Chapitre 45
Garen serra les poings en s’adossant au mur. Il sentit sa peau s’épaissir, comme si une couche de matière dure recouvrait son corps, exactement comme lorsqu’il avait atteint le niveau élémentaire des Arts du Poing explosif.
« Quel changement spectaculaire ! »
Il se redressa et sentit son corps beaucoup plus lourd. Non, « plus solide » aurait été plus juste.
« Au niveau élémentaire des Arts du Poing explosif, seule la défense s’améliorait. Mais si je me souviens bien, le niveau intermédiaire devrait apporter un effet vibratoire. Je dois faire quelques essais avec prudence. »
Sans s’arrêter, il se rendit directement aux salles d’entraînement situées à l’arrière du terrain. Il regarda autour de lui et en choisit une qui était vide. Par précaution, il verrouilla soigneusement la porte de l’intérieur, pour être sûr que personne ne le verrait.
Il s’approcha du râtelier en bois et prit un couteau recourbé.
Paf !
Il planta le couteau dans son bras gauche. La lame ne traversa pas sa peau et s’arrêta à la surface, comme si elle avait heurté du bois très dur.
Garen appuya lentement de plus en plus fort sur le couteau. La pression exercée dépassa aussitôt les cinquante livres, puis atteignit peu à peu cent, cent cinquante, cent soixante, cent soixante-dix…
Fss…
Après un léger bruit, la pointe du couteau perça sa peau et Garen cessa immédiatement d’appuyer. Il examina l’endroit où la lame avait entamé son bras.
Un minuscule point rouge marquait sa peau, d’où s’écoulait lentement un peu de sang. Mais celui-ci se coagula rapidement, comme pour une blessure laissée par une aiguille.
Après avoir remis le couteau sur le râtelier, Garen pinça la partie de son bras gauche qui avait été piquée.
« Cent soixante-dix livres d’endurance et de défense. Ça veut dire que tant que le coup porté par une arme tranchante ne dépasse pas cette force, je ne serai pas blessé. Mais une arme contondante sera encore plus facile à contrer. Je pense que même un coup de deux cents livres porté avec une telle arme ne me fera rien. »
Il se frotta les mains, qui produisirent un léger froissement, comme deux plaques de métal rugueuses.
« Les arts martiaux du Dojo du Nuage Blanc sont impressionnants. Ils doivent être du même niveau que les techniques Shaolin de la Cloche d’or et de la Chemise de fer.
— Je vais maintenant tester mes coups de poing. »
Garen s’approcha lentement d’un sac de frappe rempli de sable noir, suspendu à un support. Il se pencha et balança le bras, lançant un coup de poing latéral.
Bam !
Le sac se balança, mais ne partit pas très loin. Pourtant, le sac et son support tremblèrent violemment, comme en plein séisme. Ils vibrèrent furieusement un moment, en produisant un bourdonnement.
Garen ramena son bras et lança cette fois un coup droit. Son poing partit comme une flèche et frappa le sac en plein centre.
Boum !
Bang !
Le sac partit vers l’arrière et tomba au sol avec son support. La poussière s’éleva du plancher et Garen se couvrit vite la bouche et le nez en toussant.
Au bout d’un moment, la poussière retomba peu à peu. Garen s’accroupit pour examiner la scène avec attention.
Le support était en métal, peint en noir, et fixé au sol par de longs clous de fer. Sa base formait une structure destinée à le maintenir en place, quel que soit l’angle de l’impact.
À présent, tous les solides clous de fer avaient été arrachés du sol, sans la moindre trace de dommage.
Garen ramassa un clou de fer à peu près aussi long que son index et examina les autres.
« Est-ce l’effet des vibrations ? On dirait qu’elles agissent sur les clous. Je me demande quel effet elles auraient sur un être humain… »
Tout en réfléchissant, il se redressa et étira les bras et la poitrine en les balançant horizontalement vers l’arrière. Les muscles saillants de son dos se contractaient et se heurtaient au gré de ses mouvements. Il avait l’impression que des chaînes de fer s’entremêlaient sous sa peau.
Sss…
Hoo…
Il inspira profondément, ferma les yeux et se remémora l’instant où il avait lancé son coup.
« C’est une vibration… Une vibration puissante. »
Il lança un coup de poing dans le vide en utilisant la Forme du Tir.
Son poing fendit l’air dans un sifflement indistinct.
« La force produit des vibrations au moment de l’impact et transmet une puissante onde de choc à l’adversaire. Ce genre d’attaque infligerait de sérieux dégâts aux organes internes d’un être vivant. Il faudra que je trouve une occasion de l’essayer, car je ne sais toujours pas vraiment où j’en suis en matière de combat. »
Garen ramena son poing et se redressa. Il étira son cou et contempla son torse bien bâti. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il était passé du statut de faible adolescent à celui d’homme robuste et musclé.
