Chapitre 612
Au loin, la tour de l’horloge noire ressemblait à un gigantesque crayon dressé, dont la pointe était seule animée d’un faible scintillement.
On apercevait la lueur jaune orangé d’un avion qui glissait lentement dans le ciel nocturne.
Par la fenêtre ouverte soufflait une brise légère, rafraîchissante, qui portait un parfum d’herbe fraîche. Une vague odeur de parfum venait aussi de quelque part au loin.
Le chant des grillons envahissait la nuit, ponctué de temps à autre par des appels d’oiseaux. On entendait également, au loin, une vague mélodie, douce et harmonieuse. On aurait presque dit une sorte de chant liturgique, entonné par des enfants.
Garen se sentait plus lucide que jamais.
Quand il repensa au rêve qu’il venait de faire, son esprit lui parut complètement embrumé.
Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait éprouvé une telle peur. Dix ans ? Vingt ans ? Ou même cinquante ou soixante ans ?
Cette sensation lui était venue presque naturellement, sans qu’il puisse la contrôler, comme un réflexe de son corps. Il n’avait certainement rien rencontré récemment qui aurait pu lui faire peur.
« Quel drôle de rêve. » Il s’essuya le visage avec une serviette humide en secouant légèrement la tête.
Après avoir pris une profonde inspiration, Garen raccrocha la serviette, attrapa son violon et retourna dans sa chambre. Il jeta un coup d’œil à son ordinateur portable, mais n’avait pas l’intention de l’allumer.
Sans même allumer la lumière, il s’assit au bord de son lit.
Il examina son corps et, n’y trouvant rien d’anormal, dut se résoudre à considérer cela comme un détail sans importance et à le chasser de son esprit.
Dans les jours à venir, il se contenterait d’aller en cours, d’entraîner sa technique secrète, la Main meurtrière, de suivre les progrès de Cece et de former ses cinq vice-présidents.
Les progrès des cinq vice-présidents étaient remarquables, surtout ceux des deux plus doués : Hochman et Dahm.
Tous deux commençaient à montrer les signes de futurs maîtres des arts martiaux, l’un dominateur, l’autre impassible. Ils avaient également forgé leur propre style de combat et leur propre conception des arts martiaux.
******
Quelques mois plus tard.
Boum ! Boum !
Quatre bras s’entrechoquaient ; Hochman et Dahm luttaient avec acharnement. Leurs pieds martelaient bruyamment le sol, faisant même trembler les épaisses toiles d’araignée.
Vêtu d’un gi blanc, Garen observait silencieusement leur combat d’entraînement depuis le bord du terrain.
Hochman sacrifiait sa défense au profit de l’attaque et mettait une puissance immense dans chaque coup. Son corps se renforçait de jour en jour, et il s’était fait couper les cheveux en brosse. Sans ses lunettes, il avait l’air encore plus féroce et dégageait l’aura d’un lion. Chacune de ses attaques était empreinte d’une terrifiante aura meurtrière : il ne reculerait pas avant d’avoir anéanti son adversaire !
Dahm, lui, privilégiait la défense à l’attaque ; il faisait durer le combat en attendant une occasion de frapper. Chacun de ses coups était mortel, et visait sans aucun doute à blesser Hochman.
Ce n’était pas un combat d’entraînement, mais une véritable lutte à mort !
Jamie, Quentin et même Raelan observaient la scène depuis le bord du terrain, terrifiés, jetant de temps à autre un regard vers Garen. Le président semblait ne pas s’en inquiéter ; il avait même l’air satisfait.
Ils ne pouvaient qu’espérer que Garen interromprait le combat à temps, avant que l’un d’eux ne soit gravement blessé.
Dans le gymnase désert, plusieurs gardes du corps des cinq vice-présidents les entouraient. Ils avaient racheté le gymnase entier pour en faire leur salle d’entraînement privée.
Au milieu du gymnase, les coups de Hochman et Dahm provoquaient des ondes de choc qui repoussaient même Garen, Jamie et les autres spectateurs.
Boum !
