Chapitre 879
Au dernier étage de l’immeuble, le vent puissant ébouriffait les cheveux et les vêtements de Garen. Posté au bord du toit, il se tenait derrière un immense panneau publicitaire qui lui cachait plus de la moitié du corps, et regardait en contrebas.
Dans la rue qui s’étirait entre deux grands immeubles, parmi les passants, un jeune homme et une jeune femme sortirent d’un bâtiment et marchèrent ensemble jusqu’à quelques motos garées là.
Du coin de l’œil, Garen remarqua que la fille aux cheveux rouges qui discutait avec deux hommes n’était autre que Goldfish, qu’il avait déjà vue.
« Apparemment, les renseignements que j’ai obtenus d’Anda étaient plutôt exacts. » Ce dénommé Anda était clairement un marchand d’informations : celles qu’il lui avait vendues cent mille points s’étaient révélées extrêmement fiables.
Garen leva sa montre et jeta un coup d’œil à ses points de quête.
« Il ne m’en reste que trois après mon passage à la salle d’entraînement, alors que j’en avais vingt au départ… Il va falloir que je récupère des points de quête bientôt, sinon les examens vont me poser problème. »
Il baissa les yeux vers Goldfish, qui prenait congé des deux garçons avant de repartir avec une autre fille vers sa moto. Il fit demi-tour et dévala les escaliers, mais lorsqu’il arriva au rez-de-chaussée, Goldfish était déjà montée sur sa moto et avait quitté les lieux.
Garen avait depuis longtemps mémorisé avec précision le terrain des environs. Il emprunta les ruelles et les raccourcis pour suivre Goldfish de près. Depuis qu’il avait modifié son corps, il parvenait presque à égaler la vitesse de la moto lorsqu’il courait à toute allure.
Tout en la suivant discrètement, il la vit arriver un peu plus tard devant un immeuble gris cendré, haut et pointu. Elle arrêta sa moto, coupa le moteur et en descendit.
Garen jeta un coup d’œil au nom du propriétaire, inscrit sur le côté de ce grand bâtiment.
« Von Anise. D’après les renseignements, cette personne est l’un des instructeurs du domaine intérieur, mais l’endroit n’a rien de remarquable… »
Après un instant d’hésitation, Garen sortit de la ruelle et s’avança à grands pas vers l’entrée de l’immeuble, où Goldfish venait de pénétrer.
Goldfish poussait la porte vitrée tournante qui donnait sur le rez-de-chaussée lorsqu’elle aperçut soudain, dans le reflet, une silhouette derrière elle.
« C’est l’homme de l’autre jour ! » Elle fut sous le choc. « Il m’a suivie jusqu’ici ! Comment a-t-il pu me retrouver ? » Elle avait demandé à ses aînés de se renseigner sur cet homme, mais ils ne lui avaient toujours rien appris. Elle ne s’était pas attendue à ce que l’autre la devance de peu.
Heureusement, elle pouvait encore utiliser cet objet une troisième fois.
Goldfish glissa la main dans la poche de son pantalon, serra fermement l’objet qui s’y trouvait et s’efforça de garder son calme.
Elle se retourna pour faire face à son adversaire, tout en s’écartant afin de laisser passer les autres.
« On pourrait se mettre à l’écart pour discuter ? » lança l’homme. Goldfish fronça les sourcils et le dévisagea. Il avait les cheveux noirs et courts, les yeux bleu foncé et la peau pâle. Il avait l’air féroce, même lorsque les commissures de ses lèvres se relevaient en un sourire qui ressemblait à une grimace cruelle. Son corps était musclé et, tandis qu’il se tenait là, il dégageait une vague aura oppressante.
« Tu ne perds pas de temps, à ce que je vois », le taquina Goldfish.
« J’ai eu de la chance, c’est tout », répondit Garen en souriant.
« De quoi veux-tu parler ? » Goldfish observa attentivement les gestes et la posture de son adversaire. Après avoir été grièvement blessée la dernière fois, elle savait que cet homme était puissant. Mais devait-elle vraiment se battre juste devant l’immeuble où logeait son mentor ?
Tout en le surveillant avec méfiance, Goldfish se promit de se montrer extrêmement prudente.
L’autre sourit.
« Je me souviens encore de ma première nuit à l’hôpital. Tu es entrée dans ma chambre, tu m’as attaqué par surprise et tu as failli me mettre en pièces. Je suis venu te rendre la pareille. »
Goldfish se souvint aussitôt de tout. C’était le jeune homme étrange qu’elle avait rencontré cette nuit-là, celui qui lui était soudain apparu alors qu’elle accomplissait sa mission. Même après tout ce temps, son souvenir restait parfaitement net.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? » La peur commença à l’envahir. Elle le regarda continuer à sourire calmement, comme s’il n’avait nullement l’intention de s’en prendre à elle. Pourtant, elle ne comprenait pas pourquoi sa présence lui inspirait une telle terreur.
« Tu me paieras pour cette nuit-là, ainsi que pour les blessures que Fila m’a infligées. Combien de points de quête as-tu en ce moment ? » demanda Garen d’un ton calme.
