Chapitre 68
— Pas de précipitation, occupons-nous d’abord de ce qui nous amène. Garen jeta un regard à Numéro Neuf du Cercle d’Or, qui se raidit aussitôt.
Numéro Huit du Cercle d’Or ricana, se rua sur Numéro Neuf et tendit l’index vers lui.
Pschitt !
Argh !
Numéro Neuf du Cercle d’Or laissa échapper un profond « humph » tandis qu’un trou sanglant apparaissait dans sa poitrine.
Bam !
Son corps fut aussitôt projeté en arrière, passa par-dessus la rampe et tomba dans le « trou noir ».
— Allons-y. Numéro Huit du Cercle d’Or ne prit même pas la peine de regarder en bas. Il se retourna et commença à gravir les marches. — Ce que veulent les gens là-haut se trouve ici. Une fois que je le leur aurai remis, nous n’aurons plus de problèmes. Pour l’identification, on verra un autre jour.
Garen regarda l’endroit où Numéro Neuf du Cercle d’Or était tombé, mais les ténèbres étaient si épaisses qu’il n’y voyait rien. Il se hâta de suivre Numéro Huit dans l’escalier.
— Au fait, avez-vous trouvé des indices concernant le parfum de la Liane qui trouble l’esprit ? Pourquoi n’ai-je pas vu cette plante ? demanda-t-il en repensant aux phénomènes étranges qu’il avait observés au Château de Soie d’argent.
— La Liane qui trouble l’esprit ? Cette plante est idéale pour créer des illusions et tuer. Toutes celles qu’on avait provenaient de nos hommes, à l’exception de cette folle. Elle en avait encore quelques-unes, mais pas tant que ça, répondit négligemment Numéro Huit du Cercle d’Or. Bon, je vais remonter et me retirer avec mes hommes. Tu pourras monter plus tard, pour que Dale Quicksilver ne se doute de rien. Si tu te joins à nous, au Cercle d’Or, ton identité pourra nous servir de couverture.
— D’accord. Garen hocha la tête. Il resta immobile et regarda Numéro Huit accélérer le pas avant de disparaître rapidement dans l’obscurité.
Il se retourna et contempla les ténèbres derrière lui. L’escalier semblait descendre à l’infini, comme s’il menait à un abîme sans fond. Un silence effrayant régnait dans toute la cage d’escalier.
« Pourquoi ce Numéro Neuf du Cercle d’Or s’est-il précipité ici pour essayer de voler cet objet ? »
Garen se posait encore une question, mais Numéro Neuf était déjà mort. Après une chute d’une telle hauteur, alors qu’il était déjà grièvement blessé, il n’avait aucune chance d’avoir survécu.
Garen secoua la tête, puis se mit à courir dans l’escalier.
Tout en bas, Numéro Neuf du Cercle d’Or gisait sur le dos. De nombreuses pointes de métal jaillissaient du sol et lui transperçaient le corps. Ses yeux étaient grands ouverts, mais ils étaient sans vie. Son sang s’infiltrait lentement dans la terre noire et coagulait.
Dans la lumière du soleil couchant, le Château de Soie d’argent se parait d’un rouge chaleureux. Dans la cour qui s’étendait devant le château, quelques gardes armés de fusils examinaient les corps de leurs camarades. Ils avaient tous le visage blême. Certains juraient, d’autres suffoquaient ou gémissaient.
Le capitaine, le bras bandé, se tenait près du détective Dale, le visage fermé. L’Aigle Blanc et la Panthère Noire étaient également avec eux. Grace, quant à elle, se tenait aux côtés de Garen et de Cynthia. Cette dernière n’était pas si bouleversée. Ses hommes n’avaient pas subi trop de pertes : elles restaient dans des limites acceptables.
Garen se tenait à l’écart et observait un groupe de détectives discuter à voix basse, en essayant de prendre une décision. Mais cela ne l’intéressait pas et il n’avait pas envie de les écouter. Le principal bénéfice de cette expédition, pour lui, était d’avoir noué des liens avec le Cercle d’Or. Si tout se passait bien, il n’aurait plus à s’inquiéter pour la sécurité de sa famille.
— Dommage que je n’aie pas été très utile, cette fois, marmonna Garen. Mon plan, au départ, consistait seulement à suivre les détectives pour percer le secret du Château de Soie d’argent. Je voulais aussi voir si je pourrais mettre la main sur quelques antiquités. On dirait que j’ai vu trop grand.
