Chapitre 533
La tension monta peu à peu. Garen et le Roi Cthulhu se déplacèrent lentement, se plaçant dans l’alignement parfait d’une règle, le Maître du Palais du Dieu divin au centre.
Le Maître du Palais du Dieu divin fit légèrement rouler ses yeux ; l’arc long vert d’encre qu’il portait dans le dos luisait d’un éclat vert jade. Il observa les expressions et les gestes des deux hommes, devant et derrière lui, et son cœur se serra quelque peu.
« Dans ce cas, autant en finir ici, aujourd’hui. »
« Le mieux serait que le Maître du Palais voie les choses ainsi. » Le Roi Cthulhu eut un petit rire et s’écarta pour lui ouvrir le passage. Sa bouche avait une forme étrange : une aiguille rouge se cachait sous sa langue, prête à jaillir pour attaquer à tout instant.
Le Maître du Palais du Dieu divin hocha la tête. Il ne se servit toujours pas de son arc long, qui demeura inutilisé. Puis il se redressa lentement et sa silhouette se changea en un éclair d’ombre qui frôla le Roi Cthulhu en un instant, avant de disparaître sans laisser de trace.
En un rien de temps, il ne resta plus que le Roi Cthulhu et Garen sur la falaise.
« On y va ensemble ? » demanda doucement le Roi Cthulhu.
« Bien sûr. »
Garen acquiesça.
Le Maître du Palais du Dieu divin était parti, du moins en apparence. S’il se cachait encore quelque part, à attendre son heure, le plus stupide serait de se séparer maintenant.
Ils restèrent donc ensemble, par prudence au cas où le Maître du Palais du Dieu divin se dissimulerait toujours dans les parages. Pourtant, rien ne se produisit. Ils remontèrent la fissure par laquelle ils étaient tombés : à chaque bond, ils enfonçaient aussitôt les bras dans la paroi de pierre pour s’y suspendre, puis prenaient appui dessus et s’élançaient de nouveau.
À force de bonds, ils regagnèrent bientôt la branche du deuxième étage par laquelle ils étaient entrés au troisième.
La branche était toujours recouverte d’une brume bleu pâle.
Les deux silhouettes jaillirent du trou dans le sol et atterrirent sans bruit à côté, l’une noire, l’autre rouge.
La silhouette noire était celle de Garen, calme en apparence. Ses cheveux dorés lui tombaient sur les épaules, et ses yeux noirs comme l’encre ne montraient aucun signe de retour à la normale : sa Technique véritable des Eaux noires tournait donc sans cesse à son niveau maximal.
La silhouette rouge, en revanche, était le Roi Cthulhu, couvert de blessures. Son visage était livide et il haletait.
« On dirait qu’en rentrant, cette fois, je vais devoir me reposer et récupérer comme il faut pendant un moment. »
« Phiros est mort, la situation est extrêmement instable. Tu crois vraiment avoir le temps de te détendre ? » Garen haussa légèrement les sourcils. Il ne pouvait désormais plus comparer les événements à leur déroulement initial : il avait déjà bouleversé l’histoire de fond en comble, et tout était devenu un véritable chaos.
La Porte de l’Enfer avait certes subi des blessures considérables après avoir vaincu Phiros, mais, après la guerre des Destins de Daniela, Ender n’avait pas bougé d’un pouce. Ils avaient donc manifestement un autre plan.
Le roi d’Ender(1) et Phiros étaient deux êtres totalement opposés. Elle était folle et extrêmement active ; surtout, elle ne se pliait à aucune règle établie et était elle-même une utilisatrice de totem de haut niveau. Comparée à Phiros, elle s’était fait un nom plusieurs centaines d’années plus tôt et était depuis longtemps considérée comme une combattante de premier plan par la génération précédente. Qui savait quelle puissance pouvait bien receler son fief ?
Ce serait encore un affrontement capable de faire sombrer le monde.
« Malheureusement… Si Phiros avait accepté de s’allier à moi, il n’aurait jamais fini comme ça. » Le Roi Cthulhu secoua la tête avec regret.
Garen ne répondit pas. Il observait attentivement les traces laissées par le Maître du Palais du Dieu divin dans les environs.
Le Roi Cthulhu le regarda.
« Cette fois, nous avons tous les deux récolté de belles récompenses. Quels sont les projets du Maître du Palais Garen, maintenant ? »
« Des projets ? Tu ne sais pas déjà très bien ce que je compte faire ? » Garen n’avait pas envie de tourner autour du pot avec lui. Il allait bientôt perdre le contrôle des effets secondaires de la Technique secrète vivante. Il se mit en mouvement et se changea aussitôt en ombre, filant dans la direction d’où il était venu.
Le Roi Cthulhu ricana. Accepter et assimiler deux Graines de techniques secrètes vivantes à la fois, surtout celle qu’il avait échangée avec Garen, n’avait rien de facile. Mais ils avaient conclu un accord et procédé à l’échange ; aucun des deux n’avait l’intention de revenir sur sa parole.
De toute évidence, Garen avait lui aussi tiré certains bénéfices de cette Technique secrète vivante.
