Chapitre 51
Pendant près de vingt jours, Garen s’entraîna aux Arts martiaux du Nuage Blanc sous la supervision de Farak, son Deuxième Frère Aîné. Farak corrigeait toutes les erreurs susceptibles de blesser Garen avant de pouvoir consacrer du temps à son propre entraînement.
Comme Farak le supervisait en personne, Garen ne pouvait pas utiliser les deux points d’attribut qu’il avait accumulés au fil de ces journées d’entraînement. Une hausse soudaine de sa puissance aurait alerté Farak et révélé son pouvoir spécial.
Boum ! Boum !
Dans une salle d’entraînement lumineuse, deux barres de fer noir de la taille d’un bras s’abattaient sans pitié sur le dos et la poitrine de Garen, tandis que des gouttes de sueur éclaboussaient le sol en ciment.
Les deux élèves robustes qui maniaient les barres haletaient et n’avaient plus la force de continuer à frapper.
« Ça ira, merci. Reposez-vous. »
Garen se redressa et détendit les muscles du haut de son corps.
« Oui, frère Garen », répondirent les deux élèves, comme s’ils venaient d’être délivrés d’un sévère châtiment. Ils rangèrent les barres de fer et quittèrent la salle en toute hâte.
Seul au milieu de la pièce, Garen sentit les rayons éclatants du soleil traverser la fenêtre et se poser sur son torse nu, faisant luire sa peau couverte de sueur.
Hou…
Garen expira longuement tandis que ses muscles se détendaient peu à peu.
Dehors, c’était l’animation : des accords indistincts d’accordéon s’élevaient de la rue, mêlés à de puissants rugissements.
Garen jeta un coup d’œil par la fenêtre.
« On dirait que le gouvernement organise une fête pour célébrer l’achèvement de la sculpture centrale. C’est étonnant que ça dure depuis tant de jours. »
Il s’approcha de la fenêtre et regarda en contrebas.
Des rangées d’enfants en chemise rouge et chapeau noir, agitant de petits drapeaux de la Fédération à rayures noires et blanches, défilaient devant le dojo. Ils regardaient partout sans but précis et leurs rangs étaient désordonnés, mais leurs visages mignons et leur peau juvénile attiraient de nombreux passants. Des parents et des proches les suivaient aussi en les encourageant. La scène était chaotique, mais rythmée.
Plusieurs longues tables couvertes de nappes blanches avaient été installées le long de la rue. Des gens s’affairaient à y disposer des plateaux de fruits et des gâteaux, mais certains, parmi lesquels un groupe de jolies filles, s’étaient déjà assis pour goûter. Les deux élèves qui avaient aidé Garen à s’entraîner étaient là aussi, souriant et bavardant avec deux filles.
Garen ne put s’empêcher de rire.
« Pas étonnant qu’ils aient été si réticents. »
« Bien sûr ! Tu ne pouvais tout de même pas avoir oublié quelle fête on célèbre aujourd’hui ? » lança le Troisième Frère Aîné Joshua derrière lui.
Garen se retourna et découvrit que Joshua s’était rasé tous les cheveux blancs. Sa tête était maintenant couverte de bandages et il portait un costume blanc, ce qui lui donnait un drôle d’air : on aurait dit un moine en smoking.
« Quelle fête ? Ce n’est pas pour l’achèvement de la sculpture centrale ? » demanda Garen, perplexe.
« C’est le carnaval ! Le carnaval ! » s’exclama Joshua, déconcerté, en se frottant le crâne chauve. « Tu t’es tellement entraîné que tu as perdu la tête ? Tu restes enfermé à t’entraîner tout seul le jour du carnaval ? Ça n’arrive qu’une fois par an. »
« 1230 »
« Le carnaval… » Garen comprit soudain. « Le trente décembre… J’avais presque oublié… »
Il prit sa veste sur le cintre et l’enfila lentement, dissimulant ses puissants muscles.