— La prochaine fois que tu voudras partir à l’aventure, tu pourrais au moins me prévenir ? dit Cynthia, désemparée. Elle avait le visage et le corps couverts de saleté, mais pas une seule blessure. C’était un véritable miracle ! Elle était sortie indemne de cette fusillade intense.
— D’accord, j’ai compris. Garen sourit. — Nous devrions rentrer. Ce n’est ni le moment ni l’endroit pour nous attarder.
Il se dirigea directement vers le groupe, où se trouvait notamment le détective Dale.
Après de rapides adieux, Garen conduisit Grace, Cynthia et les autres personnes qui l’avaient accompagné en direction du Bourg des Canoës.
Ils regagnèrent le Bourg des Canoës au début de la soirée ; le ciel n’était pas encore sombre. Garen monta dans la voiture de Grace et prit la route de la ville.
Une fois de retour en ville, sa vie reprit peu à peu son cours normal. Garen relégua l’affaire du Château de Soie d’argent au fond de son esprit et cessa d’y penser. À part se rendre à la bibliothèque pour lire, il n’allait plus que chez le vieil homme pour apprendre l’expertise des antiquités. Il attendait aussi que le patron de la Société Manuyllton trouve le temps de le recevoir.
Quelques semaines plus tard…
Dans une petite salle de la bibliothèque, entouré d’étagères, Garen était assis sur un canapé rouge. Il parcourait avec attention un livre à couverture rigide noire, de la taille d’un magazine.
Une tasse de café se trouvait sur la table noire devant lui, mais le breuvage avait déjà refroidi.
— Le Livre du Silence ? demanda une jolie blonde, assise à sa droite, le coude appuyé sur l’accoudoir.
Ses cheveux étaient retenus par un bandeau noir et elle portait une chemise ajustée en soie noire, qui soulignait sa poitrine généreuse et sa taille fine. De nombreuses fleurs rouge sombre ornaient sa robe. L’association du noir et du rouge lui conférait une élégance discrète. La jupe tombait à la perfection, son ourlet couvrant les genoux.
— Pourquoi cherches-tu soudain des renseignements sur ce livre ?
C’était Felicity. Elle était revenue de Manroland deux jours plus tôt et avait contacté Garen pour lui proposer de se retrouver.
— J’ai déjà entendu ce nom, et il m’intrigue. J’ai l’impression que ce livre est très mystérieux. Garen haussa les épaules. Il était hors de question qu’il lui dise la vérité.
— Tu es tombé sur la bonne personne pour ce genre de recherches. La jeune fille ouvrit grand les yeux, visiblement ravie. Le Livre du Silence est un ouvrage ancien qui renferme des connaissances mystérieuses sur les légendes. La civilisation la plus mystérieuse et la plus impitoyable, l’Ancien Endor, est à l’origine du Livre du Silence.
— Hum… Il y a quelques livres de mythologie que j’aimerais lire. Je pourrais t’emmener les parcourir avec moi, et on verra si on le trouve. Felicity se leva, épousseta sa jupe et ajouta : — Suis-moi.
Garen posa rapidement le livre qu’il tenait et la suivit hors de la petite salle.
Felicity murmura quelques mots à une domestique qui attendait à la porte. Celle-ci hocha la tête et prit les devants.
Tous trois passèrent devant plusieurs salles d’étude communicantes, puis franchirent une petite porte à gauche. Derrière celle-ci, un escalier de bois descendait au sous-sol. Il y faisait un peu sombre. Le sol était recouvert d’une épaisse moquette noire qui étouffait le bruit de leurs pas.
Garen suivit Felicity et la domestique. Ils descendirent trois étages, franchirent plusieurs portails et ouvrirent une série de serrures. Après toutes ces précautions, ils arrivèrent enfin dans une vaste bibliothèque souterraine à l’abandon.
C’était une salle rectangulaire, sombre et lugubre. Une douzaine d’étagères en bois noir s’y dressaient, mais la plupart étaient vides. Il n’y avait personne et le silence régnait.
Felicity fit signe à la domestique de partir. Puis elle entraîna Garen vers l’étagère tout à droite.
— Ces livres ont des siècles. Il y en a quelques-uns sur la mythologie, mais il faut les chercher.
Garen hocha la tête et huma l’air. Une vague odeur de moisi flottait dans la pièce. Visit novelping(.)com for the full chapter.
Ils ne parlèrent plus. Chacun retroussa ses manches et se mit à chercher des ouvrages anciens.