Garen devant, le Roi Cthulhu derrière, ils se concentrèrent tous deux sur le chemin du retour et ne prononcèrent pas un mot.
À cet instant, les filaments verts et noirs-rouges qui parcouraient le corps de Garen s’entremêlaient et s’enroulaient les uns autour des autres. Ils filaient dans tous les sens, tels d’innombrables vers longs et fins, lui infligeant une douleur insoutenable. Heureusement, ses racines puisaient dans la Technique véritable des Eaux noires, de niveau supérieur, du Monde des techniques secrètes. Celle-ci formait lentement un tampon entre les deux Techniques secrètes vivantes, atténuant leur conflit et lui laissant un peu de répit.
La première Technique secrète vivante qu’il avait obtenue était de type givre. La seconde semblait être de type feu, mais relevait en réalité du métal : le démon de feu symbolisait la fusion et le forgeage du métal, et seule la longue épée noire et rouge qui était apparue à la fin constituait la véritable Graine. Les deux Graines de techniques secrètes vivantes s’emmêlaient et s’affrontaient à l’intérieur de Garen, formant deux sphères, l’une verte et l’autre noire, qui tournaient à grande vitesse. Au centre de leur rotation se trouvait le noyau constitué par le qi sanguin de sa Technique véritable des Eaux noires et la puissance de fusion qu’il avait cultivés pendant si longtemps. Or, à présent, la Technique véritable des Eaux noires se consumait rapidement. Chaque seconde passée ici lui coûtait une part supplémentaire de sa puissance de fusion.
Garen sentit l’inquiétude le gagner et accéléra encore.
Boum !
La porte de pierre des ruines vola en éclats et une ombre noire jaillit, traversa la forêt dense et atterrit sur une petite clairière.
Une calèche tirée par un aigle noir attendait dans la clairière. Un feu de camp brûlait à côté ; le Phénix démoniaque et Fantôme lisaient près des flammes. Au bruit, elles se levèrent d’un même mouvement, se retournèrent et virent Garen apparaître sur la calèche.
« Maître du Palais… »
« Partez d’ici, tout de suite ! » leur lança Garen. Il bondit dans la calèche, s’assit en tailleur et se plongea dans une méditation profonde. Une fine pellicule de sueur brillait sur son front tandis qu’il résistait à cette douleur immense.
Le Phénix démoniaque et Fantôme éteignirent précipitamment le feu, montèrent dans la calèche et tirèrent de toutes leurs forces sur les rênes.
L’aigle noir, qui se reposait, battit aussitôt des ailes et s’envola. La brusque secousse de la traction fit violemment tanguer la calèche, puis celle-ci sembla soudain s’alléger et s’éleva dans les airs.
La Lumière spirituelle du Nuage démoniaque que Garen avait demandé au Phénix démoniaque de préparer ne lui fut pas très utile cette fois. Elle devait empêcher les deux autres de s’allier contre lui ; cette Lumière spirituelle excellait à transformer la puissance d’autrui en la sienne. C’était une arme des plus efficaces dans les combats de groupe.
Quant à la puissance de haut niveau, avec le Phénix démoniaque de forme cinq et la capacité de récupération actuelle de Garen, même sans qu’il intervienne, une aura de Lumière spirituelle empoisonnée et extrêmement corrosive se dégageait de lui.
Comme elle s’était mêlée à son aura, sa Lumière spirituelle était désormais une arme mortelle à elle seule. En la fusionnant avec la Lumière spirituelle du Nuage démoniaque, il avait obtenu un puissant cycle : « tuer, convertir, tuer à nouveau ».
Heureusement, aucun des deux autres n’avait préparé de piège supplémentaire. Si les effets secondaires de la Technique secrète vivante ne l’avaient pas autant affecté, Garen aurait peut-être même pu profiter de l’occasion pour les tuer tous les deux. Mais, hélas, il parvenait à peine à se protéger.
La calèche noire fendit l’air de midi à toute vitesse et disparut bientôt dans le ciel.
À l’autre bout du ciel, un masque rouge sang apparut lentement, puis s’évanouit aussitôt ; au même moment, la silhouette du Roi Cthulhu disparut elle aussi.
Quand ils eurent tous deux complètement disparu, la silhouette du Maître du Palais du Dieu divin se matérialisa lentement dans les airs, devant l’entrée des ruines, comme s’il avait toujours été invisible et que les deux autres ne l’avaient jamais remarqué.
Il regarda dans la direction où ils étaient partis et effleura l’extrémité de l’arc long qui dépassait derrière sa taille. Une hésitation passa dans ses yeux, mais, au bout d’un instant, il desserra tout de même les doigts, se retourna et se dirigea vers l’autre côté de la forêt.
À l’intérieur de la calèche tirée par l’aigle noir
Garen gardait les yeux étroitement fermés et se mordait violemment la lèvre inférieure. Des filets de sang coulaient le long de son menton, mais il ne s’en rendait absolument pas compte.
Des volutes d’air noir s’échappaient silencieusement du bas de son corps et formaient une fine couche de glace sur le plancher de bois.
