Chapitre 547
Royaume de Kovitan
Tout autour des montagnes qui encerclaient le royaume s’étaient multipliées des villes et des villages de toutes tailles.
Ces villages gravitaient autour du royaume, au milieu de fermes et de moulins à vent. L’ancien royaume n’était plus une petite région : il était devenu une immense cité, plus de dix fois plus vaste qu’autrefois.
Debout sur la large route blanche, au loin, Garen contemplait l’immense cité jadis recouverte par la Protection ultime, le visage d’un calme étrange.
La Protection ultime au-dessus de sa tête avait disparu depuis longtemps, et l’air ne recelait plus la moindre trace de pouvoir totémique.
Il était venu jusqu’ici en suivant la route et, parmi tous ceux qu’il avait croisés en chemin, presque personne ne possédait de pouvoir totémique.
Une musique de radio lui parvenait vaguement d’un garage au bord de la route, où un petit garçon fredonnait en rangeant des affaires.
Deux charrettes tirées par des bœufs venaient droit sur lui, chargées de fruits invendus. À côté se dressait un panneau de bois indiquant la direction à suivre : « Route de la Pierre carrée ».
Il n’avait pas l’intention de faire des vagues. En découvrant l’état du monde et la situation générale au fil de son voyage, Garen avait compris que son visage, qui n’avait pas vieilli depuis plusieurs dizaines d’années, représentait quelque chose de considérable à cette époque.
Il avança lentement, mais ses pas, malgré leur apparente lenteur, étaient bien plus rapides que ceux d’un homme ordinaire.
Après avoir traversé plusieurs petites villes et villages aux abords de la cité, il faisait déjà nuit. La route qui serpentait autour de la montagne et menait au royaume, autrefois lourdement gardée, se trouvait juste devant lui.
Plus personne ne montait la garde dans la tour de guet. C’était une époque paisible ; maintenant que les canons étaient partout, la tour ne représentait plus aucune menace. Un panneau sur la porte interdisait l’entrée.
Garen trouva une voiture qui montait la côte. Le vieux cocher, bavard, l’invita gentiment à bord et lui fit faire le trajet en toute simplicité ; ils discutèrent de choses et d’autres en chemin.
Le vieil homme avait lui aussi connu les années de guerre et croyait dur comme fer aux histoires concernant les utilisateurs de totem. Tout en parlant, il ne cessait de déplorer que les jeunes d’aujourd’hui ne croient pas ce qui s’était passé à l’époque et ne respectent pas la véritable histoire. Tant de gens de l’ancienne génération avaient vu de leurs propres yeux le royaume protégé par la Protection ultime.
À présent, nombre de personnes âgées avaient disparu, le pouvoir totémique s’était évanoui et les jeunes générations commençaient à accueillir les légendes sur les utilisateurs de totem avec incrédulité. Elles ne pouvaient croire que ceux-ci aient pu rivaliser avec les bombes et les canons d’aujourd’hui ; elles supposaient que ces histoires n’étaient que le fruit de la peur et du respect qu’éprouvait la génération précédente, qui avait peu à peu divinisé ces êtres.
Garen hochait la tête au rythme des paroles du cocher, tout en apprenant beaucoup sur la situation du royaume.
Il découvrit que le Palais du Marais noir était devenu une université généraliste et que le disciple prodige qu’il avait reconnu autrefois comptait désormais parmi les deux plus grands érudits du Palais. Il détenait même le pouvoir à Kovitan et jouissait d’une influence considérable dans tout le pays.
Garen ne put retenir un soupir intérieur. Le temps avait filé comme une flèche ; qui aurait cru que ce petit bonhomme d’autrefois deviendrait un pilier du pays ?
Alors que la nuit tombait tout à fait, Garen descendit de la voiture à l’entrée du royaume, au sommet de la montagne. Il n’y avait plus de gardes, mais une foule de passants. La nuit, beaucoup gravissaient la montagne en quête de divertissements, tandis que d’autres quittaient la ville pour regagner leurs domaines et leurs cottages. Aux portes de la cité, les allées et venues se croisaient et s’écoulaient comme un ruisseau.