Les étagères n’en contenaient pas beaucoup, et ceux qui s’y trouvaient étaient recouverts d’une épaisse couche de poussière. En les retirant, ils en inhalèrent des bouffées et se mirent à tousser violemment. Felicity ne semblait pourtant pas s’en soucier. Emportée par son enthousiasme, elle se mit à chercher des livres sur la mythologie avec Garen.
Ils commencèrent par l’étagère tout à droite et poursuivirent jusqu’à celle tout à gauche. Ils trouvèrent bien quelques ouvrages de mythologie, mais ils comprirent qu’ils étaient pleins d’inepties. Leurs histoires ne valaient guère mieux que des contes pour enfants.
— La plupart des livres ici appartenaient aux ancêtres d’un de mes amis. Il en a emporté la majorité, mais il en a laissé quelques-uns derrière lui. Des histoires de famille les ont fait rester ici ; maintenant, ils sont oubliés et abandonnés. Si tu n’en avais pas parlé, je ne me serais probablement même pas souvenue de cet endroit, dit Felicity à voix basse en toussant. Elle sortit un livre gris et en chassa la poussière d’une tape. Celle-ci se dispersa aussitôt et prolongea sa quinte de toux.
— Pas de précipitation, nous avons le temps. On peut y aller doucement, dit Garen en riant. Il n’avait pas l’air pressé le moins du monde.
Dans cette salle sombre, le temps s’écoula seconde après seconde tandis que les flammes vacillaient dans les torches fixées aux murs.
Après un temps indéterminé, un craquement sourd retentit soudain dans le coin gauche de la salle.
Un épais nuage de poussière s’éleva dans les airs.
— Hum, hum… Hum ! Hum ! Hum !… Bon sang ! Pourquoi est-ce que ça s’est écroulé ? se plaignit Felicity en s’éloignant des étagères. Elle était couverte de poussière de la tête aux pieds. Sa robe en soie noire n’était plus du tout noire ; une couche de poussière blanche la recouvrait et la jeune fille avait l’air misérable.
— Hein ? Garen eut un mouvement de surprise. — Il y a un livre, là !
Il se tenait non loin de la jeune fille. Lorsque l’étagère s’effondra, il vit un livre tomber de l’étagère du haut. Il s’approcha rapidement et le ramassa.
Après avoir épousseté délicatement la couverture, il découvrit le livre. Il était noir et sa couverture portait un collier doré. Le nom de l’auteur figurait en bas : Philip Jeffries.
Garen ouvrit doucement le livre. Les pages étaient jaune pâle. Il devina qu’elles avaient autrefois été blanches, mais que le temps les avait jaunies.
La première page ne contenait qu’une seule phrase : « Dédié aux érudits qui recherchent et étudient la mythologie. »
Il tourna la page. La deuxième comportait un sommaire succinct, divisé en trois parties : Cauchemar, La Couleur blanche, Rituel.
Chaque partie comportait des sous-rubriques détaillées, suivies des numéros de page.
— Qu’est-ce que c’est ? Felicity s’approcha de Garen. — Un collier doré ? Pourquoi ce livre n’a-t-il pas de titre ?
— Pas de titre ? Garen fut surpris. — C’est vrai, il n’en a vraiment pas.
— Il n’y a que deux possibilités. Soit c’est un ouvrage personnel. Les livres sont soumis à la réglementation du Bureau national des publications, et ne pas leur donner de titre permet d’y échapper. On considère alors qu’il s’agit de notes ou d’un journal intime. Felicity s’y connaissait bien. — Mais l’autre possibilité… Son expression se fit grave.
— Ce serait un livre interdit, comme on dit. Il contient des éléments prohibés. Ne pas lui donner de titre permet aussi d’éviter le Bureau national des publications. Comme ces ouvrages sont tous interdits par le Bureau, seul le nom de leur auteur y figure.
— Un livre interdit ? Garen s’y intéressa aussitôt. Il tourna encore quelques pages et découvrit que tout le livre était rempli de symboles et d’étranges inscriptions qu’il ne comprenait pas.
— Allons-y. Installons-nous là-bas et lisons-le. Ce livre doit être interdit ! Je n’en ai jamais vu un vrai !
Felicity s’y intéressa elle aussi. Ils gagnèrent une table en bois rouge, tirèrent des chaises, les essuyèrent et s’assirent. La domestique avait déjà allumé la lampe posée sur la table. La lumière était un peu faible, mais suffisante pour lire.