« En quelques mois à peine, le changement est vraiment considérable. » Il tira sur le bouton de sa chemise pour tenter de couvrir ses pectoraux, mais c’était impossible. Il renonça, impuissant.
« Je ne peux pas vraiment donner toute ma force quand je m’entraîne avec les anciens du dojo. Si je veux tester mes véritables capacités au combat, il va falloir que je trouve une autre solution. En ce moment, l’affaire du Cercle d’Or, le Château de Soie d’argent et celle de l’oncle s’emmêlent, c’est le chaos.
— Je n’ai pas trop à m’inquiéter pour l’oncle. En revanche, le Cercle d’Or découvrira bientôt que j’ai tué le numéro 102 et ils reviendront certainement à ma recherche. Ce sera l’occasion de voir ce que je vaux. » Garen cogna ses poings l’un contre l’autre en songeant : « Ensuite, je n’aurai qu’à garder Grace à l’œil. »
Garen secoua la tête en regardant une dernière fois le sac de frappe au sol, puis se retourna et sortit.
Quatre jours plus tard…
De retour chez lui, rue de Bluetree.
« Grand frère, demain, je vais au lac Jaderipple avec mes camarades. Tu veux venir ? » La voix de Ying Er lui parvint de la pièce voisine.
« Encore le lac Jaderipple ? Qui vient ? »
Garen réfléchissait à l’avancement de l’enquête de Dale Quicksilver. La question soudaine de sa sœur le surprit.
« À force de m’occuper de tant de choses et de réfléchir à toutes ces affaires extérieures, j’ai presque oublié que je ne suis qu’un lycéen… » pensa-t-il.
« Juste mes camarades et quelques-uns de mes meilleurs amis du collège. On prévoit un grand barbecue au bord du lac », répondit Ying Er en se peignant dans la salle de bains.
« Et papa et maman ? »
« Ils ont dit qu’ils allaient à un dîner, une soirée organisée par leur entreprise pour fêter quelque chose. Ils nous ont dit de nous débrouiller et de manger sans eux. »
« Encore… » Garen secoua la tête. Il n’avait rien à ajouter. Cela ne le surprenait pas.
Il s’installa à son bureau et se mit à résoudre les exercices de mathématiques qu’il avait eus à faire pendant les vacances. Pour le moment, il relégua au second plan tout ce qui ne concernait pas sa vie d’élève et se concentra sur les problèmes.
« Grand frère, tu viens ou pas ? » Ying Er passa la tête dans la chambre de Garen.
« Ça va, amusez-vous bien. Je ne viendrai pas, répondit Garen d’un ton désinvolte. J’ai des choses à faire. »
« Comme tu veux. Épluche tes amandes, elles sont sur la table du salon. Moi, je sors. Je dois préparer tout ce qu’il me faut. » Ying Er lança un petit grognement à Garen en quittant sa chambre. Elle prit aussi soin de marteler le sol du pied, faisant résonner ses pas.
Bam !
Peu après, Garen entendit la porte se refermer. Ying Er l’avait aussi claquée exprès.
Assis devant son bureau, Garen secoua la tête. « À cet âge-là, elle est encore aussi puérile qu’une élève du primaire », pensa-t-il. Puis il se remit aussitôt à ses devoirs. Une heure et demie plus tard, il soupira et releva la tête.
« Les maths, c’est facile, mais il y a beaucoup trop d’exercices. On dirait que je vais devoir y consacrer encore du temps si je veux tout finir d’un coup. »
Garen referma son cahier d’exercices, qu’il avait terminé, et se leva pour se frotter le bas du dos. Il regarda l’horloge au mur : il était neuf heures quarante-trois.
« Il est temps d’y aller. »
Après avoir rapidement enfilé un tee-shirt et un jean, il prit de l’argent et une poignée d’amandes sur la table du salon, puis sortit de chez lui.
Il descendit rapidement l’escalier. Mais alors qu’il approchait du bas, il aperçut devant lui un vieil homme aux cheveux blancs qui descendait lentement. Garen ralentit et ne le dépassa pas.
Le vieil homme portait un élégant costume noir impeccable et un chapeau melon noir. Il tenait une canne brun rougeâtre et descendait une marche après l’autre. Il sembla entendre du bruit derrière lui et se retourna vers Garen avec un sourire gêné.
« Je vous en prie, passez. »
Garen reconnut le vieil homme, qui habitait dans cet immeuble. Il le croisait souvent dans l’escalier.