Hochman balança son poing droit, entraînant tout son corps dans une rotation. Son attaque ressemblait à un tir de canon et s’abattit avec une force dévastatrice sur le bras gauche de Dahm.
Sous l’impact, Dahm fut projeté dans les airs et tournoya au loin.
« Meurs ! »
En rugissant, Hochman se rua en avant, mettant toute la force de son corps dans son coude.
Crac !
Un trou apparut dans le plancher de bois massif.
Dahm esquiva de justesse, mais le côté droit de son front était fendu et un mince filet de sang en coulait. Pourtant, son regard glacial ne quittait pas Hochman.
« Hé hé… » Il laissa soudain échapper un rire froid, tout en tapotant légèrement sa poitrine de ses deux index.
« Lune tournoyante… »
Soudain, il disparut dans un éclair, sans laisser de trace.
« Là-haut ! » cria Quentin.
Les deux autres levèrent les yeux à leur tour, juste au moment où Dahm plongeait vers le sol sans faire le moindre bruit. Ses deux index visaient les yeux de Hochman. Ils semblaient enveloppés d’une couche d’air blanc en forme de griffes acérées ; le spectacle était des plus mystérieux.
« Une technique de rotation ultime de niveau trois ? Ne crois pas que tu sois le seul à en maîtriser une… » Hochman rit. Il leva le bras droit ; ses muscles se mirent soudain à gonfler, devenant plus sombres et plus volumineux, sillonnés de veines noires et bleues.
« Peau de dragon ! »
Boum !
Un gaz blanc jaillit de son bras et, comme propulsé par un canon, Hochman fonça sur Dahm, qui volait droit vers lui.
Rooaaar !
Le rugissement d’une bête féroce retentit dans les airs, celle-ci n’ayant rien à envier à un lion enragé.
« Ça suffit ! »
Dans un cri puissant, Garen apparut entre les deux.
Les deux ondes de choc s’annulèrent aussitôt tandis que Garen saisissait leurs bras en même temps et les séparait.
Les muscles du visage de Hochman semblèrent se contracter autour de ses sourcils, formant un froncement féroce.
Garen retenait son bras droit d’une seule main. Le bras de Garen paraissait ordinaire et bien plus mince que le sien, mais cette simple prise avait suffi à neutraliser toute sa force.
La peau de Hochman rougit, puis s’assombrit peu à peu. Son corps semblait bouillir ; le gaz blanc qui s’en dégageait était sa sueur, instantanément évaporée.
De son côté, Dahm se tenait fermement au sol, les deux doigts serrés dans la main de Garen. L’intention meurtrière dans son regard s’évanouit soudain et son visage retrouva son doux sourire. Bien qu’il fût un homme baraqué, couvert de muscles, il affichait à cet instant un sourire délicat et féminin qui donnait la chair de poule à ceux qui l’entouraient.
« Puisque maître insiste, arrêtons-nous là pour aujourd’hui. J’ai quelques affaires à régler, alors je vais prendre congé. » Il retira sa main et se frotta les doigts avec un narcissisme assumé.
« Quel type sans cœur… Dire qu’autrefois, nous étions si proches. »
Hochman retira lui aussi son bras, et les muscles de son visage se détendirent.
Derrière eux, leurs gardes du corps se mirent à les essuyer et à soigner leurs blessures.
« J’ai aussi quelques affaires à régler, alors je vais y aller », dit Hochman en enfilant le coupe-vent noir que lui tendait l’un de ses gardes du corps.
Les gardes ouvrirent la porte du gymnase, révélant un paysage enneigé.
« Maître, je vais prendre congé. »
Garen hocha la tête. Depuis qu’il leur avait fait entamer l’amorce, le potentiel des deux avait progressé à une vitesse fulgurante, dépassant de loin celui des trois autres qu’ils entraînaient avec eux. Ils avaient même surpassé Cece et Kaedun, sur lesquels Garen avait pourtant fondé de grands espoirs au départ.
À présent, les deux avaient élaboré leurs propres styles de combat et, en plus de suivre l’entraînement de Garen, avaient engagé des experts de premier plan pour perfectionner leurs techniques.
