d’un vieux livre s’immobilisa un instant.
« Quelle est la force de ceux qui les poursuivent ? »
Celui qui lui faisait son rapport était Vendant, qui portait toujours une gaze blanche sur le visage. Il s’inclina pour répondre.
« Nous ne connaissons pas précisément leur niveau, mais d’après ce que nous avons pu observer de loin, ce sont au moins des soldats de mécha d’élite de niveau trois. Des Méchas brillants semblent également impliqués. »
« Ah ? » Garen resta interdit. Le Mécha brillant était le niveau atteint par Rouge-Blanc, qu’il avait éliminé la dernière fois dans la région intérieure : le niveau cinq. Il reposait aussi sur une capacité spéciale du mécha et se révélait extrêmement puissant. Bien sûr, les Méchas brillants n’étaient pas tous de niveau cinq. Il devait y avoir un expert doté de degrés de résonance.
Ce qui le stupéfiait, cependant, c’était que les degrés de résonance ne pouvaient être stimulés qu’avec un mécha exclusif. Comment les Méchas brillants parvenaient-ils donc à les coordonner et à les stimuler ? Était-ce transmis à leur pilote, qui s’adaptait alors au corps du mécha ?
« Et ceux qu’ils poursuivent, qu’en est-il ? »
« Nous l’ignorons. Toutefois, les Méchas brillants rôdent dans les environs et continuent sans doute leurs recherches à grande échelle. Il est fort probable qu’ils n’aient pas encore été retrouvés. Nos hommes n’ont pas osé s’approcher, de peur que l’autre partie ne les tue », répondit doucement Vendant.
Garen posa son livre et se mit à réfléchir.
Il devait s’assurer que Baylon allait bien avant de pouvoir rapporter la nouvelle à sa famille. Après tout, il devait construire l’ossature de son mécha exclusif, ce qui l’obligerait à rentrer pour longtemps avant de pouvoir repartir. Il n’avait pas encore trouvé tous les matériaux, mais il pourrait toujours acheter les pièces moins importantes avec des unités universelles.
« Non, non », résonna soudain une voix dans son esprit.
« Lune rouge ? » répondit aussitôt Garen. Il congédia Vendant et lui remit en même temps les données techniques dont le maître de la ville avait besoin, en le chargeant de les emporter. C’était sa rémunération pour l’aide apportée à la recherche des matériaux du bassin biochimique.
Après le départ de Vendant et des autres, qui refermèrent la porte de la cour derrière eux, Garen installa Petite Salope sur ses genoux, tendit les mains et la caressa à sa guise tout en conversant mentalement avec Lune rouge.
« C’est bien moi. Le signal est enfin clair. Les interférences des radiations sont trop fortes. » Lune rouge poussa un lourd soupir. « On dirait que tu es tout près de nous. Tu dois venir les sauver immédiatement. »
« Les sauver ? »
« Clint est en train de mourir et Lonnie ne tiendra plus très longtemps non plus. Si tu ne viens pas, ils vont tous mourir ! » répondit brièvement Lune rouge.
« Que s’est-il passé ? Combien de temps peuvent-ils encore tenir ? » Le regard de Garen se fit grave.
« Trois jours. Si tu n’arrives pas d’ici là, il n’y aura vraiment plus aucun espoir. Je ne peux les protéger que trois jours de plus, tout au plus. Je n’ai presque plus d’énergie », répondit Lune rouge, impuissante. « Lonnie a contracté la maladie des radiations et son état est assez grave. Son corps entier s’est flétri et elle est devenue extrêmement maigre. Clint est lui aussi grièvement blessé et ses plaies sont gravement infectées. Pour obtenir des médicaments capables de ralentir la maladie des radiations de Lonnie, il… Hélas, tu comprendras en arrivant. »
« Indique-moi l’endroit exact », dit Garen d’une voix inquiète. Il avait atteint l’un de ses objectifs au cours de ce voyage. Tant qu’ils n’étaient pas morts, les moyens de traitement de la science et de la technologie actuelles pouvaient encore les sauver.
« Je vais t’indiquer la direction ! Ce n’est pas loin de la Ville de la Raie volante, mais méfie-toi des Méchas brillants de White Light ! Ils ont envoyé de nombreux experts à la recherche du noyau ! » prévint solennellement Lune rouge. « Ne viens avec personne d’autre. Notre situation est très dangereuse ! White Light, comme les autres forces de la région, est à notre recherche ! »
La communication coupée, Garen sentit clairement la Volonté de Lune rouge s’éloigner rapidement.