Les logements du royaume coûtaient trop cher. Ceux qui n’en avaient pas les moyens devaient habiter à l’extérieur. Au fil du temps, de nombreux petits quartiers avaient ainsi poussé autour du royaume et sur les flancs de la montagne, si bien que celui-ci était véritablement devenu une ville dans la ville.
Garen prit, sans hésiter, le chemin de chez sa cousine Hathaway.
De nouveaux bâtiments avaient surgi le long des routes et des rues qu’il avait connues des dizaines d’années plus tôt, et plusieurs endroits avaient changé.
Il dut encore demander son chemin à de nombreuses personnes avant de retrouver enfin la maison où vivait Hathaway.
La nuit, devant la maison, Garen leva les yeux vers la faible lueur jaune qui brillait au deuxième étage. Ce monde n’avait plus de pouvoir totémique, et la voie technologique, qui progressait lentement autrefois, connaissait désormais un essor fulgurant.
Grâce aux fondations posées par les forgerons de totems, les sciences s’étaient développées bien au-delà de toutes les attentes, et l’électricité avait été produite pour répondre à la demande.
À l’origine, elle n’était qu’une source instable découverte par hasard au cours des expériences des utilisateurs de totem. Après la disparition du pouvoir totémique, elle avait fini par remplacer rapidement les totems dans leurs fonctions.
De nos jours, ces forgerons étaient également ce que l’on appelait des scientifiques.
L’ampoule électrique était l’une des inventions récentes de ces scientifiques.
Garen jeta un coup d’œil au poste de garde devant la maison. Un garde y dormait.
Sans un bruit, il fila près du poste comme s’il flottait, bondit par-dessus la grille de métal et atterrit dans le jardin.
Arrivé devant la porte, il projeta sa paume vers celle-ci. Dans un claquement sec, elle s’ouvrit sans bruit.
Sur le canapé du salon, une vieille femme aux cheveux blancs, une serviette blanche posée sur les genoux, entra dans son champ de vision.
Le bruit de la porte avait peut-être attiré son attention : elle posa le livre qu’elle tenait, leva la tête et le regarda.
Après ce regard, elle ne baissa plus jamais les yeux.
Garen fixait lui aussi, hébété, la vieille femme sur le canapé. Cinquante années avaient profondément marqué les traits autrefois beaux de sa cousine. Sa peau jadis lisse et claire était devenue flasque et ridée. Ses yeux autrefois lumineux et magnifiques avaient pris le voile calme et trouble de la vieillesse.
Ses cheveux étaient blancs comme neige, et Garen ne parvenait à deviner l’image de sa cousine que dans l’aura indescriptible qui émanait d’elle.
— Tu… tu es son fils ? demanda Hathaway d’une voix légèrement rauque.
Garen secoua la tête. Une pointe de tendresse dans le regard, il observa sa cousine, qui avait été si belle autrefois.
— C’est moi.
Il parla doucement.
— Je suis revenu.
Le regard vieilli de Hathaway tressaillit violemment. Cette façon de parler, ce ton, ce regard si familiers… Elle eut l’impression de retrouver instantanément l’époque d’il y a cinquante ans, comme si ce jeune homme beau et puissant venait de partir quelques jours à l’étranger et annonçait calmement, en rentrant : « Je suis revenu. »
Les yeux de Hathaway se remplirent de larmes. Elle l’avait attendu avec tant d’ardeur pendant plus de cinquante ans, et le temps l’avait rendue si vieille ; pourtant, Garen était exactement comme autrefois.
— Ne me mens pas… C’est Dani qui t’a envoyé pour me mentir ? Elle t’a donné la clé ? Elle pensa soudain à quelque chose, puis secoua la tête avec un triste sourire.
— Dani va bien, n’est-ce pas ?
Hathaway se tut brusquement.
Tout à coup, elle comprit qu’elle ne savait plus comment faire face à Garen. Après l’avoir attendu si longtemps, avec la situation telle qu’elle était, quelle fin pouvaient-ils espérer ? En l’absence de pouvoir totémique, dépasser les soixante-dix ans, c’était déjà approcher de l’espérance de vie moyenne.
Elle était au seuil de la mort, et Garen… Hathaway eut un rire empreint d’autodérision. Elle ne croyait pas que ce jeune homme fût le Garen d’autrefois.
— Quand est-il parti ? demanda-t-elle soudain.
