Chapitre 62
« Et alors ? »
« Quand nous sommes arrivés, l’entrée du repaire était ouverte. Je me souviens très bien qu’elle avait retrouvé son état d’origine quand nous sommes repartis. Quelqu’un a manifestement découvert la même chose. »
Garen fronça à son tour les sourcils. « C’est effectivement inquiétant. Il pourrait s’agir du Cercle d’Or. » Soudain, il sentit une trace de parfum, qui évoquait le bois de santal, mais en plus discret. « Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? »
« Hein ? Cette odeur… » Le détective Dale interrompit sa conversation avec l’homme barbu. Son expression changea. Il semblait se souvenir de quelque chose.
Soudain, il se tourna et cria : « Tout le monde dehors ! Ne restez pas là ! »
Les autres ne comprenaient pas ce qui se passait, mais, faisant confiance à ce célèbre détective, ils se précipitèrent aussitôt hors du château.
Garen en fit autant, mais il n’avait parcouru que quelques pas quand, tout à coup, il vit des étoiles.
« Héhé… »
Un rire discret lui parvint vaguement de derrière.
Il sentit son cuir chevelu s’engourdir. Il se rappela aussitôt la fois où on l’avait poussé par la fenêtre. C’était le même rire.
Il se retourna vivement, mais il n’y avait personne derrière lui.
« Par ici ! » souffla une voix étouffée à côté de lui. Garen sentit une force le tirer tout droit vers la sortie du château.
Il fut stupéfait. Il regarda autour de lui, mais tous ceux qui se trouvaient à proximité un instant plus tôt avaient disparu. Il était le seul à être resté dans le château. Une personne invisible semblait courir devant lui, lui tirer la main et l’entraîner à toute vitesse.
Boum !
Les portes s’ouvrirent à la volée. Étourdi, Garen perdit l’équilibre et s’étala dans l’herbe. L’air frais s’engouffra dans ses narines au milieu de l’herbe humide et froide, le réveillant instantanément.
Soudain, sa vue se brouilla. Un groupe de personnes apparut d’un seul coup sur la pelouse autour de lui : le sergent, l’expert, quelques policiers, Dale Quicksilver, Si Lan, l’Aigle Blanc, la Panthère Noire et les autres. Cynthia et Grace étaient allongées à côté de lui. Elles semblaient étourdies.
« On l’a échappé belle ! » Le détective Dale Quicksilver se releva et s’essuya le front. Il se tourna vers le Château de Soie d’argent, méfiant. « Je pensais sans cesse que cette odeur était naturelle, mais quelqu’un a dû la répandre exprès. Cette fois, nous étions plus nombreux, alors la concentration a augmenté. C’est pour ça que tout le monde l’a remarquée. »
« Qu’est-ce que c’était ? » demanda le sergent Rio en se relevant de la pelouse, à bout de souffle. Les autres l’imitèrent. Tous les regards se tournèrent vers Dale Quicksilver, qui avait l’air grave.
« J’ai vu tout le monde disparaître autour de moi, tout à l’heure. Que s’est-il passé ? »
« Moi aussi ! Je crois que j’ai entendu quelqu’un rire derrière moi ! »
« Gardez votre calme. Écoutons ce que le détective a à nous dire. » Le sergent fit un geste de la main et le silence retomba. Tous se tournèrent vers le détective.
Garen s’apprêtait à poser des questions, mais, en entendant les autres raconter ce qu’ils avaient vécu, il comprit soudain que leurs expériences étaient identiques à la sienne. Stupéfait, il reporta lui aussi son attention sur le détective Dale.
« C’est une substance hallucinogène extrêmement puissante. » Dale Quicksilver avait l’air sombre. « J’en ai lu la description dans des livres, mais je ne pensais pas rencontrer en vrai cette espèce presque disparue. »
Il prit une profonde inspiration, observa les personnes autour de lui, puis articula :
« Liane qui trouble l’esprit. Ce parfum est un gaz toxique hallucinogène que la Liane qui trouble l’esprit libère naturellement à maturité. D’après les livres, elle a disparu. Il provoque des hallucinations de solitude et de peur. D’ordinaire, le gaz toxique que sécrète cette plante est extrêmement faible, imperceptible pour les humains. Seuls certains animaux à l’odorat sensible peuvent le détecter. »
« La Liane qui trouble l’esprit… » Garen plissa les yeux. Il se rappela avoir été blessé après qu’on l’avait poussé par la fenêtre du premier étage lors de sa première visite au Château de Soie d’argent. « Quelqu’un a probablement utilisé le parfum de la Liane qui trouble l’esprit pour m’hypnotiser, puis en a profité pour me pousser par la fenêtre quand je m’en suis approché. L’Aigle Blanc et Dale étaient sans doute eux aussi victimes d’hallucinations, ce qui explique qu’on ne se soit pas vus après être entrés ensemble dans la pièce. »
« Si c’est le cas, quelqu’un cherche donc délibérément à nous empêcher d’entrer dans le tunnel ? » demanda le sergent à voix basse.
