Chapitre 554
Il existait plusieurs dizaines de techniques secrètes soumises à l’Interdiction martiale, certaines plus puissantes que d’autres. La plupart des combattants les avaient toutes mémorisées, car elles pouvaient être échangées contre les techniques secrètes du Palais immortel. Chacun voulait une technique qui lui convienne parfaitement, mais les combattants avaient toujours du mal à en trouver une adaptée à leur profil. Or, le Palais immortel en proposait un très grand nombre : ils finiraient donc forcément par y trouver leur bonheur.
Lindsay était complètement paniquée et perdue. Après tout, ce n’était qu’une enfant de douze ans. Elle avait beau être au sommet de sa catégorie d’âge, face à un véritable voyou en uniforme, un pistolet à la ceinture, elle perdit aussitôt tous ses moyens.
« Je… je… » balbutia-t-elle. Elle avait d’abord voulu lui lancer quelques paroles bravaches, mais aucun mot ne lui venait. Plus elle peinait à parler, plus elle paniquait, et plus elle s’embrouillait.
« Hé », ricana l’homme au regard froid en s’approchant d’elle.
« Maître Zhao, pourquoi vous en prendre à une enfant ? Je la connais aussi : c’est la fille du chef de l’Alliance océanique. Nous serons forcément amenés à nous croiser souvent, alors je vous prie de vous montrer indulgent s’il y a eu un malentendu ou si elle s’est montrée insolente. » Un homme petit et rond, d’humeur joviale, sortit de la foule agitée. Tout sourire, il salua les deux autres en joignant le poing à la paume. « Et si j’invitais ces messieurs à boire un verre au Jardin de Jade ? »
« Gros Lan, ne te mêle pas de ça. » Zhao, le militaire au regard glacial, repoussa le petit homme et s’avança droit vers Lindsay. « Tu ne manques pas d’audace, à apprendre en secret une technique secrète démoniaque malgré l’Interdiction ! »
Sans attendre la fin de sa phrase, il tendit la main pour saisir Lindsay.
Clac !
Par réflexe, Lindsay lui donna un coup de pied et lui écarta la main.
« Oh, tu oses encore résister ! » Fou de rage, Zhao lui décocha un violent coup de pied. Sa constitution était naturellement bien plus robuste que celle de la jeune fille, et, expert en coups de pied, il avait déjà calculé plusieurs façons dont elle pourrait esquiver. Sa jambe droite partit selon un angle étrange.
« Maître Zhao, je vous en prie, laissez-la tranquille ! » « Maître Zhao, ce n’est qu’une enfant ! »
En le voyant s’en prendre à elle, quelques visages familiers dans la foule réagirent aussitôt. C’étaient tous des proches du capitaine Whitman ; ils ne pouvaient pas rester là à regarder leur nièce se faire maltraiter.
Dans ce monde chaotique, la plupart des gens massés sur le débarcadère s’étaient regroupés en petits clans. Les gens ordinaires ne s’opposaient certes pas aux autorités, mais ils étaient tout de même fiers de leur sens de la justice et ne pouvaient s’empêcher d’intervenir pour l’arrêter.
Bam !
Lindsay reçut un violent coup de pied au ventre et s’écroula en avant. La douleur était telle qu’elle ne parvenait pas à se relever.
Les deux hommes qui s’étaient précipités à son secours furent eux aussi projetés au loin par Zhao. Ils trébuchèrent avant de retrouver leur équilibre, mais avaient le visage pâle et restèrent un moment incapables de reprendre leur souffle.
« Bien fait pour vous, bande de cons, à vous mêler de mes affaires ! Allez-y, bloquez-moi ! Bloquez-moi ! Continuez donc ! » Le militaire Zhao semblait avoir été contrarié par autre chose et déversait maintenant toute sa colère sur Lindsay.
Il lui donna encore et encore des coups de pied dans la taille, la faisant rouler comme un jouet.
Au début, les gens autour d’eux s’étaient agités, mais ils finirent par se taire et se contentèrent de regarder Zhao la rouer de coups. Les quelques courageux qui avaient osé s’interposer avaient été neutralisés en quelques coups par cet homme et ne s’étaient pas encore remis.
« Arrêtez !! » Un cri tonitruant retentit à proximité.
Le visage de Zhao se ferma, et il écrasa encore plus fort la tête de Lindsay sous son pied.
Bien sûr, il ne la tuerait pas : il voulait toujours la livrer au Palais immortel en échange d’une technique secrète. Mais défigurer la jeune fille lui semblait plus amusant que de la tuer.
Il avait pris l’habitude de régner sur les rues et n’aurait jamais cru qu’une gamine le mettrait presque dans l’embarras aujourd’hui. En plus, son supérieur venait de le réprimander sévèrement ; la rage lui brûlait le cœur. Dès qu’il la frappait, il redoublait de force.