« J’en ai deux cent soixante-trois, je te les transfère tous ! Ne reviens plus m’embêter ! » Goldfish recula d’un pas pour mettre autant de distance que possible entre eux. Fila était passée par hasard au moment où elle avait sauvé Goldfish et ses aînés, mais elle ne pouvait pas compter sur une telle chance à chaque fois.
« C’est bien peu », fit Garen en se faisant craquer le cou.
« Comment ça, “bien peu” ?! On a dû accomplir quantité de quêtes difficiles pendant longtemps pour amasser ces points ! » La voix de Goldfish monta légèrement, mais elle s’efforça aussitôt de la contenir. « Alors, qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour que tu me laisses tranquille ? J’ai aussi plus d’un million d’unités universelles, je peux te les transférer. Et j’ai quelques techniques sur moi que je peux te donner ! »
Elle savait que si elle ne réglait pas correctement cette affaire, elle n’en réchapperait pas. Elle n’avait aucune chance contre un adversaire de cette trempe, elle qui n’était qu’une personne de niveau deux.
Au départ, Garen était venu pour mieux comprendre la situation et comptait trouver une occasion de tuer son adversaire plus tard. Il n’avait pas prévu que cette femme aurait le bon sens de s’avouer vaincue aussi vite. Il lui devenait difficile de poursuivre son plan initial.
Comme il hésitait, Goldfish reprit la parole.
« Dis-moi ce que tu veux. J’ai des filles sous mes ordres que je peux te laisser essayer, moi comprise, si c’est ce que tu veux. Tant que tu cesses de me chercher et de me créer des ennuis, tout me va. »
« Qu’est-ce que tu… » Garen fut légèrement surpris.
« Eh oui. À ton avis, pourquoi ai-je autant de points de quête ? » Goldfish repoussa ses longs cheveux de son front. « On m’appelle “Épine”, alors quoi de plus naturel que d’être entourée de belles roses ? »
Cette prétendue « Épine » était en réalité une proxénète qui se livrait au commerce de la chair ; les étudiantes qui travaillaient pour elle l’avaient simplement affublée de ce sobriquet pudique.
Garen comprit aussitôt.
« Épine ? Pas étonnant que tu aies autant d’économies et de combines malgré ton faible niveau. »
« Puisque j’ai déjà reconnu ma défaite, tu peux me tuer ou me démembrer, maintenant. » Goldfish écarta les bras et bomba volontairement sa poitrine généreuse.
« Si les choses se passent comme ça, nous allons régler nos comptes rapidement », sourit Garen. « Raconte-moi plutôt ce que tu sais sur la personne du Bureau administratif qui est intervenue ce jour-là… »
Tss !
Il se rua soudain sur elle, leva un doigt recourbé comme un crochet et le planta devant lui.
Un bruit humide retentit lorsqu’il arracha un globe oculaire ensanglanté de l’orbite de Goldfish. Tandis qu’elle hurlait de douleur, Garen lui asséna rapidement un coup de paume au bas-ventre.
Goldfish fut projetée contre la porte vitrée derrière elle. Celle-ci ne se brisa pas sous le choc, mais la renvoya aussitôt en arrière.
« Ça règle nos différends », dit Garen en s’approchant. Il abattit le pied et, d’un seul mouvement, lui brisa le fémur droit.
Ah !
Goldfish poussa aussitôt un cri déchirant.
Aucun des passants alentour ne s’avança pour les arrêter. En voyant la violence se déchaîner sous leurs yeux, la plupart de ceux qui entraient ou sortaient du bâtiment contournèrent le duo et pressèrent le pas pour s’éloigner au plus vite.
Personne n’aurait voulu provoquer de son plein gré un pilote de niveau quatre dans un territoire aussi peu élevé. La plupart préféraient donc l’éviter et partir.
Goldfish gémissait de douleur, une main plaquée sur sa cuisse tandis que l’autre couvrait son œil. Toute trace de sa grâce avait disparu ; il ne restait que ses plaintes pitoyables. La douleur lui avait fait perler d’énormes gouttes de sueur qui trempaient tout son corps et imbibaient la majeure partie de ses vêtements. Puis des taches sombres apparurent là où la poussière du sol les avait salis.
Garen secoua légèrement la tête.
« N’oublie pas de me transmettre les renseignements. »
« Je… je le ferai ! » Goldfish grinça des dents et trembla en parlant. La douleur qui traversait son corps l’empêchait presque de se concentrer.
« Pour les points de quête, transfère-m’en deux cents. Garde tes unités universelles », dit Garen avec désinvolture.
Après avoir forcé Goldfish à lui transférer ses points de quête et à lui révéler ce qu’elle savait sur la personne du Bureau administratif, Garen quitta tranquillement les lieux.
« Je reviendrai te voir si j’en ai besoin. » Il fit signe à Goldfish sans se retourner, puis s’éloigna d’un pas détendu et satisfait.
Les faibles jurons de Goldfish résonnèrent au loin derrière lui.
« Ne crois pas que je ne t’ai pas entendue ! » lança Garen. Il suffit de cette phrase pour que Goldfish se taise aussitôt.
