Chapitre 422
Deux jours plus tard, Avic annonça que la cérémonie et l’audience royale étaient reportées.
Sur le chemin du retour vers son palais, Tina vit de nombreux serviteurs et servantes chuchoter entre eux.
Elle venait de rentrer du bain et arrivait à la porte principale de son palais lorsqu’elle aperçut son assistante personnelle, Bottler, qui discutait à voix basse avec une servante vêtue de blanc. Elles étaient si absorbées par leur conversation qu’elles ne remarquèrent pas du tout l’arrivée de Tina.
« Bottler ! »
Bottler tressaillit et courut aussitôt vers Tina. L’autre servante s’enfuit à la hâte, comme si elle cherchait à échapper à quelqu’un.
« De quoi vous ragotiez toutes les deux ? » Le petit visage de Tina prit un air plutôt sévère.
« Votre Altesse, Princesse… Non… ce n’est rien… » Bottler était si effrayée qu’elle en blêmit et peinait à articuler.
Tina fit entendre un petit grognement, mit ses mains derrière le dos et entra dans son palais.
En vérité, elle savait de quoi ces gens parlaient.
Depuis que Garen avait été nommé nouveau Maître du Palais du Feu noir, les défenses du palais avaient été profondément remaniées. Les endroits autrefois gardés par la Garde royale étaient désormais, pour la plupart, sous la protection des Gardes du Feu noir. Ces gardes ressemblaient à des bêtes dépourvues d’émotions : ils ne parlaient jamais et ne bavardaient pas. Ils ne connaissaient que la loyauté et le devoir, et n’obéissaient qu’aux ordres du Maître du Palais du Feu noir, Garen, et de Sa Majesté.
Depuis peu, des rumeurs circulaient au palais : la disparition de la Troisième Princesse aurait un lien avec le comte Garen, récemment nommé.
Tina ne commentait aucune de ces rumeurs. Mais au fond d’elle, elle savait parfaitement que Garen était étroitement lié à la mort de sa Troisième Sœur. Elle avait surpris ses Première et Deuxième Sœurs en train de se disputer, en partie à propos des résultats de l’enquête sur le comte Garen. La Troisième Princesse était bel et bien morte dans le manoir du comte.
Mais plus terrifiante encore était la réaction de leur père et roi, Avic, à la mort de la Troisième Princesse, qui avait alors ses faveurs. Lorsqu’il avait appris les résultats, il n’avait rien fait. Il n’avait pas puni Garen, pas même le moins du monde, et avait fait comme si rien ne s’était passé, jusqu’à ce que l’affaire finisse par tomber dans l’oubli.
À partir de ce jour, Tina avait commencé à mûrir peu à peu et avait remarqué que le regard de son père sur elle devenait de plus en plus inquiétant.
Enfermée au plus profond de ce palais lourdement gardé, elle se sentait comme un canari dans une cage dorée, incapable d’agir et n’osant rien tenter.
Tina entra dans sa chambre, ferma la porte et s’approcha de la fenêtre. Elle allait tirer les rideaux lorsqu’elle entendit soudain des voix en contrebas. Elle se figea sur-le-champ.
« … Le capitaine des gardes du Deuxième Palais, Caesure, a été condamné à mort… »
« Le capitaine Caesure n’était-il pas celui en qui la Deuxième Princesse avait le plus confiance ? »
« Qui lui a demandé d’offenser le comte ? Devant Sa Majesté… » La voix s’éloigna.
Mais Tina savait que tout le monde au palais manigançait toujours quelque chose. Ces paroles n’étaient pas parvenues à ses oreilles par hasard : les gens de son palais les lui avaient délibérément fait entendre.
Ils avaient peur, ils redoutaient le nouveau comte Garen. Ils craignaient qu’elle ne l’offense par inadvertance et pensaient qu’elle ne comprenait rien… Pourtant, elle avait tout compris.
Ce nouveau Maître du Palais était cruel et impitoyable. En apparence, il témoignait du respect aux princes et princesses royaux, mais lorsqu’il passait à l’action, il se montrait d’une cruauté incroyable. Le capitaine Caesure était aussi proche de la Deuxième Princesse qu’une sœur, et pourtant, cette dernière avait été tuée d’un seul coup ce matin même.
Le cœur de Tina fut parcouru par un froid glacial : c’était le pressentiment d’un danger imminent. Dans la lignée royale, elle et Twelve possédaient les pouvoirs prophétiques les plus puissants. À présent, ce don commençait à la mettre en garde, mais elle ne pouvait rien faire. Elle savait que le danger approchait, mais ne pouvait pas lui échapper.
Deux jours seulement après sa promotion, le comte Garen avait déjà lancé un vaste nettoyage.
