Chapitre 4
Les dojos d’arts martiaux de ce monde ressemblaient aux dojos de taekwondo de la Terre. Ils servaient avant tout à promouvoir l’exercice physique et l’entraînement. Il existait un système de classement des dojos, mais la plupart étaient pratiquement superflus et sans danger, à l’exception des établissements traditionnels les mieux classés. Ceux qui ne se battaient pas pour les premières places ne servaient qu’à s’entraîner et à frimer.
Dans cette culture, les arts martiaux étaient comparables à la musique ou à la danse : ils faisaient partie du programme scolaire ordinaire et visaient à rendre les enfants plus polyvalents et plus équilibrés.
Garen se plaça par deux avec les autres élèves. En face de lui se trouvait la même fille que la fois précédente.
Elle avait une apparence ordinaire : la taille fine, la poitrine plate, et ses cheveux argentés luisaient d’un éclat cramoisi sous les derniers rayons du soleil.
« Rang quinze, Daris. »
« Rang seize, Garen. »
Ils se tinrent face à face, puis se saluèrent en annonçant leur rang et leur nom.
« Commencez ! » cria Sharmilla.
Garen et Daris cessèrent de se préoccuper des autres combattants et se concentrèrent entièrement sur leurs mouvements respectifs. Les connaissances élémentaires qu’on leur avait transmises ne comprenaient aucune technique spéciale ni aucun mouvement avancé. Il ne s’agissait que d’une routine d’exercices basique et de la Technique de force explosive. Dans les souvenirs de Garen, il n’existait pas de mouvements de combat particuliers ; le prétendu entraînement au combat consistait simplement à faire s’affronter deux personnes en fonction de leur expérience personnelle, à ceci près qu’elles pouvaient employer la Technique de force explosive pour accroître la puissance de certaines attaques. En réalité, c’était le seul but de ces combats en un contre un au dojo : évaluer la force brute et le potentiel des élèves.
Garen chassa alors toute pensée superflue. Il se rua sur Daris et lui décocha un coup de poing vers l’épaule gauche. Il n’avait pas encore utilisé l’amélioration de ses attributs : il voulait voir quelle était la véritable puissance de son corps.
Alors que son poing fendait encore l’air, Daris esquiva vers la droite et percuta la poitrine de Garen de l’épaule. Ni l’un ni l’autre n’était très agile ; Garen réagit donc sans peine à la contre-attaque. Il pivota et la chargea de l’épaule.
Leurs épaules s’entrechoquèrent dans un bruit sourd, et ils reculèrent tous deux de quelques pas. Ils repartirent à l’assaut et finirent par se saisir l’un de l’autre. Comme auparavant, ils s’échangèrent des coups sans la moindre technique ni méthode. Lors de leur précédent combat, Garen s’était épuisé après un moment de lutte, ce qui avait causé sa défaite.
Cette fois, cependant, Garen profita d’un bref instant où ils s’étaient séparés et reprenaient leur souffle pour concentrer son attention sur les cinq attributs qui se trouvaient au bas de son champ de vision. Il s’arrêta quelques secondes sur la Force.
« Clic. »
Un léger son résonna dans sa tête. Garen sentit ses muscles gonfler. En un clin d’œil, il eut l’impression d’avoir grandi.
Lorsqu’il regarda de nouveau l’attribut Force, le nombre était passé de 0,31 à 0,41.
« Un changement aussi incroyable pour une hausse de seulement 0,1 point ? »
Le cœur de Garen bondit. Il observa Daris, qui haletait toujours.
Sans un mot, il se rua de nouveau sur elle. Cette fois, il plia les jambes et prit fermement appui au sol pour gagner de l’élan. Sa vitesse augmenta nettement.
Sa force se transforma en puissance, et cette puissance en accélération. Le changement fut si brusque que Daris ne pouvait pas l’avoir prévu. Elle tenta d’esquiver sur le côté comme la fois précédente, mais il était trop tard : Garen la percuta alors qu’elle avait perdu l’équilibre.
Daris bascula et se retrouva assise par terre. Elle semblait incapable de se relever. Elle reprenait son souffle, l’air stupéfait. Ses yeux, emplis de choc et d’incrédulité, restaient fixés sur Garen.
