Chapitre 417
Garen et Kid descendaient une rue faiblement éclairée. Alors qu’ils s’apprêtaient à monter dans une calèche, ils entendirent des pas réguliers derrière eux.
Dani Hathaway les rattrapa. Arrivée à leur hauteur, elle se pencha en avant et tenta de reprendre son souffle.
« Ça fait si longtemps qu’on ne s’est pas vus, Cia, et tu voulais déjà partir ? Pourquoi ne pas aller s’amuser un peu ? » demanda-t-elle, le visage avenant, après avoir repris son souffle.
Son quotidien était plutôt ennuyeux, et il était rare que son ancien camarade de jeu refasse surface. En plus, il avait l’air riche. Elle se disait qu’elle pourrait facilement lui soutirer un peu d’argent si elle s’y prenait bien, car elle était à court ces derniers temps. Elle n’allait pas laisser passer pareille occasion, d’autant qu’elle se disputait avec sa sœur depuis quelque temps.
Depuis le début du chaos, elle avait vaguement entendu sa sœur parler de ce qui s’était passé dans le manoir de Vanderman. Mais cela ne lui avait rien fait : elle n’avait pas vraiment de rapports avec son oncle, et c’était sa sœur qui le fréquentait souvent. Elle gardait seulement quelques souvenirs des jeux qu’elle avait partagés avec Acacia dans leur enfance, mais même ceux-là furent bientôt relégués au fond de sa mémoire.
Le royaume était très sûr, et le nombre de réfugiés avait augmenté à cause du chaos. Pourtant, la paix y régnait toujours.
Dani avait entendu dire que les créatures qui rôdaient hors du royaume étaient puissantes et féroces, et qu’elles mettaient en pièces quiconque s’aventurait dehors. Mais elle n’en avait jamais vu de sa vie.
Garen, qui venait de l’extérieur du royaume, avait piqué sa curiosité lorsqu’elle l’avait rencontré.
Garen jeta un coup d’œil à Dani, puis se tourna vers Kid.
« Tu peux y aller. Je te retrouverai plus tard à la Guilde de guerre. »
« D’accord. De toute façon, j’ai faim », répondit honnêtement Kid.
Après avoir payé la course, ils regardèrent la calèche s’éloigner peu à peu dans la nuit brumeuse.
Garen se tourna alors vers Dani.
« D’accord. J’ai des choses à régler tout à l’heure, alors je ne pourrai rester avec toi qu’un moment. »
« Je comprends. » Dani lui prit le bras. « Laisse-moi t’emmener dans un endroit intéressant. »
« De quel genre d’endroit s’agit-il ? » Garen avait promis de donner une leçon à Dani.
« Suis-moi, c’est tout. » Dani héla une calèche sans lâcher le bras de Garen.
Tous deux se rendirent à la frontière entre le quartier de la Lumière des Nuages et le quartier marchand.
Au son d’une musique assourdissante, deux femmes vêtues de rouge sang dansaient avec frénésie sur scène. En contrebas, une foule immense hurlait, les bras levés, et jetait de temps à autre des fleurs en papier sur les danseuses.
C’était un bar.
Situé entre le quartier marchand et celui de la Lumière des Nuages, il occupait une vaste surface et attirait surtout des adolescents. Tous étaient habillés de façon extravagante.
Dans un coin, un groupe de musiciens au style non conformiste jouait toutes sortes d’instruments.
À côté de l’entrée se trouvait un comptoir ovale à trois pieds, derrière lequel de jeunes et jolies serveuses faisaient le spectacle tout en préparant les boissons.
Accoudé au fond du comptoir, Garen se balançait nonchalamment, observant la foule déchaînée sur la piste.
Au début, il avait craint qu’on le reconnaisse à son uniforme. Mais il n’aurait jamais imaginé que tout le monde ici porterait des tenues bien plus voyantes que la sienne.
On voyait des uniformes de la garde royale, des gardes spéciaux royaux, des tenues de généraux, des costumes de forgerons de totems, et ainsi de suite. Tout n’était que déguisements soigneusement conçus. Les vêtements étaient faits de matériaux ordinaires ; sans l’absence de lueur totémique, Garen aurait cru que tous ces gens étaient de véritables membres de ces corps.
En y regardant de plus près, il comprit que tous ces uniformes étaient faux.
Le bar était bondé, mais il était évident qu’il n’avait rien de distingué. Le royaume comptait bon nombre de jeunes utilisateurs de totems, mais ils ne fréquentaient certainement pas un établissement de ce genre.
