Chapitre 43
Garen suivit Phelia jusqu’au cinquième étage et découvrit que la porte en acier près de l’escalier était ouverte. Un homme en costume noir, les cheveux coupés en brosse, se tenait à côté. Il dévisagea Garen avant de lui demander : « Vous êtes Garen, n’est-ce pas ? Votre oncle vous attend dans son bureau. »
Garen hocha la tête. Il se changea ensuite de chaussures, rajusta sa tenue, puis suivit Phelia jusqu’au bureau après avoir refermé la porte.
Dans la cheminée près du hall, le feu crépitait et sa chaleur réchauffait la pièce. En traversant le hall, il aperçut une fille aux cheveux roux attachés en queue-de-cheval, qui dormait paisiblement sur le canapé, vêtue de sa robe d’entraînement blanche.
Garen posa les yeux sur elle et s’attarda tout particulièrement sur ses bras et ses cuisses avant de poursuivre son chemin vers le bureau.
Un couloir séparait le bureau du hall. Ses murs étaient couverts de miroirs aussi limpides que le ciel. Garen se pencha devant l’un d’eux et vit son reflet le regarder.
Cheveux courts d’un noir violacé. Orbites rouge sombre. Un tee-shirt noir qui couvrait à peine son corps musclé. Avec sa silhouette élancée, il dégageait malgré tout une impression de robustesse.
À première vue, Garen avait manifestement passé beaucoup de temps à s’entraîner. Le moment était idéal : en pleine puberté, il grandissait et se musclait plus vite qu’avant.
Sans perdre de temps, Garen poussa la porte en bois de rose du bureau. Il y vit deux rangées de bibliothèques alignées contre les murs et une longue table en bois noir au centre de la pièce.
Un vieil homme aux cheveux blancs et son oncle étaient assis près de la table, savourant leur café ; son arôme emplissait la pièce.
Toc. Toc.
Garen s’immobilisa et frappa doucement à la porte.
Il était évident que son oncle avait pris du poids. Ses épais sourcils noirs se plissèrent ; absorbé dans ses pensées, il semblait s’affaisser sur son siège. Il ne tourna la tête vers la porte qu’en entendant Garen frapper.
« Ah, Garen ! J’ai presque cru que tu m’avais oublié, à force de ne pas venir me voir ! Qu’est-ce que tu deviens, ces derniers temps ? Même Ying Er m’a dit qu’elle ne te voyait plus beaucoup. Tu t’entraînes toujours dans ce dojo, au moins ? » lança l’oncle de Garen en désignant le siège en face de lui. « Viens t’asseoir. Ça fait si longtemps que nous n’avons pas discuté, entre oncle et neveu. »
Garen acquiesça et s’assit aussitôt. Il jeta un coup d’œil au vieil homme aux cheveux blancs. À en juger par son apparence, celui-ci devait avoir entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Il avait la barbe et les cheveux blancs et portait une robe blanche.
Mais ce qui retint vraiment l’attention de Garen, c’était le regard préoccupé que le vieil homme posait sur lui depuis qu’il avait franchi le seuil.
Détournant les yeux du vieil homme, Garen se redressa et regarda son oncle.
« Mon oncle, j’ai entendu dire que vous vouliez me léguer vos biens. C’est vrai ? demanda Garen, soucieux.
— Bien sûr que c’est vrai, répondit l’oncle Anjer en haussant un sourcil. J’ai pris cette décision il y a longtemps. »
Il tapota doucement la table du bout des doigts, produisant un rythme régulier.
« Comment dire… Je vais tout te raconter depuis le début. Après tout, je sais que tu ne cours ni après le pouvoir ni après l’argent. Alors, si je ne t’explique pas clairement les choses, j’ai peur que tu refuses mon héritage. »
Garen resta interdit, ne sachant que répondre. Pourtant, son oncle avait raison : il ne se souciait ni du pouvoir ni de l’argent. Peut-être était-ce parce qu’il possédait une capacité qui le rendait indifférent à ce genre de biens, ou peut-être y avait-il une autre raison. Quoi qu’il en soit, si son oncle ne lui expliquait pas clairement la situation, il était bien décidé à le convaincre de renoncer à cette décision.
