Chapitre 440
La représentante était une femme d’âge mûr qui approchait de la quarantaine. Après un instant de réflexion, elle en discuta un moment avec les compagnons qui se tenaient derrière elle, puis finit par acquiescer.
« Merci de nous accorder votre confiance, chef. Nous sommes prêtes à contribuer au développement de la maison de vente aux enchères. »
« Parfait. » Garen envoya les quatre derniers Gardes et deux autres personnes les escorter jusqu’à la maison de vente aux enchères.
Tous les membres de la famille croyaient fermement à tout ce qu’il disait, ce qui le satisfaisait grandement. De toutes sortes de rumeurs circulaient au-dehors : le Royaume était sur le point d’être conquis par des monstres, et de nombreuses familles puissantes avaient fui avec les trois départements.
Ceux qui étaient restés n’étaient pas sans défense. Comme Garen, ou les gens les plus haut placés, tels que le grand-duc ou la Première Princesse, ils avaient tous quelques atouts dans leur manche.
Et puis, il y avait les plus avisés, qui avaient constaté que la plupart des grandes puissances n’étaient pas parties et avaient donc décidé de rester eux aussi.
La majeure partie du Royaume se retrouva ainsi déserte. Les nobles restés sur place s’employaient à s’emparer des ressources et des territoires, tandis que, bien entendu, personne ne se souciait du chaos qui régnait parmi les civils. Chacun ne pensait qu’à son propre territoire.
Personne ne se souciait le moins du monde des espaces publics.
Après avoir réglé ces affaires, Garen emmena les deux derniers Gardes du Palais du Feu noir et quitta le domaine, pressé de rejoindre la maison de sa cousine.
En chemin, il aperçut des cadavres de chevaux abandonnés sur la route, des maisons en flammes, des pillards qui s’affairaient à récupérer des provisions et des gens à l’allure noble qui saccageaient des boutiques et des habitations civiles.
Tous trois chevauchaient des chevaux unicorne altérés et fonçaient droit vers le quartier de la Lumière des Nuages.
Des trois grands quartiers du Royaume, celui de la Lumière des Nuages était le plus chaotique.
La plupart des habitants étaient des fonctionnaires ou de riches marchands ; c’était donc aussi là qu’on trouvait le plus de bandits et de voleurs.
Garen et ses deux compagnons se heurtèrent à plusieurs groupes de bandits sans peur. Mais lorsque les Gardes du Palais du Feu noir projetèrent sur eux des liquides toxiques qui les changèrent en flaques d’acide, plus personne n’osa leur barrer la route.
Un peu plus de vingt minutes plus tard, Garen arriva devant la maison de sa cousine, dans le quartier de la Lumière des Nuages.
Devant le petit bâtiment blanc qui bordait la route, quelques cadavres gisaient au sol, près de grandes flaques de sang presque séchées.
Le cheval de Garen marcha dans le sang, produisant des bruits d’éclaboussures humides.
Les deux Gardes du Palais du Feu noir sautèrent de leurs montures et se mirent à inspecter rapidement les alentours, éliminant toute source de doute.
Garen leva les yeux vers les deuxième et troisième étages du bâtiment.
La maison était parfaitement silencieuse, comme si elle était vide.
Garen fit le tour du bâtiment à cheval, mais ne vit personne. Les deux Gardes du Palais du Feu noir enfoncèrent la porte et fouillèrent les lieux, sans rien trouver non plus.
Sa cousine et les autres étaient manifestement partis à l’avance.
Garen restait assez inquiet. Il fit donc demi-tour et conduisit les deux autres à l’Académie de la Forêt du Phénix blanc, où il avait demandé à sa cousine et à ses compagnons de se rendre en cas de problème.
Dani avait l’impression que toute cette journée n’était qu’un rêve.
Elle était rentrée chez elle au milieu de la nuit et comptait profiter d’une bonne nuit de sommeil réparateur. Mais alors qu’elle commençait à s’assoupir, sa grande sœur l’avait tirée du lit, l’avait habillée, puis l’avait entraînée dehors à la hâte.
Sylvia, la meilleure amie de sa sœur, qui travaillait elle aussi au palais, les avait accompagnées.
Toutes deux semblaient inquiètes et pressées.
Dani avait vu sa sœur et Sylvia rencontrer un homme d’âge mûr à la porte. Il était accompagné d’un groupe de gardes et s’était adressé sévèrement à sa sœur. Toutes deux avaient paru hésiter sur le seuil.
Mais Sylvia avait alors pris la parole, et sa sœur avait fini par accepter.
Sa sœur avait entraîné Dani à sa suite, puis toutes deux avaient suivi l’homme d’âge mûr hors de leur immeuble.
À peine sortie, elle avait encore l’esprit embrouillé, car elle n’était pas tout à fait réveillée.
Soudain, une sirène stridente retentit dans le ciel et la tira en sursaut de sa torpeur.
L’homme d’âge mûr conduisit les trois filles jusqu’à un campement. C’était un vaste terrain dégagé, bordé de nombreuses tentes blanches, où une foule s’était déjà rassemblée.