Garen aurait pu observer la foule toute la journée sans y repérer plus d’une poignée d’utilisateurs de totems. C’étaient les élites du lot et, hommes ou femmes, ils étaient toujours entourés d’un groupe de gens. Au mieux, on en comptait un par groupe.
Il était clair que la majorité des clients ne venait pas de familles fortunées. Cet endroit n’était qu’un lieu où les gens du peuple pouvaient évacuer leurs émotions.
En cette époque chaotique, les gens du peuple ne pesaient rien, leur statut social avait touché le fond et l’autorité des utilisateurs de totems ne cessait de grandir. Dans un tel contexte, chacun ressentait le besoin de se défouler. C’est ainsi que des endroits comme celui-ci avaient vu le jour ; tout le monde se déguisait pour flatter son ego. C’était aussi pour cela que chacun se maquillait abondamment : personne ne voulait être reconnu.
C’était la première fois que Garen participait à ce genre de sortie dans ce monde.
Qu’il s’agisse d’Acacia autrefois ou de Garen aujourd’hui, tous deux appartenaient à l’élite de ce monde et jouissaient d’un statut social élevé. Les lieux où ils se divertissaient étaient toujours réservés à l’avance.
Fils d’un vicomte et noble d’un territoire, Acacia avait sur Terre un statut comparable à celui du fils d’un gouverneur de Huaxia ; aucun roturier ne pouvait espérer l’égaler. Les marchands et les petits nobles qui cherchaient à se lier d’amitié avec lui étaient légion. Il lui était donc impossible de fréquenter ce genre d’endroit.
À présent, Garen était au sommet du quatrième niveau parmi les utilisateurs de totems, et sa puissance réelle au combat égalait celle d’un utilisateur de totems ordinaire du cinquième niveau.
Dans tout le royaume, il comptait parmi les personnages influents. Seuls les hauts dignitaires de l’Empire de Kovitan et des Trois Départements pouvaient se mesurer à lui. Sur Terre, son influence aurait été comparable à celle d’un premier ministre.
Pourtant, à cause de son identité particulière, il ne pouvait que rester dans l’ombre, loin des regards du public.
Appuyé contre le comptoir blanc, Garen sirotait paresseusement l’alcool violet qu’il tenait à la main. Des bulles s’en échappaient sans cesse.
Dans un endroit pareil, son visage singulier ne suscitait aucun soupçon : tout le monde arborait un tatouage lumineux ou autre. Quatre ou cinq personnes avaient même d’étranges boucles d’oreilles, et la plupart portaient des ornements argentés sur les paupières.
Pourtant, rares étaient ceux qui, comme lui, ne se maquillaient pas du tout.
Dani l’avait entraîné ici, puis s’était mêlée à la foule compacte pour profiter de la soirée avec ses amis.
« Hé, beau gosse, tu es seul ? » Une jolie femme aux cheveux blonds et au fard à paupières rouge violacé se pencha vers lui et le regarda dans les yeux, un verre d’alcool transparent à la main.
Ce n’était qu’une roturière. Garen lui jeta un coup d’œil et se désintéressa aussitôt d’elle.
« Désolé, j’ai déjà quelqu’un », répondit-il poliment.
Stupéfaite, la femme ne s’attendait pas à essuyer un refus. Elle s’éloigna, déçue.
Sans Dani, Garen ne perdrait pas son temps ici.
Même si cette expérience de la vie des gens du peuple lui semblait nouvelle, elle ne suffisait pas. Vu son identité et son autorité, sa présence ici risquait de lui attirer des ennuis, à lui comme aux gens du peuple.
En voyant Dani se déhancher avec énergie au milieu de la foule compacte, il fut soulagé de constater qu’elle savait éviter qu’on la touche tandis qu’elle dansait parmi les filles.
Sinon, Garen n’aurait pas su comment se justifier auprès de Sophie.
Il vida son verre et attendit Dani en silence.
« Dani, ce type est vraiment plein aux as ? » lui demanda doucement une fille aux cheveux courts et violets.
« Bien sûr ! Tu as vu de quoi est faite sa chemise ? Je te le dis, rien que cette chemise vaut… » Dani lui montra quatre doigts.
« Quatre cents rumbs d’argent ?! » La jeune fille avait tout au plus quatorze ans, mais son visage était couvert de poudre blanche et ses cernes peintes en noir lui donnaient l’air d’un panda. Assez fière de son originalité, elle plaqua une main sur sa bouche pour cacher sa surprise.
« Quatre cents ?! Je parle de quatre mille ! » Dani souriait de ravissement.
Les personnes autour d’elles en restèrent bouche bée.