Garen resta interdit un instant, puis comprit aussitôt : Hathaway le croyait mort et avait demandé à son « petit-fils » de retrouver son ancien amour avant de mourir.
Elle ne le croyait toujours pas. Elle ne pouvait croire que le Garen d’autrefois fût encore aussi jeune.
Une vague de solitude lui monta soudain du plus profond du cœur.
Il regarda la vieille femme sur le canapé, s’approcha d’elle et s’agenouilla à demi avant de lui embrasser doucement le dos de la main.
— Ne m’attends plus…
Sur ces mots, Garen se releva, fit demi-tour et quitta la pièce sans un mot.
Derrière lui, Hathaway ne dit rien de plus.
Peut-être aucun des deux ne savait comment faire face à l’autre.
Au fil des ans, Hathaway était véritablement devenue la matriarche de la Famille Trejons et du Palais du Marais noir. Elle avait adopté l’un des petits-enfants de sa petite sœur Dani pour en faire le prochain héritier du poste de maître du Palais du Marais noir.
Ce petit-fils était exceptionnellement doué et bénéficiait du soutien sans réserve du chef actuel de l’armée.
Et à présent, même si Garen revenait, à quoi bon ? Il ne ferait que troubler la paix de tous, et il n’avait plus sa place ici.
Tout le monde, sans exception — Ivy, Skyharp, Angel et les autres — le croyait mort.
Mort dans les profondeurs glacées de l’océan.
Le royaume lui avait même consacré un mémorial ; chaque année, de hauts fonctionnaires et des nobles s’y rendaient pour lui rendre hommage.
Quant à réapparaître et reprendre le Palais du Marais noir… à quoi bon ?
À l’époque, lorsque Garen avait fondé cette organisation, son intention première, au-delà de recueillir des informations, avait simplement été de laisser dans ce monde une trace de l’École du Nuage Blanc. Il était malheureusement mort au combat dans le Monde des techniques secrètes ; il n’avait donc pu laisser ici que l’héritage de son maître, Fei Baiyun.
La Technique véritable des Eaux noires portait partout les traces de la Technique secrète du Mammouth ; elle équivalait en fait à une version totémique de la Technique secrète du Nuage Blanc. Cela suffisait.
Garen quitta discrètement la maison et parcourut lentement les rues illuminées du royaume. Des deux côtés, les échoppes et les marchés nocturnes proposaient des en-cas, des vêtements et des accessoires, de petits bibelots, des stands de tir aux ballons, des jeux d’argent et toutes sortes d’autres divertissements. Il avait l’impression d’être revenu sur Terre.
Sans même s’en rendre compte, il était revenu seul à l’endroit où se trouvait la Guilde des mercenaires.
L’ancienne Guilde des mercenaires était devenue un véritable bar. Les clients qui entraient et sortaient étaient de riches marchands corpulents au ventre rebondi, accompagnés de serveuses élancées, ou de jeunes hommes et femmes vêtus à la dernière mode.
Une musique forte et assourdissante s’échappait du bar ; même dehors, devant la porte, il sentait le rythme des percussions.
Garen déploya ses cinq sens et les fit pénétrer dans le bar.
Personne à l’intérieur ne possédait de pouvoir totémique ; il n’y avait que des jeunes. De temps à autre, il « apercevait » de jeunes officiers en uniforme, un pistolet noir à la ceinture : c’étaient les personnes les plus intimidantes des lieux.
Et les mercenaires utilisateurs de totem ? Qu’était devenue Angel, que Garen était venu chercher ici sans même s’en rendre compte, cette amie qui avait été la première à rejoindre sa Chaîne de guerre ? Il n’en restait pas la moindre trace. Il ignorait si elle était morte ou partie…
Garen resta un moment devant le bar, à le contempler d’un air absent. Il ne se détourna que lorsque de jeunes beautés séduisantes vinrent lui faire la conversation, puis s’éloigna lentement.
« Cinquante ans… Qui est encore en vie ? » se demanda-t-il.
Parmi ses amis d’autrefois, qui était encore là ?
Il prit machinalement la direction du Palais du Marais noir. La foule qui se pressait dans les rues du marché nocturne lui donna, sans qu’il sache pourquoi, un vague sentiment de solitude.