Il mobilisait son esprit et sa volonté pour harmoniser les forces vitales des deux Techniques secrètes vivantes. Sa Technique véritable des Eaux noires servait de tampon, mais les deux Techniques secrètes vivantes l’absorbaient et la fusionnaient sans cesse. Elles en prélevaient les fragments de souvenirs et de volonté qui leur convenaient, puis déclenchaient un affrontement encore plus violent et plus vaste.
Le noyau de la Technique véritable des Eaux noires rétrécissait et s’affaiblissait de plus en plus. Si cela continuait, une fois le noyau entièrement absorbé, toutes les racines de la Technique véritable de Garen auraient disparu, devenant le carburant du conflit entre les deux types de Techniques secrètes vivantes. Leur affrontement s’intensifierait alors ; sans plus aucun tampon, un seul choc suffirait à le faire exploser sur-le-champ, sans la moindre chance de survie.
Garen s’efforça de ralentir l’épuisement de sa Technique véritable des Eaux noires, cherchant le juste équilibre entre son rôle de tampon et la vitesse d’absorption.
« Non ! Si ça continue, les Techniques secrètes vivantes finiront par m’aspirer jusqu’à la dernière goutte ! » Son esprit tournait à toute allure. Il lui avait fallu tant d’efforts et tant de temps pour atteindre ce niveau ; s’il devait repartir de zéro à cause de cet accident, cela irait à l’encontre de la raison même de sa venue dans ces ruines.
Il tendit la main et ouvrit la paume. De fins filets de fumée noire s’échappaient de sa main et de ses doigts, comme animés d’une vie propre. Ils détruisaient et absorbaient toutes les autres impuretés et traces présentes dans son corps, fusionnaient celles qui lui étaient utiles et expulsaient les autres.
Il sortit l’Œil originel de la Chaîne de guerre qu’il portait au bras et le fusionna avec la fumée noire. Ces fleurs noires, imprégnées de la puissance spirituelle du givre, furent elles aussi absorbées par la fumée, lui fournissant des nutriments capables de freiner temporairement les deux Techniques secrètes vivantes.
Ces deux Graines ne ralentissaient leurs affrontements que lorsqu’elles absorbaient des nutriments. Garen savait donc que cela ne ferait guère que retarder l’inévitable et risquait même d’aggraver la situation, mais il n’avait pas le choix. C’était toujours mieux que de voir les fondements mêmes de sa Technique véritable des Eaux noires se désagréger sous ses yeux.
Dès que l’Œil originel fut absorbé, les deux Graines s’arrêtèrent brusquement et se scindèrent chacune en deux, ce qui réduisit considérablement la fréquence de leurs affrontements. L’ajout des fleurs noires ralentit ensuite la rotation de la Graine de givre.
Ainsi, au lieu d’être déchiré puis de mourir dans une explosion d’ici un jour, peut-être, il aurait au moins une semaine devant lui.
Ces deux Graines de techniques secrètes ressemblaient à des bêtes avides. Elles absorbaient sans cesse les structures et les sources de même nature qui leur manquaient, s’efforçant de se perfectionner. En s’accomplissant, elles libéraient aussi de l’énergie spirituelle pour améliorer leur véritable corps. S’il n’y en avait eu qu’une, elle aurait parfaitement renforcé le corps de Garen, et l’aurait peut-être même fait passer au niveau supérieur. Mais avec deux Graines, les choses se gâtaient. Leurs énergies spirituelles s’affrontaient : l’une voulait le transformer d’une façon, l’autre d’une autre, et aucune ne cédait. Au bout du compte, celui qui se retrouvait douloureusement écartelé au milieu, c’était Garen.
Il savait qu’il avait été imprudent, cette fois. Il n’avait pas imaginé que les Techniques secrètes vivantes seraient aussi dominatrices, ni qu’elles posséderaient leurs propres instincts. Mais personne n’aurait pu savoir qu’en fusionnant deux Techniques secrètes vivantes, on provoquerait un conflit aussi terrifiant, sans en avoir fait l’expérience.
« Ce n’est pas comme si je n’avais vraiment aucune solution… » Les yeux de Garen brillèrent. « Si je réduis complètement les deux techniques en miettes et que j’arrondis les zones où elles s’affrontent pour qu’elles ne soient plus aussi tranchantes, puis que je trouve leurs points communs, les deux Techniques secrètes vivantes pourront n’en former qu’une. Toute leur puissance pourra alors être convertie en la mienne. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’obtiendrai véritablement les informations héréditaires des Techniques secrètes vivantes. »
Pour le moment, à cause de la résistance des techniques secrètes, il n’avait pratiquement pas encore obtenu des Graines de techniques secrètes les méthodes d’entraînement ni les informations relatives aux techniques.
« Dans ce cas, les conditions nécessaires sont… » Son esprit s’emballa. Il passa en revue les immenses connaissances qu’il avait accumulées jusque-là, tentant tour à tour de bâtir des modèles à partir des différents systèmes. Chaque tentative échouait et s’effondrait ; il essayait alors de tout reconstruire depuis le début.
Notes du traducteur :
Eh oui, il semble que le « Roi » soit une femme.