Chapitre 549
Au nord-est de ce qui avait autrefois été Daniela, dans une épaisse forêt proche de la mer, se trouvait une base souterraine qui s’enfonçait dans les profondeurs du monde.
Au milieu des forêts denses se dressait une petite ville isolée, presque déserte.
Vue du ciel, au milieu de cette forêt aussi vaste qu’un océan vert, la ville formait une tache jaune irrégulière, parfaitement visible.
On ne voyait personne dans la ville. Tout alentour était envahi par d’épais lianes et des herbes folles. De loin, les maisons et les bâtiments semblaient recouverts d’une couche de liquide vert visqueux, dont une partie dégoulinait même des toits.
En s’approchant, on découvrait un rideau de mousse verte et de lianes épaisses ; celles qui pendaient des toits étaient de longues plantes aux feuilles abondantes.
Vêtu de noir de la tête aux pieds, Garen avançait lentement dans la ville.
Autrefois, une entrée vers le monde souterrain se trouvait ici. Le va-et-vient incessant des utilisateurs de totem avait donné naissance à une ville animée, où l’on faisait du commerce et échangeait des provisions.
À présent, il ne restait qu’une terre désolée.
En parcourant lentement les rues, il percevait parfois un mouvement furtif dans les fourrés denses qui bordaient les artères principales. On aurait dit qu’une petite créature filait à toute allure.
Le ciel était sombre, chargé de nuages, comme si la pluie pouvait tomber d’un instant à l’autre.
Garen leva la tête vers le ciel, les mains dans les poches de son pantalon, et se dirigea lentement vers une maison à gauche, devant laquelle pendaient des lambeaux de tissu usés.
La grande enseigne rouge portait une inscription floue qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. De petits insectes noirs, dont il ignorait le nom, y rampaient lentement.
La maison était encore intacte, mais ses portes et ses fenêtres avaient toutes été détruites.
Garen poussa sans façon l’un des battants à moitié arraché et entra.
Une odeur de moisissure lui assaillit les narines. L’intérieur était plongé dans une obscurité presque totale et le sol était couvert de mousse verte.
Trois jours s’étaient écoulés depuis son arrivée dans cette ville. Il n’y avait rien découvert, mais il n’était toujours pas parti.
Il avait bel et bien trouvé l’entrée du monde souterrain, mais celle-ci était malheureusement obstruée depuis longtemps. Après avoir creusé plus d’une journée sans rien trouver, il avait fini par abandonner.
Voilà trois jours qu’il était là. Il repartirait le lendemain. C’était son plan.
Debout dans la maison moisie, Garen resta sur le seuil, la tête levée vers le ciel au-dehors, le cœur parfaitement calme.
Boum…
Le grondement sourd du tonnerre retentit au loin, et le ciel s’assombrit encore.
« Il va pleuvoir… » murmura instinctivement Garen. Dans cet endroit où ne subsistait aucune trace d’autre présence humaine, il semblait se parler à lui-même. Pourtant, on aurait aussi dit qu’il s’adressait à quelqu’un d’autre.
« Oui, il va pleuvoir… »
Une autre voix s’éleva soudain derrière lui.
Garen se figea un instant, puis se retourna. Au fond de la maison obscure se dressait une immense silhouette.
C’était une mante gris-brun, haute de deux mètres.
Une mante géante, vêtue comme un être humain. Elle se tenait dans l’obscurité, la tête seule visible, et observait paisiblement Garen.
« Garen, c’est moi. »
Le regard de Garen se fit plus intense. Il reconnut cette voix. Vieille et faible, elle était pourtant identique à celle qu’il connaissait si bien.
« Le Roi-Dieu du Soleil… »
C’était le Maître du Palais du Dieu divin, qui avait exploré les Ruines de l’Ombre avec eux.
Ffff…
En un instant, la pluie se mit à tomber à verse.
Quand Garen reprit ses esprits, l’homme et la mante étaient déjà assis côte à côte sous l’auvent, devant la maison. Ils contemplaient le rideau de pluie battante, à moins d’un mètre d’eux.
On aurait dit que cette pluie drue avait recouvert le ciel et la terre, rendant tout indistinct. La maison était leur seul abri.
« Je savais que tu viendrais, dit doucement la mante. Depuis que le Pouvoir totémique a commencé à disparaître, je le savais. » Ce chapitre a d’abord été publié sur novelping(.)com.
Garen contempla le rideau de pluie sans répondre.
« Une nouvelle ère a commencé. » La mante sembla sourire. « C’est un miracle que moi, une créature de l’ère précédente, j’aie pu tenir aussi longtemps. »
« Où sont tes subordonnés ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? » demanda doucement Garen.
« Eux ? La plupart sont redevenus des bêtes ordinaires, et beaucoup d’autres sont morts de vieillesse, répondit calmement la mante. Tu sais, la plupart des créatures ne vivent pas longtemps, de toute façon. »
« Si tu perces à ton tour, pourras-tu continuer à vivre comme moi ? » demanda Garen avec calme.