Dale Quicksilver acquiesça, puis se mit à discuter de la marche à suivre avec le sergent et l’expert en pièges.
De son côté, Garen vit Cynthia et Grace reprendre connaissance. En réalité, c’était Cynthia qui l’avait tiré hors du château.
« Sans l’entraînement que j’ai reçu pour résister aux poisons hallucinogènes, je n’aurais probablement pas réussi à te sortir de là. » Elle sourit à Garen. « Remercie-moi. Tu aurais eu de gros ennuis sans moi. »
« Oui, oui. Heureusement que tu étais là », répondit Garen, décontenancé. Mais c’était vrai : depuis son arrivée, Cynthia avait joué un rôle important. Sans elle, Garen aurait probablement fini comme les policiers qui n’avaient pas réussi à sortir du château à temps, évanoui par terre.
Un groupe de personnes se tenait près des grilles, sans oser entrer. Elles se contentaient d’observer à travers les barreaux les deux policiers étendus au sol. Personne n’osait se précipiter à l’intérieur, de peur de subir le même sort.
« Vite, regardez là-haut ! » cria soudain un policier en pointant le toit du deuxième étage, le plus élevé.
Tous suivirent la direction de son doigt. Une personne vêtue de noir se tenait à la fenêtre du deuxième étage. On aurait dit une femme au visage pâle. Elle affichait un sourire étrange. Ses pupilles étaient vert foncé et, de temps à autre, de la salive lui coulait du coin de la bouche.
Dès qu’ils la distinguèrent clairement, la femme disparut aussitôt dans l’ombre, derrière la fenêtre.
« Couvrez-vous le nez et la bouche avec un linge humide ! L’eau devrait absorber les vapeurs hallucinogènes ! » ordonna bruyamment Dale Quicksilver.
Tous sortirent aussitôt les bouteilles d’eau qu’ils avaient sur eux, mouillèrent leurs vêtements et s’en couvrirent le nez et la bouche.
Le sergent fut le premier à se précipiter à l’intérieur, pistolet au poing. Il courut jusqu’aux deux policiers étendus dans le château et se mit à les examiner.
« Inutile. Ils sont morts… » déclara gravement le détective en entrant à son tour. « Une surdose d’hallucinogène, surtout à une concentration pareille, et une hémorragie interne due à un violent coup reçu à l’arrière du crâne. »
Les autres les suivirent et rentrèrent dans le château.
« Nous parlerons après avoir capturé cette femme ! Je passe devant ! » lança froidement l’Aigle Blanc. « Panthère Noire, veille sur M. Quicksilver et Mlle Si Lan ! »
« Compte sur moi ! » La Panthère Noire se frappa la poitrine. Il regarda l’Aigle Blanc foncer vers le dernier étage et disparaître au détour d’un couloir.
Cynthia aussi tenait un pistolet blanc et protégeait Garen.
Le sergent se redressa, le visage sombre. « Tout le monde, fouillez les lieux ! Dès que vous apercevez cette folle, abattez-la sur-le-champ ! »
De toute évidence, la mort de ses subordonnés l’avait mis hors de lui.
« Oui ! » Tous les policiers se rassemblèrent et sortirent leurs pistolets. Leurs visages trahissaient leur colère et leur inquiétude.
Tout le monde était sur ses gardes et commença à se disperser dans le château pour le fouiller. Plus d’une dizaine d’hommes se répartirent en groupes et inspectèrent les moindres recoins.
Garen conduisit prudemment Cynthia et Grace vers le premier étage. Après quelques pas, ils entendirent deux coups de feu retentir à l’étage.
« Aaargh ! » Un cri éclata soudain.
« Tom ! »
« Elle est partie vers le premier étage ! Vite, descendez-la ! »
« Merde ! Cette folle est trop rapide, je n’arrive pas à la viser ! »
« Elle est sur l’escalier ! »
Garen et les deux femmes se trouvaient au tournant de l’escalier quand ils virent une ombre noire bondir d’en haut. Elle flottait comme un morceau d’étoffe noire, sans le moindre poids.
Cynthia fut la plus rapide à réagir. En un instant, elle avait son pistolet blanc dans la main droite. Elle visa l’ombre noire et appuya sur la détente.
Bang, bang, bang, bang !
Elle tira quatre fois de suite. En moins d’une seconde, les quatre balles atteignirent l’ombre noire.
« Héhé… »
L’ombre noire poussa un rire aigu, s’immobilisa, puis se jeta sur Cynthia. Les balles ne semblaient pas l’avoir affectée et elle allait encore plus vite qu’avant.