« Frère, comment se fait-il que tu aies le temps de revenir au dojo ? Tu ne devrais pas profiter des vacances ? »
« Si seulement la Première Sœur Aînée ne m’avait pas réduit en miettes, tu ne pourrais même pas me dire d’en profiter », répondit Joshua d’un ton aigre. « Bon, allez, dépêche-toi. Il y a bien quelqu’un que tu as envie de voir, non ? »
« Oui… » Garen sourit, s’habilla et prit sa clé sur les étagères. « Bon, je te laisse. Merci de me l’avoir rappelé, frère, sans quoi j’aurais raté quelque chose de vraiment important. »
« Voilà qui est mieux ! Rapporte-moi quelque chose de bon à manger en rentrant », dit Joshua en agitant la main.
Garen sortit de la salle d’entraînement. Il se rinça le visage au robinet et s’en alla.
Dès qu’il mit le pied dehors, une houle bruyante et étouffante lui souffla au visage. La foule se pressait des deux côtés de la rue pour regarder le défilé avancer lentement. Une troupe de cirque passa ; des pigeons jaillirent de tours de magie et s’envolèrent dans le ciel.
Garen suivit la rue en direction de la rue de Pennington. Après quelques détours, il acheta des tartelettes et deux verres de jus de tomate, puis se dirigea vers la boutique des Antiquités Dolphin.
Il était midi et la porte de la boutique était ouverte. Le Vieux Gregor était assis sur un tabouret de bois près de l’entrée, souriant en regardant passer quelques jeunes filles.
Elles portaient de ravissantes jupes rouges courtes et des bas blancs. De temps à autre, elles brandissaient leurs pompons duveteux et criaient leur slogan :
« École Aria ! La meilleure pour toujours ! »
Elles avaient à peine seize ans et passèrent devant la boutique d’antiquités en rang bien ordonné, rayonnantes de jeunesse.
De l’autre côté de la rue, Garen aperçut le vieil homme au milieu des filles. Il sourit et leva ses provisions en guise de salut.
Avec sa haute stature, son beau visage, ses cheveux courts violet foncé et ses yeux marron, Garen ne passait vraiment pas inaperçu. Il n’avait pas cessé de s’entraîner et devenait de plus en plus robuste. Son aura brillait plus fort que celle des autres, comme une fournaise. Quelques filles le taquinèrent, manifestant un vif intérêt.
« Salut, beau gosse ! »
Une blonde quitta les rangs et donna un petit coup de coude à Garen. Elle posa sur lui ses yeux bleu foncé, l’air timide. D’un geste discret, elle lui glissa un billet, que Garen attrapa.
« Tu es belle, mais… » dit Garen. Il pinça le billet entre ses doigts, haussa les épaules et secoua la tête.
La déception passa dans les yeux de la blonde.
Les filles s’éloignèrent, lançant de temps à autre leurs slogans. La foule était si dense que Garen dut se frayer un passage jusqu’à la boutique d’antiquités.
« Comment ça va, Vieux Gregor ? Je veux dire, pour le carnaval », demanda Garen. Il s’assit sur les marches, à côté du vieil homme, sans se soucier de la saleté, et lui tendit le jus de tomate et les tartelettes.
« Comme d’habitude. Elles sont belles, les filles de l’École Aria, hein ? Elles te tentent ? J’ai vu quelqu’un te glisser un billet, tout à l’heure ! » dit le Vieux Gregor en ricanant d’un air obscène.
« Quel vieux pervers », lâcha Garen, déconcerté.
« Maman ! » Un petit garçon passa en courant devant Garen et perdit l’équilibre. Il tomba juste devant lui.
Garen aida le garçon à se relever. Celui-ci ne versa même pas une larme et se précipita dans les bras d’une jolie femme. Elle adressa un doux sourire de remerciement à Garen, puis s’éloigna avec l’enfant.