« Je l’ignore. » La mante leva difficilement ses lames antérieures et se gratta légèrement les mandibules, dans un geste typique de son espèce. « En fait, j’aurais dû mourir il y a plusieurs mois. Mais mon pressentiment m’a dit qu’un vieil ami viendrait peut-être me rendre visite. »
« Alors tu as tenu jusque-là. »
« C’est exact. » Le Maître du Palais du Dieu divin contempla le rideau de pluie sans montrer la moindre peur face à sa mort imminente. Il était serein.
« Y a-t-il quelque chose que tu veuilles me dire ? » Garen se tut.
« Quelque chose à te dire ? » La mante secoua la tête. « Ces dernières années, je suis allé dans bien des endroits, tant d’endroits… J’ai cherché partout des traces de l’ancienne ère. J’ai vu beaucoup de choses, j’en ai vécu tout autant. Mais quand le Roi Cthulhu est mort sous mes yeux, j’ai soudain senti le vide en moi. »
Le lambeau de rideau rouge vif pendait à droite, se balançant au vent.
« Ce sentiment… celui d’être le seul de son espèce au monde, c’est douloureux… Il y a des gens tout autour de toi, mais pas un seul n’est comme toi. » La mante fendit la bouche en un sourire.
Garen ne dit rien et la contempla en silence.
Le ciel s’assombrissait de plus en plus et le temps continuait de s’écouler.
Sous le rideau de pluie, l’homme et la mante bavardèrent de tout et de rien. Ils évoquèrent leurs aventures dans les ruines, leurs souvenirs les plus douloureux et leurs plus grandes fiertés, ainsi que toutes les histoires de leur jeunesse.
À cet instant, ils étaient comme deux amis intimes qui se confiaient tout. La mante parlait la plupart du temps, et Garen l’écoutait.
Le vent se leva, la pluie s’atténua, et la voix de la mante s’affaiblit peu à peu.
Lorsque la pluie cessa complètement, la mante ne respirait plus. Elle gisait paisiblement à côté de Garen, son corps déjà froid et rigide.
« Le temps sera peut-être au beau demain. » Garen ne regarda pas la mante et fixa le ciel d’un air tranquille. « Dommage que ça ne change rien pour toi ni pour moi. »
Il épousseta ses vêtements et se leva. Le cadavre de la mante se désagrégeait déjà lentement, sans un bruit, et se changeait en cendres noires que le vent emportait et dispersait.
« Maintenant, il ne reste plus que moi… » Garen eut un rire désabusé.
Il retroussa ses manches. La petite Marque, nette et bien visible, était toujours sur son bras ; il appuya doucement dessus.
Les alentours s’assombrirent.
Un instant plus tard, la lumière revint.
Il se tenait toujours sur le seuil de la maison, près de la bannière écarlate qui flottait bien droite. À sa droite, des feuilles emportées par le vent étaient suspendues dans les airs. Des gouttes de pluie avaient glissé du toit et étaient sur le point de toucher le sol, mais elles n’y parvenaient jamais.
Le monde semblait s’être arrêté à cet instant.
Garen regarda autour de lui. Des anneaux d’argent flottaient dans les airs, tout autour. Chacun, immense, se balançait de temps à autre, puis se brisait sans un bruit et tombait en une myriade d’éclats métalliques.
Après la chute des anciens anneaux, de nouveaux anneaux d’argent apparaissaient lentement, mais ils ne pouvaient rivaliser avec la vitesse à laquelle les autres s’effondraient.
Garen ne contempla pas l’ensemble de ce monde intérieur. Il tendit seulement la main, et un trident semblable à un miroir d’eau bleu glacier se matérialisa dans sa paume.
Pschit !
La pointe inférieure du trident s’enfonça dans le sol, à l’envers.
« Tu es venu ? »
Une voix masculine et grave s’éleva de la forêt, devant Garen.
« Kid ? » Garen leva la tête et regarda devant lui. La Marque lui indiquait qu’il ne se trompait pas.
Le vieil homme qui sortait de la forêt devant lui était celui qui avait autrefois été Kid.
Il avait l’air terriblement vieux, bien plus qu’un homme d’une soixantaine d’années. On aurait plutôt dit un monstre antique ayant vécu plusieurs siècles. Les rides de son visage étaient profondes comme des ravins, et sa peau, semblable à de l’écorce, était couverte de minuscules taches noires.
Vêtu de gris, il s’appuyait sur un vieux bâton de bois et sortit de la forêt comme si de rien n’était. Ce chapitre a été repris sans autorisation sur novelping.com.
« Je t’ai attendu longtemps. » Kid s’appuya sur son bâton, immobile devant la forêt, et observa Garen.