Garen s’approcha avec Whitman. Il jeta simplement un coup d’œil à Lindsay, étendue au sol, ainsi qu’aux enfants pâles qui se trouvaient près d’elle, et constata qu’elle n’était pas en grand danger. Puis il reporta aussitôt son regard sur les deux militaires.
La situation autour d’eux rappelait celle de la période Huaxia, en Chine, sur Terre(1) : les badauds rassemblés pour assister au spectacle étaient complètement amorphes, le visage impassible. Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur novеlping.com.
Pourtant, lorsque le capitaine Whitman et lui s’approchèrent, les regards de tous ceux qui les entouraient se teintèrent aussitôt de respect, y compris ceux des deux militaires.
Après les avoir observés attentivement, Garen remarqua que leur crainte et leur respect ne s’adressaient pas à Whitman, mais à lui.
Plus précisément, ils étaient destinés à sa longue chevelure dorée qui brillait au soleil.
Garen venait de demander à Whitman ce qu’il en était sur le Continent de l’Est. D’après les renseignements qu’il avait obtenus, la situation rappelait celle de l’ère républicaine(2).
Le territoire avait été morcelé entre des seigneurs de guerre régionaux. Dès l’effondrement de la dynastie féodale, les armées étrangères alliées s’étaient partagé les bénéfices sur le Continent de l’Est, et des concessions étrangères avaient poussé partout, laissant une blessure éternelle dans le cœur des érudits orientaux.
La guerre qui avait éclaté quelques années plus tôt et les dettes accumulées avaient anéanti le rêve du Continent de l’Est de devenir la première puissance mondiale. Elles avaient aussi fait voler en éclats le voile de mystère et de respect mythique dont les pays étrangers l’avaient traditionnellement entouré. Dès qu’ils s’étaient engagés dans le combat, ils avaient été frappés de plein fouet : face aux canons à poudre des étrangers, les armées du Continent de l’Est, avec leurs soldats à cheval et leurs canons à sable, étaient aussi faibles que des agneaux.
Après plusieurs guerres patriotiques désastreusement perdues, les conflits ouverts et le partage des territoires avaient commencé.
La Confédération de Yalu, Weisman, la Tulipe, ainsi que quelques autres pays de taille moyenne, voire petite.
Chacun soutenait ses propres représentants et ses chefs ambitieux, et tous faisaient de leur mieux pour s’emparer du plus de richesses et de ressources possible en manipulant la région sur le plan politique.
C’est aussi à cette époque que la famille Whitman avait pris la mer et noué des contacts avec des marchands étrangers pour se lancer dans le commerce. En tant qu’habitants du Continent de l’Est, ses membres avaient fréquenté de nombreux étrangers au fil des ans, ce qui avait quelque peu amélioré leur statut. Mais rien de tout cela n’était aussi impressionnant que l’arrivée d’un véritable ami étranger.
Les étrangers méprisaient toujours le Continent de l’Est, surtout ceux qui venaient des grandes puissances. Alors, quand Whitman avait débarqué sans prévenir avec un jeune homme blond, cela avait véritablement stupéfié tout le monde et produit un effet considérable.
On ne trouvait une chevelure d’un blond aussi pur que dans quelques-uns des pays les plus puissants, de l’autre côté de la mer. Weisman, la Tulipe, la Confédération de Yalu, par exemple…
C’étaient les trois pays les plus puissants…
Le militaire Zhao recula effectivement un peu. En voyant la fillette au sol, il remarqua que du sang coulait au coin de sa bouche. La situation se compliquait, de toute évidence.
Mais même en présence d’un étranger, il ne voulait pas renoncer à son rêve de longue date : obtenir une technique secrète qui lui conviendrait vraiment. Après tant d’années, son rêve pouvait enfin se réaliser ; cette tentation si intense eut vite raison de son envie de fuir.
« Apprendre en secret une technique secrète interdite est un crime grave ! C’est l’Interdiction du Palais immortel, une loi soutenue par les autorités de Weisman. Vous le savez bien, n’est-ce pas, monsieur ? » Zhao réfléchit longuement et se trouva de force une excuse alambiquée. Mais il s’exprimait dans la langue locale du Continent de l’Est et ignorait si son interlocuteur le comprenait.
Garen sourit légèrement, dévoilant une rangée de dents blanches. À côté de lui, le capitaine Whitman s’apprêtait à traduire.
Mais Garen n’était pas resté sans rien faire pendant ces derniers jours à bord du bateau. Aussi, dès qu’il prit la parole, il s’exprima dans un parfait dialecte du Continent de l’Est.
« L’Interdiction ? Celle du Palais immortel ? Qu’est-ce que c’est ? Pourriez-vous m’expliquer ? »
« Euh… » Zhao hésita.