L’oncle Anjer marmonna pour lui-même, puis reprit : « Tu connais la situation de mes deux enfants. Ils ne peuvent certainement pas hériter de mes biens. Lombarth comme Phelia sont turbulents et immatures. Ils changeront peut-être en grandissant, mais c’est peu probable. »
« Quant aux jeunes de la famille de ma femme… Ils sont bien trop ambitieux ! Je dois reconnaître qu’ils ont certaines capacités, mais je suis sûr que s’ils héritent de mes biens, il ne restera bientôt plus rien ! Qu’adviendra-t-il alors de Phelia et de Lombarth ? Tout ce que j’ai construit, mes affaires et mon réseau, leur serait remis sur un plateau ? Jamais ! »
Garen hocha la tête.
L’oncle Anjer sortit une cigarette et l’alluma avant de poursuivre : « Je reconnais que cette situation doit te mettre dans l’embarras. Je t’en prie, pardonne-moi. Mais je ne veux vraiment pas que mon héritage tombe entre les mains d’un autre ! J’ai encore deux enfants ! Oui, Phelia et Lombarth. Lombarth me donne toujours du souci, mais c’est quand même mon fils, Garen. »
Il plongea son regard dans celui de Garen.
« Depuis ton enfance, tu as montré un talent remarquable pour les affaires. Tu es le seul à pouvoir m’aider à préserver mon héritage. Je sais que tu n’as jamais convoité ce que je possède, mais pense à Phelia. Lombarth n’a jamais réussi à s’entendre avec toi, mais Phelia t’a toujours apprécié, pas vrai ? Toi aussi, tu l’aimes bien, non ? Je peux vous fiancer, si tu veux. »
Garen fut stupéfait, presque incapable de parler. Il n’avait jamais voulu s’engager dans une autre voie, mais à cet instant, il ne savait pas comment refuser son oncle.
En outre, à en juger par la situation, l’oncle Anjer semblait être au bout du rouleau : il n’avait que quarante ans, et pourtant il préparait déjà sa succession.
L’oncle Anjer tira une longue bouffée de son cigare. Peu après, des volutes blanches lui sortirent des narines.
« Je sais que ça tombe de nulle part, mais j’espère que tu y réfléchiras sérieusement. » Cette fois, il lui parla comme à un autre adulte.
Garen acquiesça.
« Si c’est ce que vous souhaitez, mon oncle. » Garen plissa les yeux avant de poursuivre : « Mais pourriez-vous me dire pourquoi vous vous dépêchez à ce point de tout organiser ? Vous êtes encore dans la force de l’âge. N’est-il pas trop tôt pour vous inquiéter de tout ça ? »
L’oncle Anjer parut moins tendu, soulagé que son neveu ne l’ait pas rejeté d’emblée. Il sortit un petit coupe-cigare, en tailla le bout, puis le porta à ses lèvres. Ensuite, il désigna le vieil homme.
« Naturellement, j’ai mes raisons. Allez, laisse-moi vous présenter. Voici mon vieil ami Adonis. Il séjourne chez moi depuis quelque temps. Quant à celle qui dort sur le canapé, dehors, c’est son disciple, Winnie. Vous pratiquez tous les deux les arts martiaux ; j’imagine que vous aurez beaucoup de sujets en commun. »
Garen fronça les sourcils. « Mon oncle, vous ne m’avez toujours pas expliqué la raison. Peut-être que… » Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase : un grand bruit retentit et la porte du bureau s’ouvrit à la volée.
Tous trois tournèrent la tête vers l’entrée et découvrirent Lombarth, essoufflé, qui se tenait là et dévisageait Garen avec fureur.
« Garen ! C’est toi ! Encore toi ! »
Garen fronça de nouveau les sourcils. Il voulut parler, mais on l’interrompit une fois encore.
« Sors d’ici ! » cria l’oncle Anjer. Il se leva et désigna la porte du doigt. « Tu ne vois pas qu’on discute ? Dehors ! »
Lombarth allait répliquer, mais, voyant l’expression de son père, il claqua la porte à contrecœur et s’en alla.
À bout de souffle, l’oncle Anjer se rassit et écrasa rageusement son cigare dans le cendrier.
« Ce Lombarth dépasse les bornes ! Excuse-moi, je dois lui donner une leçon. En attendant, pourquoi ne pas discuter tous les deux ? Vous devriez avoir des sujets en commun, puisque vous pratiquez tous les deux les arts martiaux. Je suis sûr qu’Adonis ne verra pas d’inconvénient à te donner quelques conseils, Garen. »
Il se leva, toussa violemment, puis quitta le bureau.
Un déclic retentit tandis que la porte se refermait lentement.