« Que s’est-il passé ici ? » Garen s’approcha et s’arrêta devant Kid. « Pourquoi le Pouvoir totémique a-t-il disparu ? »
« Voici l’image que j’ai laissée dans la Marque. » Mais Kid ignora complètement Garen et poursuivit son discours. « Le vrai moi, ainsi que tous les autres, sommes morts au cours des trente-deux années qui ont suivi cette bataille. »
Il marqua une pause. « Si tu as réussi à te réveiller au tout dernier moment et à voir ceci, alors tu as peut-être de la chance. Cette image ne peut durer que trente ans. »
Garen se tut. Il avait déjà remarqué que, même si les yeux de Kid étaient dirigés vers lui, ses pupilles ne fixaient rien. Elles semblaient regarder à travers lui, vers ce qui se trouvait derrière.
« Le monde s’effondre. Le Pouvoir totémique s’effondre, dit gravement Kid. C’est le résultat de nos recherches. Comme je suis le plus jeune, j’ai tenu jusqu’à la fin. Mais bientôt, toutes les choses surnaturelles seront expulsées par la Porte du Ciel, moi compris. »
« Expulsées ? » Le cœur de Garen fit un bond.
« C’est exact, tu as bien entendu. » Kid hocha la tête. « La Porte du Ciel n’est pas une chose inerte. Après cette Bataille du Ciel, elle s’est sentie menacée et a commencé à éliminer le Pouvoir totémique. Toutes les forces surnaturelles sont en train de disparaître. »
« Seuls ceux qui ont véritablement échappé aux chaînes — les combattants de Forme Six qui se sont affranchis de l’emprise du Pouvoir totémique — pourront peut-être échapper complètement à l’influence de la Porte du Ciel. »
Garen écouta en silence les explications de Kid.
« Mais dans un monde où le Pouvoir totémique n’existe plus, même les combattants de Forme Six ne pourront probablement plus jamais atteindre la Porte du Ciel. »
Garen hocha la tête malgré lui.
Le Pouvoir totémique était bel et bien une force propre à ce monde. Une fois éliminé, sans le soutien de l’environnement, même si les techniques secrètes de Forme Six parvenaient à former une graine d’âme hautement comprimée, celle-ci n’aurait tout au plus que la puissance d’un combattant de Forme Quatre à l’ère des totems.
Mais même ainsi, dans un monde dépourvu de pouvoirs surnaturels, sa puissance serait assurément la plus grande, sans égale.
« Méfie-toi. La Porte du Ciel ne te laissera pas partir. Elle fera tout ce qu’elle peut pour t’expulser. » Sur ces mots, Kid s’effaça lentement et disparut sur place.
« Méfie-toi… »
Cette dernière voix résonnait encore doucement lorsque Garen sortit enfin de ses pensées.
« La Porte du Ciel… »
Sans qu’il s’en aperçoive, l’immense porte de lumière blanche, si familière, était réapparue dans le ciel.
Son encadrement était orné d’innombrables montagnes, de fleuves et d’oiseaux en plein vol, comme autant de mondes miniatures d’un réalisme stupéfiant.
Des rayons de lumière blanche jaillirent en colonnes, traversèrent les anneaux d’argent qui se désagrégeaient lentement et s’abattirent sur Garen.
Une volonté immense et complexe, semblable à celle d’innombrables créatures réunies, explosa dans le cœur de Garen.
« Pars… Pars… Pars… »
« Pars… »
« Pars… »
Cette volonté répétée sans fin assaillait le cœur de Garen, comme si une multitude de gens lui murmurait sans cesse à l’oreille.
Cette volonté collective n’avait aucune conscience. Elle n’était que le mélange des volontés d’innombrables créatures : confuse, indistincte.
Garen crut y entendre le monde entier : les animaux, les humains, les poissons, les oiseaux, tout ce qui était vivant se rassemblait en un immense courant qui l’enveloppait.
À cet instant, il eut l’impression d’être la dernière tumeur empoisonnée de ce monde, et que le monde entier s’acharnait à expulser cette présence.
Dans le ciel sombre, une unique colonne de lumière blanche et pure enveloppait Garen et descendait des cieux, telle un escalier menant au paradis.
Garen esquissa un sourire.
Ce monde possédait en réalité une volonté collective, comme la Porte du Ciel. Il se souvenait clairement que les mondes précédents — les environs de la Terre et le Monde des techniques secrètes — n’abritaient pas une telle présence. À moins qu’elle n’y ait existé sans qu’il la remarque.
L’univers était décidément mystérieux.
« Si possible, j’aimerais retourner à l’endroit d’où je viens. » Il laissa doucement partir sa propre volonté. Si la Porte du Ciel avait une conscience, peut-être…
Une scène apparut bientôt, le prenant complètement au dépourvu.
Les images et les souvenirs de son arrivée dans ce monde surgirent brusquement dans son esprit.