Avec le soutien sans réserve d’Avic, les gardes spéciaux du Palais du Feu noir se déployèrent comme une toile d’araignée et se répandirent dans chaque recoin du palais. Chaque prince et princesse royal avait désormais dans son palais un membre du Feu noir chargé de l’observer.
Autour du palais d’Avic, situé au centre, tous les Gardes du Feu noir formaient un réseau de surveillance inébranlable.
Tina comprit avec effroi que les Gardes du Feu noir avaient bouché certains angles morts que les utilisateurs de totems les plus puissants ne remarquaient généralement pas, et qu’elle empruntait souvent pour sortir. Le palais tout entier ressemblait de plus en plus à un tonneau de métal hermétique, qui lui coupait le souffle.
Beckstone et les autres ne tarderaient sans doute pas à venir, mais dans ces conditions, il n’y avait plus seulement l’Épée de la Guirlande, Edin : il y avait aussi Garen, le Dragon à neuf têtes.
Tina serra les dents.
« Il faut que je trouve une solution ! »
Comme Garen l’avait supposé, l’assassinat n’avait pas été avancé, mais la cérémonie de l’égide semblait avoir été reportée.
Avic avait prévu de rencontrer lui-même le Prince Noir, et avait scindé le plan initial — la cérémonie et l’audience — en deux parties.
Après être devenu Maître du Palais du Feu noir, Garen avait laissé entendre à Avic à plusieurs reprises que la cérémonie de l’égide risquait de mal tourner. Il n’avait pas clairement désigné Delouse, mais s’était contenté de lui signaler que des forces extérieures pourraient s’en prendre à la cérémonie.
Avic avait toujours été méfiant. Après les allusions de Garen, auxquelles s’ajoutait la confiance inhabituelle qu’il lui témoignait, il lui donna tacitement la permission de mener un vaste nettoyage du palais intérieur.
Sans chercher à faire le bien, mais en veillant au moins à ne pas faire le mal. Avec cette attitude, la sécurité du palais se renforça de jour en jour.
Sous la protection de Garen, Avic se rendit cinq jours plus tard, accompagné d’Edin, à une réunion secrète avec le Prince Noir. Ils parvinrent à une série d’accords.
Après la réunion, le Prince Noir quitta rapidement le royaume.
Garen n’eut beau ne pas avoir rencontré l’un des trois héros, son intervention avait indéniablement modifié le cours de l’histoire.
Le Prince Noir n’était plus coupable d’avoir assassiné le roi, et la moitié des plans de la Société Obscuro tombèrent à l’eau.
Une semaine plus tard
Le cabinet du roi
Avic était assis face à Garen et Edin.
Tous trois jouaient à un jeu pour trois appelé Nala. Il ressemblait un peu aux dames : le but était d’atteindre le premier un objectif fixe. En chemin, toutefois, les pions pouvaient se capturer les uns les autres, à condition de respecter certains critères. Comme aux échecs, où les pièces différaient par leur rang et leur position.
Avic portait des vêtements blancs décontractés. Il souriait, l’air détendu, et menait la partie.
Garen et Edin, eux, portaient des manteaux noirs dont seuls les revers différaient : l’un était rouge sombre, l’autre argenté.
Tous deux jouaient eux aussi avec aisance.
Des trois, Avic avait une nette avance, Garen arrivait deuxième et Edin, dernier.
Même en dernière position, Edin ne perdait pas son calme et continuait à jouer avec lenteur et régularité. Comparé à ce génie de l’Empire, alors dans la trentaine, Garen avait un tempérament bien plus ordinaire.
La pâle lumière blanche du matin entrait derrière Avic et tombait sur le bord du plateau blanc, où elle se reflétait en un faible éclat.
Tous trois jouaient avec une concentration absolue.
Clac.
Garen posa doucement un pion et jeta un regard à Avic. À présent, il éprouvait un véritable respect pour cet empereur.
En simple mortel, il avait réussi à les forcer tous deux à jouer à leur plein niveau. Avec un esprit pareil, pas étonnant qu’il régnât sur un pays aussi vaste que Kovitan.
Et depuis qu’il avait pris la tête du Palais du Feu noir, plus Garen en apprenait sur Avic, plus il avait l’impression que l’empereur n’était pas aussi ignorant du danger qu’il le prétendait. Il semblait jouer une partie bien plus vaste.
Il y avait quantité de choses qu’un utilisateur de totem de haut niveau comme lui ne parvenait pas à discerner clairement.
Aux échecs de Nala, ni Garen ni Edin ne se retenaient. À vrai dire, s’ils relâchaient leur attention ne serait-ce qu’un instant, Avic engloutirait aussitôt leurs pièces les plus importantes.
« Garen, comment les choses se passent-elles au Palais du Feu noir ? Pas de gros problèmes ? » demanda calmement Avic tout en jouant.
Garen sourit.