« C’est moi qui lui ai enseigné les arts martiaux. Vous avez quelque chose à y redire ? » déclara aussitôt Garen, affirmant qu’il avait lui-même formé Lindsay.
Il se moquait bien de l’Interdiction martiale ou des seigneurs de guerre. Il était l’impitoyable tueur du Palais du Marais noir, une légende même dans le Monde des Totems ; à plus forte raison dans ce Monde des techniques secrètes, où le niveau des combattants était inférieur.
Qu’il s’agisse du Palais immortel ou de la Porte des Démons, s’ils se mettaient en travers de son chemin, ils feraient mieux de se préparer à payer de leur sang.
Il n’était pas de ces combattants de la justice à l’ancienne. Pour atteindre ses propres objectifs, même s’il n’était pas totalement dépourvu de morale, il était tout naturel qu’il choisisse le moyen le plus efficace de résoudre un problème.
S’il se tenait là à échanger des paroles inutiles avec ces deux hommes, c’était pour faire passer deux messages.
Premièrement, la famille Whitman n’était pas particulièrement proche de lui. Le fait qu’il n’ait pas prêté attention à Lindsay, étendue au sol, en était la preuve. Il voulait aussi éviter que cette famille se retrouve trop mêlée à ses problèmes.
Deuxièmement, Garen estimait qu’il était nécessaire d’accorder quelques mots à un mort.
L’homme nommé Zhao commençait à avoir un mauvais pressentiment. Sa main droite se dirigea vers le pistolet qu’il portait à la ceinture.
Mais, tout à coup, son corps entier fut secoué d’un frisson. Ses mouvements se figèrent, et il ne put plus bouger. Son compagnon, qui se tenait à côté de lui, se raidit lui aussi et ne put même plus parler ; son expression ne changea pas d’un iota. Pourtant, Zhao voyait dans ses yeux la même terreur, la même peur.
Ils ne pouvaient plus bouger du tout !
C’était comme si le sang qui coulait dans son corps refusait de lui obéir.
Des arts démoniaques !! C’étaient des arts démoniaques !!!
Pas étonnant que le Palais immortel ait décrété l’Interdiction : ces arts martiaux étaient terrifiants… Dans le cœur de Zhao, ce fut comme si une avalanche se déclenchait. La méfiance qu’il avait ressentie jusque-là s’effondra aussitôt devant une terreur absolue.
Garen lui adressa un léger sourire.
« Quelle coïncidence, je vous cherchais justement. Venez avec moi. Nous allons discuter tranquillement. »
Il souffla quelques mots à Whitman, puis prit directement la tête du groupe en direction d’une petite maison de thé, à l’écart de la foule. Les deux militaires le suivirent aussitôt, sans dire un mot.
« Allez, circulez, tout le monde ! On se disperse !! » Derrière lui, le subordonné de Whitman criait. Ce ne fut qu’alors que Whitman s’essuya le front et emporta Lindsay, inconsciente, à la recherche d’un médecin.
Tous trois s’assirent au deuxième étage de la maison de thé. Garen prit naturellement sa place préférée, près de la fenêtre. Personne n’osa s’installer aux trois autres places autour d’eux. Le propriétaire leur servit une théière de thé de grande qualité avec un sourire forcé, puis dévala les escaliers en toute hâte, trop effrayé pour ajouter quoi que ce soit.
Garen maîtrisa tout naturellement le sang qui circulait dans leurs corps, leur prit leurs portefeuilles, les ouvrit et compta l’argent qu’ils contenaient. Il n’y avait que sept ou huit pièces d’argent, ainsi que quelques pièces de cuivre éparses. Il se demanda combien il pourrait bien acheter avec ça.
Il mit le tout dans une bourse et la conserva soigneusement à sa taille, puis sourit aux deux hommes.
« N’ayez pas peur. Dans la vie, on rencontre toujours des obstacles. Ce n’est qu’une petite épreuve. »
Il relâcha lentement l’emprise qu’il exerçait sur leurs visages.
En face de lui, Zhao affichait un sourire plus pitoyable encore qu’une grimace de désespoir. Il était désormais absolument certain d’avoir affaire à un membre de la Porte des Démons qui haïssait sincèrement le Palais immortel, voire à un combattant démoniaque recherché par les deux camps !
« Monseigneur, dites-moi ce dont vous avez besoin. Nous vous dirons tout ce que nous savons, absolument tout ! »
« Vraiment ? » Garen sourit légèrement.
« Alors, racontez-moi tout sur l’Interdiction martiale… » Son sourire s’élargissait à mesure qu’il parlait.
Ils osaient décréter une Interdiction martiale et proscrire les arts martiaux de l’École du Nuage Blanc…
Hahaha… Palais immortel, comment osez-vous !
Notes du traducteur :
Une période du Néolithique final dans l’histoire de la Chine ancienne.
En Chine, de 1912, après la chute de la dynastie Qing, à 1949.