« Quatre mille ? Mon Dieu ! Personne ne me donnerait autant si on me vendait ! »
« Quatre mille rumbs d’argent, ça me suffirait pour vivre toute une année ! »
« Où as-tu déniché ce beau gosse plein aux as ? »
« Dani, je t’envie tellement ! Il est encore plus riche que mon cousin, non ? »
Ses amies l’enviaient toutes, ce qui rendit Dani très fière et satisfaite. Elle jeta discrètement un regard à Garen, qui se tenait à distance. Elle devait reconnaître que, dans ce lieu si bruyant et désordonné, il dégageait un calme apaisant en sirotant son alcool violet. Ses cheveux blonds lui tombant aux épaules ondulaient librement près du bar ; sa belle silhouette et ses muscles fermes le distinguaient du reste de la foule.
« Mon cousin l’a dit ! Il a promis de payer toutes nos dépenses ce soir ! » Dani agita joyeusement ses petites mains.
« Ouais ! » s’écria soudain un groupe de jeunes.
Dani se sentit coupable en regardant Garen et remarqua qu’il observait le liquide dans son verre.
Garen s’aperçut qu’on le regardait. Il posa son verre et lui sourit.
Dani se sentit encore plus coupable.
Dans un coin du bar, deux femmes semblaient détonner dans le décor.
Elles étaient assises dans un box séparé par une paroi vitrée. L’isolation phonique était bonne, et le miroir sans tain leur permettait de tout voir depuis l’intérieur.
L’une portait une minijupe noire qui dévoilait sa silhouette sexy. Elle était séduisante et pouvait être considérée comme une belle femme.
L’autre était ivre. Vêtue d’un jean blanc, elle se tenait les jambes serrées contre elle, dévoilant sa silhouette parfaitement galbée. Elle portait un débardeur noir et avait posé la tête sur la table, les cheveux ébouriffés. Deux boucles d’oreilles dorées brillaient à ses oreilles.
« Oh… J’ai mal à la tête… » gémit la fille aux cheveux noirs.
« Qui t’a dit de boire autant ? »
Elles venaient souvent dans ce bar. Malgré le vacarme, les barmans y étaient bien meilleurs que dans les autres établissements. Au début, elles étaient venues pour protéger leurs sœurs en toute discrétion, mais elles avaient fini par s’habituer à l’endroit et à bien se connaître.
Quand elles étaient toutes les deux sous pression, elles se retrouvaient ici pour se défouler autant que possible.
« Mais… c’est bon… » répondit la fille aux cheveux noirs, les yeux fermés.
« Peu importe. Fais attention à toi, ces gamins recommencent à faire du bruit. » La fille à la jupe noire secoua la tête en regardant la piste. Dani, la fille-panda et une autre fille à la jupe noire se déhanchaient çà et là. Elles avaient dû boire pas mal, car elles avaient le visage tout rouge.
« Dani est venue avec un membre de sa famille, apparemment. Nini, tu veux aller le saluer ? » demanda doucement la fille à la jupe noire.
« D’accord. » La fille aux cheveux noirs se leva lentement, la tête ballottant librement. « Si on ne peut plus venir ici à l’avenir, autant lui demander de nous aider à surveiller ces sauvages. »
Elles se levèrent toutes les deux. Nini, la femme en question, alla se passer de l’eau sur le visage pour se rafraîchir un peu, puis elles traversèrent la piste pour rejoindre Garen.
Quand elles arrivèrent près de Garen, une autre fille qui se croyait plutôt séduisante essuyait encore un refus de sa part et s’éloignait furieuse. En si peu de temps, il avait déjà repoussé cinq « belles » filles.
« Si vous êtes là pour me draguer, tournez à droite », lança froidement Garen.
Toutes deux furent stupéfaites : leur interlocuteur les avait éconduites avant même qu’elles aient pu dire un mot.
« Désolée, nous ne sommes pas là pour vous draguer. » Nini remit ses longs cheveux en place. « Vous êtes le tuteur de Dani, n’est-ce pas ? Nous sommes de la famille des amies de Dani et nous sommes ici pour la même raison que vous : veiller sur nos filles. »
Garen les regarda alors droit dans les yeux.
« Je vous prie de m’excuser, j’ai mal interprété vos intentions. » Il se sentit gêné, leur tendit la main et la leur serra.
« Je suis Nini, la sœur de Shaer. C’est la plus jeune du groupe. Voici Dilan, la sœur de la fille aux yeux de panda », se présenta Nini.
« Enchanté de vous rencontrer toutes les deux », dit Garen avec un sourire. « Je suis Garen, le cousin de Dani. »
« Enchantées. »
Tous trois s’assirent et commandèrent leurs boissons préférées au barman. Ils se mirent à discuter tout en gardant un œil sur leurs proches.