Hochman s’était même battu à mains nues contre des ours polaires et des lions d’Afrique.
Quant à Dahm, la rumeur disait qu’il se rendait souvent dans des forêts tropicales primitives, où il perdait parfois tout contact avec le monde pendant des dizaines de jours, voire plus d’un mois. Puis il réapparaissait soudain, traînant des cadavres de crocodiles derrière lui et semant la panique dans sa famille.
Tous deux avaient également fondé leurs propres organisations noires, et les deux factions dominaient le milieu interlope de Nottingham. En peu de temps, leur influence s’était étendue jusqu’aux États voisins.
Quand Garen avait compris qu’ils étaient parvenus à entamer l’amorce et à créer une graine, il avait cessé de les contrôler de force. La plupart du temps, il ne les voyait plus que pour leur enseigner de nouvelles techniques. À vrai dire, ils n’en avaient même plus besoin désormais : la plupart du temps, la puissance de leur graine poussait Hochman et Dahm à s’affronter dans des combats à mort.
Tous deux estimaient que tuer l’autre leur permettrait d’atteindre un tout nouveau niveau de puissance. Une telle force les rendrait invincibles !
Plus ils s’exerçaient au Poing de l’Oiseau d’eau à deux faces et se rapprochaient des plus hauts niveaux, mieux ils comprenaient à quel point cette technique secrète était absurdement puissante.
Ils débordaient d’énergie et pouvaient ainsi réfléchir plus vite et plus clairement. Déjà membres de l’élite, ils obtenaient désormais des résultats encore meilleurs et jouissaient d’un prestige accru au sein de leurs familles.
Ils n’avaient même pas encore obtenu leur diplôme, et pourtant, ils commençaient déjà à prendre en main les affaires internes de leurs familles.
En sortant du centre d’entraînement, Hochman leva la tête vers le paysage enneigé.
« Dahm… Tss. »
Ses dix gardes du corps le suivaient en silence.
Le groupe traversa les terrains couverts de neige et monta dans plusieurs voitures noires. Le convoi s’éloigna lentement par la route.
Un moment plus tard, Dahm passa, vêtu d’un coupe-vent rouge et d’une épaisse écharpe blanche et brune enroulée autour du cou.
Il avait les mains nonchalamment enfoncées dans les poches de son coupe-vent et était entouré des mêmes hommes en noir. Seule différence avec Hochman : ses hommes portaient un brassard rouge au bras droit. Au milieu de cette mer d’hommes grands, qui mesuraient tous près de deux mètres, sa petite taille le faisait ressortir davantage encore.
Il tendit la main et l’un des hommes lui remit aussitôt un rouge à lèvres sur mesure.
Dahm appliqua son rouge à lèvres avec naturel, puis sortit un petit miroir de poche pour vérifier son apparence. Quand il fut certain d’être parfait, il rangea le miroir, satisfait.
« Hochman est parti si vite… Je me demande pourquoi. Il est arrivé quelque chose à sa petite pomme ? » Dahm posa un doigt sous son menton, prenant un air pensif.
« Il a peut-être eu des problèmes avec ses affaires », suggéra un homme à lunettes.
« Ah ? Et sa petite pomme, à laquelle il tient tant ? Sa chère cousine ? » Dahm haussa un sourcil.
« Il semblerait qu’elle soit tombée amoureuse d’un homme de l’extérieur, un Nord-Européen. »
Dahm hocha la tête, un grand sourire aux lèvres.
« Tu crois que je devrais pimenter un peu les choses ? Ça a l’air amusant~~~ »
« À mon humble avis, en tant que votre serviteur, le meilleur moment pour s’en prendre à Hochman, c’est maintenant. Hochman aime sa cousine, mais son amour est trop étouffant et égoïste ; il ne la laisse pas sortir, pas même pour travailler. Tout ce qu’elle peut faire, c’est attendre patiemment à la maison. Une telle vie est naturellement pénible et misérable. Il est tout à fait normal qu’elle veuille s’en échapper. »
L’homme à lunettes répondit d’un ton maussade en rajustant ses lunettes.