Chapitre 888
« C’est un effet trompeur provoqué par la Volonté. L’écart entre nos deux Volontés est si grand qu’il donne l’impression que le temps s’écoule différemment. » Van Doe sourit. « Ma Volonté est bien supérieure à la tienne ; elle écrase la tienne et crée un effet trompeur qui ralentit plusieurs dizaines de fois ta vitesse de réaction et ta perception du temps par rapport à la réalité. Autrement dit, tu es devenu lent et moi, rapide. »
« Un tel effet existe !? » Garen sentit son cœur se glacer légèrement. Un écart de Volonté pouvait donc restreindre sa perception du temps qui passait. Ainsi, quelle que soit la puissance de ses réflexes, s’ils étaient ralentis à ce point, il restait plusieurs fois plus lent qu’il ne l’aurait dû !
« Voilà l’effet d’un écart de plus d’un niveau entier en matière de Volonté. Bien sûr, la différence de qualité entre les deux Volontés joue aussi. À haut niveau, un tel écart peut permettre aux pilotes de niveau maximal d’affronter une centaine d’adversaires à la fois. C’est le principe derrière tout ça. Les gens ordinaires, qui n’ont pas de Volonté, pourraient même être ralentis plusieurs centaines de fois. Mais cette suppression ne peut pas durer longtemps : c’est une compétence universelle parmi les techniques de résonance explosives. On ne peut l’utiliser qu’une fois le Niveau Hérité atteint, et parvenir à la maintenir une demi-minute est déjà un exploit », expliqua Van Doe.
« Une demi-minute… Il n’en faut pas autant ; une seule seconde de suppression suffirait à compenser presque tous les autres désavantages… Pas étonnant… » Garen repassa dans son esprit toutes les légendes héroïques sur les pilotes de niveau maximal. La plupart racontaient comment ils avaient retourné la situation face à des adversaires plus forts. Au moment le plus critique, au cœur de batailles furieuses, ils l’emportaient en tranchant la tête du général ennemi. Avec une technique de résonance explosive pareille, même un cochon peut devenir un supercochon…
« J’ai entendu dire que tu comptais entrer dans la ceinture radioactive avec quelques personnes pour chercher des matériaux de mécha ? » demanda de nouveau Van Doe. Le vieil homme avait décidément des réseaux d’information impressionnants.
Garen se dit en son for intérieur qu’il n’en avait parlé à personne, mais le vieil homme avait tout de même fini par l’apprendre.
« Oui. De l’alliage Lamda. »
« L’alliage Lamda n’est pas terrible. À ton niveau actuel, tu ferais mieux d’utiliser de l’alliage lunaire. Il est un peu plus cher, mais il peut évoluer ; il conviendra donc au corps principal de ton mécha jusqu’à ce que tu atteignes le Niveau Hérité. Si tu optes pour l’alliage Lamda, tu devras en changer au Niveau de demi-lune, ce qui compliquera les choses », dit Van Doe d’un ton réfléchi. « J’ai un peu d’alliage lunaire ici, mais pas assez. Je t’en donnerai davantage plus tard. Tu as raison d’aller dans la ceinture radioactive. Pour l’instant, nous ne révélerons pas ton identité au grand jour ; tu pourras donc continuer à circuler librement. Une fois que tu seras connu, tu ne rencontreras peut-être pas souvent de petits problèmes, mais le jour où tu en auras un, ta vie sera en jeu. »
« Je comprends. Plus je deviendrai fort, plus mes ennemis le seront aussi », acquiesça Garen.
« Tant mieux si tu comprends. Outre l’alliage Lamda, l’endroit où tu vas abrite une autre chose que tu peux récupérer. » Van Doe sortit de sa poche un petit morceau de métal rouge sombre.
« De l’argent de sang. À ton niveau, c’est parfait pour la coque isolante qui entoure le moteur. Grâce à ça, tu pourras utiliser par la suite toute une gamme de techniques de moteur.
« Mais n’oublie pas que cette matière se détériore très vite et qu’il n’existe aucun véritable moyen de la conserver longtemps. Si tu ne la rapportes pas et ne la façonnes pas dans les deux mois, tu devras retourner en chercher. »
« Dans quel coin dois-je en trouver ? » Garen examina attentivement les caractéristiques extérieures de l’argent de sang.
« Il y a une base là-bas. Une fois sur place, donne mon nom. L’un des pilotes du Parti du Déluge noir qui y est stationné te le remettra aussitôt. Cette matière est très précieuse ; ne la montre à personne. C’est également l’un des rares trésors qu’il me reste… » Van Doe le lui expliqua avec soin. « La puissance des techniques de moteur et le potentiel d’évolution de ton mécha dépendent tous deux des matériaux qui le composent. L’argent de sang est un trésor dont tu ne cesseras de tirer profit ; alors, dès que tu en auras, n’oublie pas de l’utiliser avant sa date de péremption. Sinon, ce serait un énorme gâchis ! »
« Compris. »
Garen acquiesça gravement.