Garen resta assis, observant en silence le vieil homme en face de lui. Celui-ci le regardait d’un air préoccupé depuis qu’il avait franchi le seuil.
Leurs regards se croisèrent, mais aucun des deux ne dit un mot.
« Jeune homme, ta pratique a dévié de la bonne voie », finit par dire Adonis.
« La bonne voie ? » Garen était déconcerté. Il avait d’abord cru que le vieil homme allait lui parler de ses liens avec son oncle, mais voilà qu’il se mettait à juger sa pratique.
« Pratiquer les arts martiaux, c’est apprendre à maîtriser son cœur. Mais ta propre force a fini par influencer le tien, murmura Adonis. Plus tu profiteras des avantages qu’elle t’apporte, plus tu t’y habitueras, jusqu’à ne plus pouvoir t’en passer. Et si tu fondes ta pratique sur elle, tu finiras par n’être que son pantin ! Tu passeras ta vie à pratiquer les arts martiaux pour devenir plus fort ! »
Le vieil homme se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et baissa les yeux.
« Tu croyais qu’il suffisait d’accroître ta force pour te sentir en sécurité ? »
Garen frissonna. Il releva la tête vers le vieil homme et demanda : « Que voulez-vous dire ? »
« Ne laisse pas ta force détourner ton esprit. Le fort restera toujours fort, et le faible restera toujours faible. » Adonis secoua la tête et se dirigea vers la porte. Celle-ci s’ouvrit puis se referma, sans le moindre bruit.
Garen resta assis, le visage incertain.
Hou-la !
Il se leva brusquement et posa doucement les mains sur sa poitrine. Ses muscles étaient aussi solides et durs que la pierre, pourtant cette force ne lui avait jamais apporté la paix intérieure.
Boum !
Le bouclier d’entraînement que tenait Garen reçut un violent coup de pied. Un nuage de poussière se répandit dans toutes les directions depuis l’endroit où il se tenait.
Une série de coups s’abattit furieusement au même endroit.
Boum ! Boum ! Boum ! Boum ! Boum !
En un instant, quatre bruits se chevauchèrent. Garen fut lentement repoussé et ses mains peinèrent à maintenir le bouclier en place.
La sœur aînée Darcia ramena lentement ses poings et expira profondément. Ses tempes étaient rouge sang, signe que seuls les maîtres du Dojo du Nuage Blanc arboraient. À mesure qu’elle se calmait en ramenant les poings, la rougeur de ses tempes s’estompa.
« À toi, petit frère. » Darcia retira le bouclier des mains de Garen. « Maintenant, c’est à toi d’attaquer. »
« D’accord », acquiesça Garen.
Tous deux, vêtus de robes noires, s’affrontaient au deuxième étage du Colisée des arts martiaux du Nuage Blanc.
Boum ! Boum ! Pff !
Comme deux grains de poussière, ils se tenaient au milieu du sol brun-rouge fraîchement carrelé. À chacun de leurs échanges, de minces filets de poussière blanche tourbillonnaient autour d’eux. Le crissement de leurs pieds contre le sol suffisait à faire serrer les dents.
Garen enchaîna les coups directs et les crochets vers Darcia, mais elle les bloqua tous avec une précision parfaite.
Darcia semblait parfaitement à l’aise et ses pas étaient légers comme des plumes. Le tatouage du tigre blanc, qui apparaissait par instants durant leur entraînement, semblait prendre vie quand elle bougeait avec vigueur. Ses tempes rouge sang et ses yeux perçants qui semblaient sourire lui donnaient un charme singulier.
Après deux cents échanges, Garen fut enfin à bout de souffle. Il s’interrompit, recula de quelques pas et respira péniblement.
« Hmpf… Grande sœur, je peux te poser une question ? »
« On dirait que quelque chose te tracasse ? » Darcia esquissa un sourire en s’avançant vers Garen.
Boum !
Elle lui asséna un violent coup de pied dans la poitrine, le faisant trébucher à travers la salle.
« Ce que tu dois faire, c’est t’entraîner, et rien d’autre ! » Darcia le regarda avec mépris. « La confusion, l’hésitation, l’indécision, la lâcheté… Chasse tout ça de ton esprit ! Tu perds ton temps si tu restes prisonnier de ton passé. »
Elle leva haut la jambe, jusqu’à sa poitrine — sa posture rappelait celle d’un éléphant enragé — et l’abattit sans pitié sur la tête de Garen.