Un noble qui se présenta comme Cohen arriva en hâte et les emmena. Toutes trois suivirent un groupe d’hommes et de femmes vêtus de tenues somptueuses, qui se hâtaient vers le grand lac situé derrière le Royaume. En chemin, ces gens ne cessaient de désigner Sylvia du doigt et de chuchoter à son sujet, comme s’ils évaluaient une marchandise, ce qui la mettait très mal à l’aise.
« Je t’avais dit qu’on avait déjà trop de monde. Tu as quand même insisté pour l’emmener ! Très bien, elle toute seule, ça aurait pu aller, mais voilà qu’elle nous ramène aussi deux fardeaux. » La voix aiguë de la meneuse leur parvenait indistinctement.
« Après tout, c’est la fille unique de Petit Frère. Autant l’aider dans la mesure du possible », plaida doucement l’homme.
Ils continuèrent ensuite à se plaindre et à plaider tour à tour. Dani se sentit soudain envahie par une frustration indescriptible.
« Ne t’en fais pas, tout va bien. » Une voix masculine douce s’éleva à côté de Dani. C’était un bel homme vêtu de blanc. « Je suis comme vous, moi aussi, je fais de l’auto-stop en suivant cette famille dans sa fuite. Je m’appelle Kane. Et toi ? » Son sourire bienveillant sembla dissiper une partie des inquiétudes de Dani.
« Je m’appelle Dani. »
« Oh, tu es l’une des deux amies de Mademoiselle Sylvia. » Kane comprit. « Où sont ta sœur et Mademoiselle Sylvia ? »
« Là-bas. » Dani leva les yeux et vit sa sœur et Sylvia devant une femme en robe rouge. Elles baissaient la tête tandis que la femme leur parlait avec dégoût.
Kane sembla les avoir aperçues lui aussi. Il ébouriffa vigoureusement les cheveux de Dani. « Ne t’en fais pas, tout va bien. »
« Kane ! »
Soudain, quelqu’un l’appela de loin.
« Viens ici ! »
« Je vais voir ce qu’il y a. » Kane se retourna et se hâta vers la voix.
Dani le regarda s’éloigner, puis se mit à examiner les alentours, morte d’ennui.
Ils étaient entourés de gardes en lourdes armures blanches, parmi lesquels se mêlaient quelques hommes et femmes vêtus de robes de couleurs différentes. Tous avaient l’air arrogants et regardaient les autres avec mépris. Ils ne parlaient qu’entre eux, comme si adresser la parole aux gens ordinaires risquait de ternir leur statut.
« Qu’est-ce qu’ils ont de si spécial ? » Dani pinça ses petites lèvres.
Soudain, un bruit qu’elle n’oublierait peut-être jamais retentit.
Non loin d’elle, un cri soudain la fit sursauter.
Dani sortit aussitôt de sa torpeur et regarda dans cette direction. Kane, qui venait de s’éloigner, se tenait maintenant à genoux, une main sur le ventre. Le sang coulait de son corps et formait une flaque au sol. Son regard était douloureux et désespéré, empreint d’impuissance.
Comme eux, il s’était joint au groupe en cours de route. D’après ce qu’on leur avait dit, un autre membre d’une famille l’avait amené.
Dani semblait pétrifiée.
Elle avait l’impression que plus rien n’existait au monde, à part cet homme qui gémissait de douleur. Devant lui, un homme aux cheveux dorés, le visage déformé, secouait le sang de sa lame, l’air plein de mépris.
« Un… meurtre… » Dani eut l’esprit complètement vide.
L’homme qui venait de se tenir devant elle, qui venait de lui parler, cet homme au sourire bienveillant… À présent, son corps penchait de côté avant de s’effondrer lourdement, tandis qu’aucun des gardes alentour ne lui accordait un regard. Leurs visages demeuraient froids.
Dani sentit sa bouche s’assécher. Une terreur sans précédent jaillit soudain de son esprit.
Celui qui, quelques instants plus tôt, débordait de vie et se tenait devant elle gisait à présent au sol, son corps se refroidissant à vue d’œil.
C’était la première fois qu’elle assistait à un meurtre.
La première fois qu’elle voyait un mort, quelqu’un qui venait de mourir devant elle…
Son esprit était totalement vide. Elle ne savait pas quand sa sœur l’avait rejointe, ni quand Grande Sœur Sylvia l’avait serrée dans ses bras.
Elle ne cessait de revoir le dernier regard impuissant de Kane. Ce regard semblait la fixer.
« Tout va bien… Tout va bien. » La voix de sa sœur lui parvenait sans cesse à l’oreille.
« Qu’est-ce qu’on fait de ces fardeaux ? »
« On n’a pas le temps. Mettez-les dans la cabine trois. »
« Mais elle est réservée au bétail… »
« On n’a plus de place pour eux. S’ils veulent venir, qu’ils viennent ; sinon, qu’ils dégagent ! » La voix perçante d’une femme leur parvint.