La zone radioactive publique, entre la Région polaire et la région du Tableau noir.
Le crépuscule tombait ; le soleil descendait lentement dans le ciel rouge. D’épais nuages noirs en masquaient presque toute la surface, et seule une petite partie de sa lumière atteignait le sol.
D’immenses montagnes noires jaillissaient de la terre, leurs crêtes se succédant en une multitude de pics acérés, clairsemés de végétation.
Dressés sur la terre noire, les sommets ressemblaient à autant d’arbres sombres poussant dans le sol. Certains portaient même des branches où scintillaient de pâles lueurs jaunâtres.
Des fenêtres de tailles diverses s’étaient ouvertes on ne savait comment dans ces « branches » montagneuses, laissant filtrer une faible lumière jaune.
Les pics les plus hauts dépassaient plusieurs centaines de mètres et étaient parfois éclairés de rouge ou de jaune. D’autres ne mesuraient que quelques dizaines de mètres et portaient des canons de défense à leur sommet.
Sur le sol entre les montagnes s’éparpillaient quantité de bâtiments noirs ou gris, semblables à des blocs de bois jetés là sans façon. De tailles différentes, ils étaient disposés sans le moindre ordre. Autour d’eux s’étendaient des parcelles de terres agricoles verdoyantes, couvertes d’une épaisse végétation luxuriante. La brise faisait sans cesse onduler les plantes émeraude.
Sur une falaise non loin de ce quartier d’habitation, quatre grands méchas humanoïdes noirs descendaient lentement et se posèrent avec légèreté sur le sol noir, épais et humide.
L’un d’eux bougea négligemment son énorme pied et écrasa un scorpion noir à deux queues.
Les quatre méchas passaient tous parfaitement inaperçus, leurs corps ayant été peints pour paraître vieux et abîmés. Certains morceaux étaient même cassés par endroits, laissant voir les vieux circuits gris à l’intérieur.
Les méchas en état de marche étaient rares à l’ère radioactive, et il y en avait ici quatre. Bien qu’ils fussent tous extrêmement endommagés, la plupart des factions n’auraient pas eu les moyens de s’en offrir autant. Dans un village ordinaire d’une centaine d’habitants, un seul de ces appareils aurait été considéré comme une sorte de dieu gardien.
Brr…
Dans le ciel, trois gigantesques raies volantes noires mutantes passèrent lentement, projetant leurs ombres colossales. Ces créatures immenses ressemblaient à des anguilles électriques dotées de deux épaisses ailes charnues en éventail, qu’elles battaient de haut en bas en avançant, leur longue queue traînant derrière elles.
Trois des méchas levèrent la tête pour les observer, leurs yeux rouges scintillant de la lumière de leurs scanners.
« Des raies volantes géantes mutantes. De loin, on dirait des cerfs-volants. Le paysage est plutôt joli ici », dit une voix grave depuis l’un des méchas.
« Un cerf-volant qui se déplace tout seul. Cette chose fait plus de dix mètres de long et possède dès la naissance un organe antigravité. Quand elle devient agressive, c’est une vraie bête ! » plaisanta un autre pilote.
« Elle n’a jamais été humaine, de toute façon… » poursuivit un autre pilote. À l’intérieur, Garen sortit une bouteille d’eau et en avala de longues gorgées.
« Il fait si froid… Anda, où va-t-on, maintenant ? D’après la carte, nous sommes à la Ville de la Raie volante. Il nous reste encore trois endroits à traverser avant d’arriver à destination », demanda une voix grave de femme depuis le dernier mécha.
Ce groupe était l’équipe d’Anda et de Garen, partie récupérer l’alliage Lamda. En plus de collecter des matériaux, les membres de l’équipe voulaient aussi s’acheter de l’alliage Lamda de qualité faciale ; la différence de prix entre l’intérieur et l’extérieur de la Région était ridiculement élevée.
Anda avait invité deux personnes, un homme et une femme. Avec Garen, ils étaient quatre en tout et formaient une équipe temporaire pour cette mission. Après avoir accompli les formalités de départ, ils avaient volé sans interruption vers leur destination. Mais la distance était trop grande et les vents énergétiques trop violents : les méchas et les fourneaux énergétiques étaient mis à rude épreuve. Comme prévu, les quatre s’étaient donc posés au premier point de ravitaillement afin de refaire le plein de ressources énergétiques.
« Aves, pourrais-tu scanner les environs pour voir s’il y a des postes de surveillance dans le coin ? Reste attentif à ce qui nous entoure », dit Anda en commençant à répartir les tâches.
« Pas de problème. »
« Linda, je te confie la surveillance souterraine. »
« Laisse-moi faire. »
« Garen, toi et moi sommes les plus forts ; nous resterons au milieu pour surveiller le ciel et soutenir Aves. Ça te va ? »
« Bien sûr. »
Comme ils partaient en expédition, ils avaient tous pris des pseudonymes, et Garen avait repris le nom qu’il utilisait depuis plusieurs mondes.