« Pff… Toi… » Elle haletait. « Tu as encore… autant de force ? »
Garen sentait distinctement les changements survenus dans son corps. Il en était ravi, mais aussi déconcerté. Sans prendre le temps de s’occuper de Daris, il retourna auprès de Sharmilla pour lui faire enregistrer le résultat du combat.
Sharmilla avait remarqué la soudaine poussée de force de Garen. Malgré son corps chétif, il faisait partie des cinq élèves qui avaient retenu son attention cette fois-ci. Après avoir noté le résultat, elle lui adressa un sourire et hocha la tête. « Va te reposer, pour l’instant. »
« Oui, assistante Sharmilla. » Garen essuya la sueur de son front avec sa manche, puis s’assit par terre pour souffler. La moitié des élèves étaient assis comme lui, en attendant que les autres terminent leur combat. Tout en observant les affrontements à l’ombre, Garen prit peu à peu la mesure des effets de sa force accrue.
Il leva ses bras maigres et découvrit avec stupeur qu’on y distinguait désormais les contours de muscles, au lieu de n’y voir que la peau sur les os. « Il m’a suffi d’augmenter la Force d’un dixième de point pour devenir beaucoup plus puissant. Ma force a augmenté d’au moins un tiers. À présent, je pense que je serais au moins quinzième parmi les élèves, mais probablement pas beaucoup mieux classé. C’est déjà un grand progrès par rapport à avant. Quels changements les autres attributs pourraient-ils apporter ? L’Agilité, la Vitalité et l’Intelligence… Si ces attributs pouvaient améliorer mon corps de la même manière… » Le cœur de Garen débordait d’impatience. « Il faut que je découvre ce qui fait augmenter mon potentiel. Si je peux continuer à améliorer l’attribut Force, je pourrais sans doute devenir disciple du dojo. Et je toucherais alors une belle allocation. »
L’augmentation de sa force ne changea pas grand-chose à la vie scolaire de Garen, hormis le fait qu’il mangeait désormais beaucoup plus. Il cessa de se soucier de ses devoirs et se consacra entièrement à comprendre la véritable nature des attributs. Pour continuer à remplir la Jauge de potentiel, il se mit à observer les bijoux et les pierres précieuses que portaient les filles. Après les cours, il allait aussi dans les bijouteries en faisant semblant de vouloir acheter quelque chose. Après avoir visité toutes les bijouteries de la ville, il ne trouva que deux objets capables d’augmenter sa Jauge de potentiel, dans une boutique de bijoux d’occasion : un saphir et un minuscule rubis monté sur une boucle d’oreille. Après les avoir touchés, sa Jauge de potentiel atteignit 89 %. Malheureusement, il ne découvrit pas d’autres pierres précieuses aussi particulières que celle de la boucle d’oreille. Garen avait entre-temps compris ce qui semblait être une règle pour les pierres capables de remplir sa jauge : il fallait qu’elles proviennent d’objets anciens.
« Hé, Garen, ça te dirait d’aller au lac Jaderipple avec nous ce week-end ? »
Quelques élèves s’étaient rassemblés sur le toit d’un des bâtiments de l’école. Ils discutaient près de la rambarde, qui surplombait l’établissement.
La lumière matinale, pâle et fraîche, se posait doucement sur eux sans les réchauffer.
Garen était là lui aussi, appuyé contre la rambarde. Kalidor et deux jeunes qu’il venait de rencontrer l’accompagnaient. Ils s’appelaient Jake Reese et Fayne. Il y avait aussi trois filles, Ai Fei et deux amies de Fayne. Tous les sept venaient de faire connaissance cette semaine-là.
« Le lac Jaderipple ? Il est où ? » demanda Garen à Kalidor.
« Près de la papeterie, dans la banlieue. On n’y est allés qu’une fois. Il y avait des tas de cygnes sur le lac, ainsi que beaucoup d’autres oiseaux. Et… tu vois… » Kalidor adressa un sourire narquois à Garen et fit un signe des yeux en direction des filles qui bavardaient joyeusement derrière eux.
« L’essentiel, c’est que c’est un coin sauvage et désert… » ajouta Jake. Avec ses cheveux roux coupés court et sa peau hâlée, le garçon avait l’air très mûr. Il semblait franc, mais en réalité, son air honnête lui avait permis de tromper bien des filles et de leur briser le cœur.