Reagan avait l’esprit quelque peu troublé en sortant du Bureau administratif.
Il venait d’apprendre que Goldfish, surnommée « Épine », avait été attaquée devant l’entrée de chez elle. Elle avait perdu l’usage d’un œil et l’une de ses jambes était devenue infirme. Son agresseur s’était montré violent et cruel, et il était encore impossible de lui poser des prothèses. On racontait qu’il avait employé des méthodes particulières pour détruire complètement les extrémités des parties où les implants auraient pu être fixés.
Goldfish avait elle aussi failli y laisser la vie. Le plus effrayant, c’était que son agresseur avait porté des coups aussi précis que lors d’une opération chirurgicale : elle avait peu saigné. La majeure partie de l’hémorragie était interne.
Goldfish était restée complètement silencieuse lorsqu’ils l’avaient sauvée. Elle n’avait pas dit un mot et avait quitté l’hôpital dès qu’elle eut réglé les frais de traitement.
D’après certains, son agresseur était un homme grand, musclé, aux cheveux noirs et à l’air féroce.
Reagan pensa aussitôt à l’homme dont il avait récemment aidé Goldfish à se débarrasser. Si Fila ne lui avait pas infligé des blessures critiques par hasard, cette fois-là…
« Impossible que ce soit cet homme… » Il secoua la tête et sortit du Bureau administratif. Après avoir salué quelques collègues, il se dirigea vers le parking souterrain.
« Cet homme a été grièvement blessé par Fila. Quels que soient les soins qu’il ait reçus, il n’aurait pas pu guérir aussi vite. Et d’après Fila, s’il n’est pas mort pendant le combat, il a au moins dû finir infirme. » Reagan pénétra dans le parking souterrain, calme et désert. Il se hâta jusqu’à sa voiture et ouvrit la portière.
« Salut, comment ça va ? »
Soudain, il aperçut un homme aux cheveux noirs assis dans sa voiture. Celui-ci avait les yeux bleu foncé et lui tendait la main en le saluant, dévoilant des dents d’une blancheur éclatante.
« Toi ! » Reagan se demanda s’il ne s’était pas trompé de voiture. Il allait ouvrir la bouche pour le lui demander lorsqu’un vertige le saisit soudain.
Hébété, il baissa les yeux vers son bas-ventre. Un bras pâle venait d’apparaître et s’enfonçait profondément dans son ventre. Le sang coulait le long de sa jambe de pantalon et rougissait ses chaussures. Des gouttes tombèrent sur le sol, où elles formèrent une petite flaque de sang rouge vif.
Il leva aussitôt les yeux vers la main que l’autre homme tendait lentement. Elle n’était pourtant pas tachée de la moindre goutte de sang.
« C’est pour ce qui s’est passé ces derniers jours. Merci de t’être si bien occupé de moi », dit Garen avec un sourire à la fois séduisant et féroce.
« Tu… ! » s’exclama Reagan, incrédule, en plaquant une main sur la blessure de son ventre. Le trou était si large qu’il distinguait vaguement le sol derrière lui à travers son abdomen.
Il savait qu’il ne sortirait pas d’ici vivant aujourd’hui.
« Ma grande sœur… ne te le pardonnera pas ! » Il tituba sur quelques pas avant de s’effondrer au sol. Son visage était déjà livide, car il perdait dangereusement son sang.
Vroum… Le moteur d’une voiture se fit entendre, puis une voiture volante s’aligna précisément sur son corps. Elle fonça à toute vitesse et le percuta violemment.
Un bruit sec retentit quand Reagan fut écrasé entre la voiture et le mur. Il fut réduit à un amas de chair rouge sang et cessa complètement de bouger.
Garen s’assit au volant, coupa le moteur et sortit de la voiture. Il avait désactivé depuis longtemps les caméras de surveillance automatiques du parking et ne craignait pas que la moindre trace de son identité de meurtrier ait été enregistrée.
« C’est réglé, lui aussi. Il ne reste que Fila. » Il retira ses gants et se frotta les mains, légèrement froides, avant de faire demi-tour et de quitter le parking.
Un homme mince, vêtu de blanc, descendait justement lentement la pente menant au parking. Il tenait ses clés de voiture à la main et regarda Garen sortir. Le bout de son nez frémissait légèrement, comme s’il avait senti une odeur désagréable. Sans y penser, il jeta de nouveau un coup d’œil à Garen.
Garen se tourna vers lui, esquissa un sourire et sortit tranquillement du parking.
Les pilotes de mécha dotés d’une forte Volonté étaient extrêmement puissants lorsqu’ils étaient préparés. Mais, surpris, leur vitesse de réaction et leurs capacités ne pourraient jamais égaler celles des Utilisateurs de techniques secrètes. Les pilotes de mécha devaient ajuster leur Volonté pour renforcer leur corps et pouvoir attaquer comme se défendre. De plus, la Volonté ne pouvait pas être mobilisée inconsciemment : il fallait d’abord que les nerfs réagissent pour qu’elle puisse agir.