« Ce sont de tout à fait bons méchas de série standard du Tableau noir, mais nous les avons camouflés pour qu’ils aient l’air aussi délabrés. Le camouflage à lui seul m’a coûté cinq mille unités ! Si on ne rentabilise pas ça, j’aurai perdu gros ! » se plaignit Aves en s’envolant, avançant lentement dans une direction.
Linda resta sur place. Elle sortit de derrière sa taille une longue et fine aiguille de métal noir. Elle tira dessus à deux mains ; l’objet s’allongea aussitôt jusqu’à atteindre cinq mètres, puis elle l’enfonça fermement dans le sol.
Pssht ! La fine aiguille s’enfonça dans la terre et émit aussitôt une onde de petites vibrations qui se propagea depuis la falaise, suivant la surface du sol. Partout où il y avait de la terre ou des rochers, quantité de minuscules insectes venimeux furent chassés de leurs abris. Ils détalèrent dans tous les sens, telles des nuées particulièrement répugnantes.
Garen croisa les bras sur sa poitrine et s’adossa à une stalagmite, observant en silence les autres préparer le campement.
Les deux autres personnes qui accompagnaient Anda cette fois-ci étaient Linda et Aves. L’une était une jeune femme aux longs cheveux bruns, aux traits ordinaires et à la silhouette banale. Rien ne la distinguait, ni dans sa façon d’agir ni dans son apparence. Elle faisait tout dans les règles et se montrait très posée. Son champ de force de Volonté atteignait à peu près le niveau quatre, mais Garen ignorait si elle avait des degrés de résonance.
Quant à Aves, il semblait plutôt téméraire. Il avait dans les vingt-quatre ou vingt-cinq ans et aimait toujours se pomponner et se donner en spectacle. Il se parfumait et semblait accorder beaucoup d’importance à son apparence. À première vue, il avait l’air d’un jeune maître riche incapable de supporter les tâches pénibles. Pourtant, durant le trajet, il ne s’était étonnamment pas comporté en enfant gâté ; au contraire, il s’était révélé très expérimenté dans sa manière de gérer les choses. Il était particulièrement doué pour la surveillance.
En chemin, les quatre avaient fait de grandes réserves de nourriture et d’eau. Six jours plus tard, ils arrivèrent au premier point de ravitaillement, la Ville de la Raie volante.
« C’est ça, la plus grande ville radioactive de la zone radioactive publique près du Tableau noir ? » Garen observa la petite ville en contrebas. Elle n’avait pas de remparts et possédait même des terres agricoles. Les montagnes en forme d’arbres qui l’entouraient étaient toutes équipées, dans une certaine mesure, de canons de défense ; l’endroit semblait donc plutôt bien protégé, du moins.
« Pour les habitants de la ceinture radioactive, oui », répondit nonchalamment Anda en manipulant un appareil inconnu.
« La Ville de la Raie volante est surtout connue pour avoir comme soldats des créatures mutantes radioactives qui la protègent comme des gardiens. Ce sont ces raies volantes dans le ciel. Tant qu’on ne les attaque pas, elles ne s’en prennent pas aux humains. Ici, l’eau et la nourriture de niveau un sont propres, la viande aussi, et les conditions de vie sont bonnes. La sécurité est stable. Seuls les habitants les plus influents de la ceinture radioactive ont le droit d’y vivre. »
« La dernière fois que je suis venu ici avec une autre équipe, la nourriture était très bon marché. Ici, un peu d’eau propre, sans radiation, est considérée comme de l’eau de niveau un ; un litre suffit pour s’offrir une jolie fille. C’était une habitante de la zone radioactive, mais ce corps et ce visage… Tss, tss… Je me suis régalé, ça oui. » Aves était revenu sans qu’ils s’en aperçoivent.
« À quoi bon la toucher à travers une combinaison de protection ? » lança Anda en lui jetant un regard exaspéré.
« En fait, j’ai failli la ramener avec moi. Cette fille n’avait qu’une minuscule marque radioactive, de la taille d’un ongle, sur les fesses ; pour le reste, elle était comme n’importe qui ! » protesta Aves. « Je parie que même la plus jolie cheffe du quartier de luxe de la ville n’arriverait pas à sa cheville ! »
« On ne peut goûter à la vie d’un noble de premier rang qu’ici, dans la ceinture radioactive », dit calmement Anda.
« Tout le monde est comme ça la première fois qu’il vient ici, non ? » fit Aves en claquant la langue.
Garen les écoutait se chamailler, mais son regard s’était déjà perdu au loin, vers l’inconnu.
Un signal extrêmement faible effleurait à peine sa Volonté. C’était le signal de communication de Lune rouge, mais la distance le rendait anormalement faible.
Garen se calma et déchiffra soigneusement le message transmis par le signal. Il s’agissait d’un code Rice tout à fait courant, un message codé au moyen d’une simple combinaison de rythmes.
Il se mit à le traduire et le lut attentivement.