« Plus facile de parvenir à ses fins… » ajouta Garen. Tous trois rirent d’un air mauvais.
Kalidor adressa un clin d’œil à Fayne. « Ce sera chacun pour soi, alors ne m’en veux pas… Il y aura plus de filles cette fois, mais Fayne et ses deux amies viendront aussi. »
Garen secoua la tête. Il avait rencontré les amies de Fayne quelque temps auparavant. Fayne venait d’une famille aisée et les filles qu’elle avait amenées étaient très jolies. Pourtant, la dernière fois qu’ils s’étaient vus, elles étaient restées entre elles, complètement à l’écart des élèves pauvres. Elles ne leur avaient même pas adressé la parole, bien que Fayne ait présenté les deux groupes.
« Si c’est comme la dernière fois, alors laisse tomber, répondit Garen. Je n’ai de toute façon plus beaucoup d’argent de côté et je n’ai pas envie de m’embêter. Vous pouvez y aller sans moi. » Ces derniers jours, Garen avait pris un peu de muscle ; il n’avait donc plus l’air maladif et décharné. Son corps était devenu plus musclé et plus viril.
« Pas de problème. Je peux payer ta part, dit Kalidor en lui donnant une tape sur l’épaule. C’est plus amusant de partir tous ensemble. À quoi bon rester seul dans son coin ? Si on ne se voit pas souvent, on va s’éloigner. Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’aimes plus la bande ? »
« Tu paies encore pour moi ? La dernière fois… » Garen ne sut quoi dire.
« Oublie tout ça. Alors, on est d’accord ? On se retrouve devant le portail de l’Académie à neuf heures. Ça vous va ? »
« Bien sûr. »
« Ça me va. »
Les autres avaient tous accepté, et Kalidor força Garen à donner son accord. Même s’il n’avait vraiment pas envie d’y aller, il ne put résister à l’enthousiasme débordant de Kalidor. Il avait l’impression que, s’il n’y allait pas, Kalidor mettrait fin à leur amitié.
Après s’être mis d’accord sur l’heure, ils invitèrent les filles à les accompagner, mais les amies de Fayne avaient des choses à faire et déclinèrent l’invitation.
Seule Ai Fei resta sur le toit, la main droite plaquée sur sa minijupe. L’endroit où elle se tenait était balayé par le vent, qui faisait voleter l’ourlet de sa jupe. Le visage inquiet, Ai Fei la retenait, redoutant qu’elle ne se retrouve dans une situation gênante. Même si elle portait un legging, voir sa jupe soulevée restait l’une des situations les plus embarrassantes pour une fille.
En entendant parler de l’excursion au lac Jaderipple, Ai Fei regarda d’abord Garen. Depuis l’histoire du lait de chèvre, ils avaient l’impression d’avoir beaucoup en commun.
« Garen, tu y vas, toi aussi ? » demanda-t-elle.
« Eh bien… Fayne m’a promis que, si j’y allais, elle me montrerait la collection de bijoux de sa famille… Tu sais, c’est devenu mon passe-temps. »
Ai Fei hocha la tête et fronça légèrement les sourcils. Ces derniers jours, elle avait prêté un peu d’attention à Garen. Elle trouvait ce jeune homme différent des autres. Il était bien plus mûr et prudent que les autres garçons, et sa famille avait une situation financière proche de la sienne.
« Ta sœur ne va pas se retrouver seule à la maison ? »
« Elle va s’entraîner au club de tir à l’arc. Apparemment, elle est sur le point de participer à une compétition. Ses résultats scolaires sont peut-être médiocres, mais elle se débrouille très bien au tir à l’arc », expliqua Garen. Cette fois, il avait dû accepter, car il savait que la famille de Fayne possédait un bijou ancien introuvable ailleurs. Il était très ancien, comme la perle noire et rouge du professeur, dont il avait absorbé l’énergie auparavant.
Pour améliorer ses capacités, il ne pouvait pas décliner cette invitation. Sa dernière amélioration de la Force lui avait permis d’atteindre le quatorzième rang dans la classe du Dojo du Nuage Blanc. En cherchant comment remplir sa Jauge de potentiel, Garen découvrit que ce monde n’était pas aussi simple qu’il l’avait cru…