Une partie de son ombre noire se détacha et s’élança vers le cou de Cynthia, telle une tentacule. Le mouvement était si rapide qu’on distinguait à peine ce qui se passait.
Cynthia resta calme, son arme à la main, sans bouger.
Boum !
Ce tir fit basculer la tête de l’ombre noire en arrière.
« Aaargh ! »
L’ombre noire poussa un cri strident. Elle renonça à attaquer Cynthia et s’enfuit en dévalant l’escalier. Elle disparut en un éclair.
Garen resta en retrait. Il ne voulait pas dévoiler ses capacités alors que tant de gens le regardaient, et surtout pas l’Aigle Blanc.
Même s’il avait vraiment voulu aider, il se retint.
« Ça va ? » Il prit Cynthia par les épaules. Elle sursauta et sortit aussitôt de l’état de tension extrême dans lequel elle se trouvait, puis haleta à plusieurs reprises pour reprendre son souffle.
« Elle… elle était si puissante ! Elle a réussi à esquiver quatre de mes tirs ! » De minuscules gouttes de sueur perlaient sur son nez. « Mais au final, ouf… j’ai quand même réussi à la toucher une fois. »
« Quand les experts en arts martiaux arrivent au corps à corps, c’est un cauchemar. Même si tu tires très bien, tu ne peux pas rivaliser avec les compétences d’un combattant au corps à corps. À distance, c’est évidemment l’inverse. » Garen acquiesça. « Allons voir en bas. »
Grace se tenait à l’écart, sans voix. Elle tirait plutôt bien, mais face à un adversaire pareil, elle n’aurait certainement pas eu le temps de réagir et se serait fait étrangler. Au départ, elle n’avait pas été très impressionnée par l’adresse de Cynthia, mais cette réaction fulgurante venait de montrer à quel point leurs capacités différaient.
Garen les entraîna toutes deux dans l’escalier, et ils descendirent à toute vitesse.
Dans le hall du rez-de-chaussée, cinq ou six policiers encerclaient la femme. Ils se tenaient tous l’arme levée et fixaient nerveusement le centre de leur cercle.
La femme en robe noire gisait au sol, agitée de temps à autre de convulsions. Un petit trou de balle marquait le côté gauche de son front. La blessure était profonde et avait manifestement atteint le cerveau.
Le groupe de Garen, le sergent et les autres se pressèrent autour d’elle, notamment Dale Quicksilver et la Panthère Noire. Tous observaient la femme étendue au milieu.
« Elle a reçu une balle dans la tête, elle n’en a plus pour longtemps », dit tranquillement Cynthia en faisant tournoyer son pistolet entre ses mains. « Mes balles sont fabriquées sur mesure. Leur pouvoir de pénétration est très élevé et elles sont spécialement conçues pour venir à bout des experts en arts martiaux de ce genre. »
En effet, peu après, la femme eut une nouvelle convulsion, puis cessa complètement de bouger. Sa capuche noire tomba, révélant une chevelure entièrement blanche.
« Quel âge a cette femme ? » s’étonna Garen.
« Au moins quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Je ne sais pas comment elle a pu vivre aussi longtemps dans ce château », répondit le détective avec désinvolture en tirant sur sa pipe. « Très peu de personnes dotées d’une constitution particulière peuvent résister au gaz toxique de la Liane qui trouble l’esprit. Mais une exposition prolongée à ces vapeurs hallucinogènes leur ferait perdre la raison et se comporter comme des bêtes. Cette femme devait être l’une de ces rares personnes. »
« Que fait-on maintenant ? » demanda le sergent en regardant le détective.
« Examinons le corps pour voir si nous pouvons en tirer quelque chose. Ensuite, nous entrerons dans le repaire comme prévu », répondit le détective en retirant sa pipe.
« Très bien. Nous suivrons votre plan. »
« Aigle Blanc, tu protèges l’expert. Nous entrerons ensemble dans le repaire, et les autres monteront la garde à l’entrée, au-dessus. » Dale Quicksilver commença à répartir les rôles.
« Sergent, prenez deux hommes et descendez avec nous. Nous laisserons des guetteurs à intervalles réguliers et nous relierons tout le monde avec la corde que nous avons apportée. »
« Et moi ? » demanda la Panthère Noire en s’avançant.
« Tu restes à la surface pour protéger Si Lan et surveiller l’entrée. »
« Je veux descendre, moi aussi », dit Garen en s’avançant. « C’est un passage souterrain immense. Il doit y avoir beaucoup de choses là-dessous. Je trouverai l’objet le plus précieux et je le remonterai ! C’était de toute façon mon objectif au départ. De plus, avec le détective et l’expert pour ouvrir la voie, je n’aurai pas trop à m’inquiéter pour ma sécurité. »