Repoussant Petite Salope, il se leva, ouvrit la porte et donna ses ordres aux deux soldats de garde.
« Préparez-moi des médicaments contre les blessures et les radiations. Deux kits standards ! »
« Oui, monsieur ! » Les deux gardes échangèrent un regard. L’un d’eux fila au centre médical de la ville. Comme tous les frais étaient remboursés par le quartier général du maître de la ville, il suffisait de les inscrire directement dans les comptes.
Bientôt, deux kits médicaux standards furent posés devant Garen. Les petits paquets carrés blancs contenaient des anti-inflammatoires, une grande quantité de médicaments contre les radiations, de l’eau désinfectante, des bandes de gaze, un appareil d’analyse sanguine, des médicaments à prendre par voie orale et d’autres produits.
Après les avoir examinés, Garen les prit et quitta seul la Ville de la Raie volante.
Dans une petite grotte dissimulée sous terre, à quelques centaines de mètres de la Ville de la Raie volante.
Clint s’efforçait de porter Lonnie et avançait pas à pas vers le fond de la grotte.
Il avait trouvé des médicaments contre les radiations, mais les Méchas brillants en avaient bien trop peu sur eux. Même si Lune rouge les leur avait dérobés, la dose ne pouvait servir qu’à prévenir ou atténuer les effets. Elle n’était pas d’un grand secours pour l’état de Lonnie.
Après avoir miraculeusement volé les médicaments aux Méchas brillants, les deux compagnons, épuisés, avaient réussi à effectuer un dernier bond et à s’enfuir.
« Nous y sommes presque. C’est juste devant. » Au fond de la grotte, une fille à la peau sombre et aux nombreuses petites tresses noires marchait devant Clint. Elle tenait une torche et son corps portait les signes évidents de la maladie des radiations. À la lueur vacillante du feu, sa silhouette mince et son visage se dessinaient.
C’était cette fille qui les avait secourus lorsque Clint s’était évanoui et qui les avait aidés à échapper aux patrouilleurs de White Light lancés à leurs trousses.
« Lola, combien de temps nous reste-t-il ? » Clint n’avait plus une goutte de sang au visage. Ses lèvres étaient fendillées et sa peau, comme trempée dans l’eau, était blanche et boursouflée. Il semblait gonflé de partout, et certaines parties de son corps étaient même violacées.
« Encore un peu, encore un peu. Nous vivons généralement sous la ville. Là-bas, il n’y a que des gens qui n’ont pas pu survivre à la surface. Ce sont soit des criminels recherchés, soit des forces de résistance traquées partout », expliqua la fille en se retournant, un sourire aux lèvres qui découvrit ses dents blanches.
« Des forces de résistance ? À quoi s’opposent-elles ? » demanda Clint d’une voix un peu rauque.
« À ceux qui nous ont réduits à cette situation, bien sûr. Aux régions, à toutes les grandes régions ; tous leurs habitants sont nos cibles », répondit la fille à voix basse. « Certains nous appellent l’Armée rebelle clandestine. »
« L’Armée rebelle clandestine ? » Clint n’avait jamais entendu cette expression.
« Nous vous observons depuis longtemps. La cabane où vous viviez auparavant était l’un de nos repaires provisoires. Nos gens avaient prévu de s’y reposer, mais ils vous y ont trouvés par hasard, tous les deux », expliqua brièvement Lola. « Nous avons ensuite compris que vous étiez des nouveaux venus tout juste sortis de la région, pourchassés et attaqués de toutes parts, et que vous n’aviez même pas les rudiments de l’autodéfense. C’était pitoyable. Même nos enfants se débrouillent mieux que vous. »
Les paroles de Lola laissèrent Clint sans voix, le visage écarlate.
« Uueehh ! »
Sa gorge le démangea soudain et il vomit une gorgée de sang.
Du sang violet, où l’on distinguait vaguement de minuscules vers noirs qui rampaient.
« Ça… Ça… » Clint vit les vers dans son sang. Son cœur se glaça et la terreur le saisit. Il resta planté là, le visage défait. « Seigneur… Combien de temps me reste-t-il à vivre ? » demanda-t-il intérieurement, tremblant.
« Si tout se passe bien… trois heures. » Lune rouge marqua une pause avant de répondre à voix basse.