Dani était glacée de la tête aux pieds. Elle avait vu ce qui était arrivé à Kane. Leur statut était semblable au sien ; peut-être leur arriverait-il la même chose…
C’était la première fois qu’elle comprenait à quel point le monde extérieur pouvait être dangereux.
Toute sa vie, elle avait vécu sous la protection de sa sœur, mais c’était la première fois qu’elle voyait la cruauté du monde réel, au-dehors.
Lorsque ces nobles d’ordinaire polis et élégants montraient les crocs, ils se révélaient plus cruels que des bêtes et traitaient la vie humaine comme celle du bétail.
Les filles se forcèrent à suivre le groupe. Une douzaine d’autres personnes environ se trouvaient dans leur situation et partageaient leur statut.
Les grimaces de dégoût et les voix impatientes des nobles qui les précédaient ne cessaient de parvenir aux oreilles de Dani. Pour la première fois, elle prit conscience de l’immaturité et de l’ignorance qui avaient caractérisé sa vie jusque-là.
Chaque jour, elle se disputait égoïstement avec sa sœur pour des broutilles, pour quelques menus plaisirs. Elle se montrait obstinée et déraisonnable, et lui arrivait de sortir certaines affaires pour les vendre. Elle avait fini par croire qu’elle connaissait bien le quartier de la Lumière des Nuages, dans le Royaume. Elle traitait généreusement les voyous des rues et les appelait ses sœurs.
Mais maintenant que la situation en était là, dans ces circonstances, les petits chefs de bande qu’elle connaissait si bien n’étaient pas plus capables d’agir que des poussins face aux puissants gardes et Utilisateurs de totem qui l’entouraient.
Sur la route, le groupe fut sans cesse attaqué par des voyous et des bandits. Des gens mouraient autour d’elle, et ceux qui étaient grièvement blessés étaient vite abandonnés.
Le cœur de Dani se glaçait peu à peu, et sa peur ne cessait de grandir.
Elle vit la même inquiétude sur le visage de sa sœur, ainsi qu’une ombre sur celui de sœur Sylvia.
Sans même s’en rendre compte, leur groupe approcha du grand lac situé derrière le Royaume.
L’esprit de Dani était plongé dans un chaos total, et elle ne percevait presque plus rien.
Vaguement, elle entendit des exclamations de surprise à l’avant. Tout le groupe s’était immobilisé d’un coup. On aurait dit que quelqu’un leur barrait la route.
« Dégagez ! »
Une voix d’homme glaciale leur parvint de loin.
« Monseigneur le comte ! Nous n’avons vraiment pas la personne que vous… » La femme à la voix aiguë continuait de supplier, comme si l’homme qui se trouvait devant elle était bien plus puissant qu’elle. Elle avait perdu toute l’assurance dont elle avait fait preuve jusque-là.
Boum ! Ah !
Après un cri, la voix de la femme se tut.
« Que tout le monde s’arrête et reste sur place ! Laissez monseigneur vous examiner ! » lança une Utilisatrice de totem du groupe, tentant de les apaiser. Les gardes commencèrent à rétablir l’ordre.
Il y avait près d’une centaine de personnes. À l’avant, quelques-uns s’agitaient, mais le groupe ne tarda pas à se calmer.
Le temps s’écoula.
« Grande Sœur !? Qu’est-ce que vous faites ici ? » Soudain, une voix masculine étonnée retentit à l’avant.
Dani releva la tête des bras de sa sœur et regarda devant elle.
Elle reconnut alors une silhouette familière.
C’était Acacia ! Mais comment les avait-il retrouvées ?
Dani eut aussitôt l’impression d’être une noyée qui venait d’apercevoir un visage connu. Son cœur se gonfla de chaleur et de sécurité, comme si son corps se remplissait soudain de force.
Vêtu de blanc, il accourut. Quelques nobles opportunistes et des Utilisateurs de totem l’accompagnaient.
« Je vous cherche depuis si longtemps ! Pourquoi ne m’avez-vous pas écouté ? Pourquoi êtes-vous venues jusqu’ici ? Si quelqu’un ne vous avait pas vues et ne m’en avait pas informé, je n’aurais peut-être pas réussi à vous rattraper à temps ! Qu’est-ce qui arrive à Dani ? »
« Elle a eu un choc… » répondit doucement sa sœur.
« Venez ! » aboya Acacia en se retournant.
Une silhouette entièrement vêtue d’une armure noire s’approcha bientôt et baissa la tête sans un mot.
« Emmenez-la. Nous partons directement à l’hôpital royal ! Non, laissez tomber, je m’en charge ! »
Dans un état second, Dani sentit une large poitrine la soulever, et une sensation de sécurité sans précédent jaillit dans son cœur.
Tiens, Cia avait donc aussi ce côté-là. Dani ne l’avait jamais vu ainsi ; son compagnon d’enfance lui paraissait soudain étranger. Il était devenu plus éblouissant, plus brillant, et commençait à se confondre avec quelque fantasme qu’elle nourrissait au fond d’elle…
Elle plaqua fermement son visage contre sa poitrine et ne tarda pas à s’endormir.