Il lui rendit son sourire et dit poliment : « Faites attention à vous et regardez bien où vous mettez les pieds. Ne vous faites pas mal. »
« Je ne suis pas pressé, je sors juste faire un peu d’exercice. » Le vieil homme sourit en regardant Garen passer devant lui. Son sourire s’élargit de plus en plus. « J’ai vu ce jeune homme de nombreuses fois. Il est toujours poli quand je le croise. C’est rare, de nos jours. »
Garen trouva le regard du vieil homme étrange et accéléra le pas, un peu mal à l’aise. Une fois sorti de la résidence, il descendit la rue de Bluetree en direction du centre-ville.
Il vit régulièrement passer des charrettes tirées par des bœufs, chargées de briques et de bois. Des tas de bouse noire s’amoncelaient au bord de la route et empestaient.
À mesure qu’il approchait du centre-ville, la circulation des voitures et des piétons se faisait de plus en plus dense. Au carrefour, le parfum de certaines jeunes filles et femmes aisées qui passaient près de Garen couvrait l’odeur des bouses.
Alors qu’il passait devant une rue bordée de boutiques de vêtements et d’accessoires pour femmes, il vit deux silhouettes familières sortir d’une bijouterie sur sa gauche. C’étaient Kalidor et Ai Fei.
Ils se tenaient par la main, et Ai Fei s’appuyait contre Kalidor comme un petit oiseau contre son maître. Tous deux portaient leur uniforme scolaire. Celui d’Ai Fei était une robe violet foncé dont l’ourlet lui arrivait à peine à mi-cuisse. Elle était aussi maquillée et paraissait encore plus jolie que d’habitude.
Tous deux aperçurent Garen qui passait lui aussi et furent surpris.
« Garen, c’est toi ! Quelle coïncidence de se croiser dans cette rue ! » le salua Kalidor avec un sourire. En voyant Garen, plus fort, plus grand et plus beau que lui, il enroula machinalement un bras autour de la taille d’Ai Fei.
Garen lui rendit son sourire et hocha la tête, puis jeta un coup d’œil à Ai Fei. « Vous faites les magasins ? Oui, c’est une sacrée coïncidence. Vous venez d’arriver ? »
« Ça fait déjà un moment. » Kalidor bavardait avec Garen d’un ton détendu, mais son bras se resserra machinalement autour de la taille d’Ai Fei.
Ai Fei regarda Garen, qui avait énormément changé ces deux derniers mois. Elle gardait un léger sourire, mais se sentait un peu malheureuse. Ce garçon si remarquable lui avait montré de l’intérêt et laissé entendre qu’elle lui plaisait.
Mais en comparant Kalidor à Garen, elle devait bien reconnaître que son petit ami ne lui arrivait pas à la cheville sur le plan physique. Garen dominait littéralement Kalidor par la taille. Leur apparence, leur stature, leur allure et leur tempérament étaient également très différents.
« Ai Fei, dis bonjour à Garen. »
En entendant Kalidor, elle sortit de ses pensées. Elle hocha rapidement la tête en direction de Garen et dit : « Ça fait longtemps, Garen. Comment vas-tu ? » En regardant l’homme grand et beau qui se tenait devant elle, elle revit la période où ils partageaient leur pupitre.
Mais à peine eut-elle fini de poser sa question que Kalidor, à côté d’elle, glissa soudain une main sous sa robe et se mit à la caresser.
Ai Fei conserva son sourire innocent, mais se raidit en sentant la main de Kalidor. Elle savait que Garen avait forcément vu. D’une main, Kalidor lui caressait impudemment les fesses ; de l’autre, il s’attaquait à sa poitrine, que ses doigts autoritaires remodelaient.
Ai Fei sentit aussitôt son corps s’échauffer et son visage s’embraser. Elle vit Garen froncer légèrement les sourcils. À cet instant, elle eut l’impression d’être rabaissée.
Ils étaient en public, dans une rue très fréquentée du centre-ville. Kalidor avait osé glisser la main sous sa robe sans même essayer de le dissimuler !
Elle n’osait pas résister. Elle savait comment était Kalidor. Il agissait ainsi pour faire comprendre directement à Garen qu’elle lui appartenait. Quand ses émotions étaient en jeu, il avait mauvais caractère.
Si elle résistait, elle savait que sa relation avec Kalidor serait terminée.
À cet instant, elle se sentit comme une prostituée. Une seconde plus tôt, elle s’efforçait de préserver son image ; la suivante, elle était complètement exposée. Elle sentait le regard de Garen et celui des autres passants dans la rue. Elle les sentait nettement ! Cette honte et cet embarras sans précédent la firent trembler de tout son corps.