« Mon petit-fils aurait eu cet âge-là, s’il était encore en vie… »
Garen entendit le chagrin dans la voix du vieil homme. Il ne répondit pas et sirota simplement son jus de tomate. Le regard fixé sur la rue animée, il attendit que le vieil homme poursuive.
« C’est ma faute si mon fils et ma fille se sont retrouvés mêlés à tout ça. Quel regret… » Gregor but une gorgée de jus et marmonna : « Quel dommage… mais il n’existe pas de remède contre les regrets dans ce monde…
« À quoi bon regretter ? » demanda doucement Garen. « Quand on regarde en arrière, le seul intérêt, c’est de tirer les leçons de ses erreurs et de grandir. »
« Tu es encore jeune. Tu ne comprends pas », dit le vieil homme avec un sourire. Il expira profondément, puis ajouta : « Quand les souvenirs du passé occuperont la moitié de ta vie, tu comprendras. »
« Peut-être. » Garen n’insista pas. Son visage resta impassible.
« Garen, mon garçon », reprit soudain le vieil homme avec sérieux. « Tu t’es déjà demandé pourquoi j’avais ouvert une boutique d’antiquités ici ?
« Pourquoi m’en serais-je soucié ? Ce n’est pas une mauvaise vie, que de mener une existence ordinaire comme ça. » Garen lui lança un regard étrange. « Au fait, on continue les leçons aujourd’hui ?
« Bien sûr. Il faut étudier tous les jours, sans exception », répondit le vieil homme, qui finit par se ressaisir et se leva. « Entre. Aujourd’hui, c’est le carnaval, alors j’ai une surprise pour toi. »
Perplexe, Garen le suivit dans la boutique d’antiquités. Le vieil homme ferma la porte d’entrée. La lumière pénétrait par la petite fenêtre au-dessus de la porte et éclairait la pièce.
Gregor rapporta deux épais livres de la pièce du fond et s’assit au bureau. Il les désigna du doigt. « Ce sont les deux manuels auxquels je consacrerai le plus clair de mon temps pour te guider. Tu peux les parcourir toi-même. Ils ne contiennent presque aucune erreur, j’en suis sûr. Je les ai relus très attentivement, alors ne t’inquiète pas. »
« Merci. » Garen prit au hasard l’un des livres. Ses pages étaient couvertes de marques rouges et de notes, sur les deux mille pages.
Il passa au suivant. C’était pareil.
« J’ai annoté ces deux livres il y a longtemps. Toutes les erreurs ont été corrigées. Je voulais les préparer pour mon petit-fils. Qui aurait cru que tu serais le premier à t’en servir ? » dit le vieil homme.
Garen sourit. Il savait que le vieil homme avait préparé ces livres spécialement pour lui, car les notes étaient encore récentes. Le Vieux Gregor lui avait dit qu’ils étaient destinés à quelqu’un d’autre, de peur de trop mettre la pression à Garen. Auparavant, Garen avait mentionné sans y penser qu’il aurait aimé avoir des manuels plus méthodiques. À sa grande surprise, Gregor avait alors sorti deux lourds dictionnaires.
Garen fut sincèrement touché en voyant toutes ces pages si densément annotées. Dieu seul savait combien de temps il avait fallu au vieil homme pour tout terminer.
« Alors, ces deux livres contiennent toutes les notions de base que je dois connaître ? » demanda-t-il en refermant le livre.
« À peu près. Ensuite, tu apprendras à évaluer les objets en les manipulant. Pour progresser, tu dois les sentir entre tes mains. Et puis, tu dois connaître le moindre détail et l’histoire de toutes sortes d’objets », dit le vieil homme en sortant ses lunettes pour les astiquer.
Garen hocha la tête. Il rapprocha un tabouret du vieil homme et s’y assit, le dos bien droit.
« Par quoi commence-t-on aujourd’hui ? »