« Puisque vous m’avez confié les Gardes du Feu noir tels qu’ils sont aujourd’hui, sire, c’est que vous me faites confiance. Vous faites confiance à ma famille Trejons. Alors, même s’il y a des problèmes, ce n’en sont pas vraiment. »
Les Gardes du Feu noir étaient en réalité le fruit des recherches de Vanderman : les Sphères de liane verte.
Sous les ordres d’étrangers, ces gardes ne pouvaient déployer que la moitié de leur véritable puissance. Mais sous les ordres de Garen, les Sphères de liane verte n’étaient à l’origine que des Totems aberrants personnels que Vanderman avait conçus spécialement pour lui. Ou plutôt, ce n’étaient plus des totems, mais le résultat d’une expérimentation scientifique.
Dans ces conditions, les Gardes du Feu noir — ces cobayes vivants créés grâce à des noyaux parasitaires — constituaient naturellement une force que seul Garen pouvait véritablement comprendre.
Ajoutez à cela la réputation de loyauté de la famille Trejons, et Avic put enfin se détendre tout à fait et confier les Gardes du Feu noir à Garen. Avic avait déjà prévu de le faire lorsqu’il avait vu le jour et découvert les propriétés particulières des Sphères de liane verte.
La création des Gardes du Feu noir avait doté l’arsenal de l’Empire d’une force entièrement nouvelle. Ils étaient moins de deux cents, mais tous appartenaient aux morts-vivants : ils avaient subi d’innombrables opérations et possédaient la puissance d’élite de la Forme deux. Dépourvus d’émotions, ils n’étaient loyaux qu’au détenteur de la Sphère de liane verte : Garen.
Tant que le département de recherche et développement n’aurait pas trouvé le moyen de supprimer cette loyauté exclusive, seul Garen pourrait prendre la tête du Palais du Feu noir. C’était la conclusion à laquelle Avic était parvenu après de nombreuses tentatives.
« Garen, votre père, Vanderman, est mort pour la famille royale, et je m’en suis toujours senti coupable. Mais s’il vous voyait aujourd’hui, devenu un rouage essentiel du pays, je suis sûr qu’il serait fier de vous, lui aussi. Alors, s’il arrive quoi que ce soit au palais, agissez sans hésiter, dit calmement Avic. Quoi qu’il arrive, je crois que nous serons toujours du même côté. »
Le visage de Garen tressaillit.
Bien sûr qu’ils étaient du même côté : la famille Trejons avait une vieille rancune contre la Société Obscuro, et une rancune plus grande encore contre la Société Terraflor. La seule puissance sur laquelle elle pouvait compter, c’était la famille royale.
Il jeta un regard à Edin, assis à côté de lui.
Edin, Veska et les deux grands-ducs : voilà les quatre seules personnes du royaume dont il devait se méfier. Cela dit, il ne comptait pas le vieux monstre qui se cachait peut-être au plus profond du palais.
D’après les suppositions de Garen, tous les quatre étaient plus puissants que lui et occupaient sans doute des postes importants dans les trois départements. Ou peut-être étaient-ils déjà les principaux dirigeants, tout en haut de ces départements.
« J’ai entendu dire que lord Veska était retourné au département de Géométrie pour régler temporairement certaines affaires », lança soudain Edin, sans raison apparente.
« C’est exact. Après avoir attendu si longtemps, ils vont peut-être enfin passer à l’action, répondit Avic d’un ton évasif en hochant la tête. Attendre davantage ne ferait que réduire à néant tous leurs efforts. »
Garen plissa légèrement les yeux.
« On dirait donc que vous vous y étiez préparé depuis longtemps, Votre Majesté. »
« Je n’aurais pas voulu que les choses tournent ainsi non plus… » Avic soupira. « Mais personne n’aurait pu deviner que la personne qui me trahirait serait celle en qui j’avais le plus confiance. »
Le cœur de Garen fit un bond. Il était donc au courant.
« Votre Majesté, que voulez-vous dire ? »
« Le moment venu, la sécurité du palais sera entièrement entre vos mains. » Avic n’en dit pas davantage, mais il était manifestement prêt à agir. Son expression laissait paraître une pointe de lassitude et de mélancolie. Il lui était visiblement encore difficile de s’en prendre à quelqu’un qui l’avait accompagné pendant tant d’années.
Les pensées de Garen s’emballèrent.
Si Avic le savait depuis le début, comment l’assassinat aurait-il pu réussir ?
Soudain, Garen éprouva un vif intérêt pour Delouse, de la Société Obscuro. Malheureusement, malgré tout ce temps, Delouse ne l’avait toujours pas rencontré.
Tout à coup, il pensa à Tina, l’Onzième Fille royale, ainsi qu’à Beckstone et aux autres. Peut-être que tout cela avait aussi un rapport avec eux ?