Chapitre 394
« Il y a un problème avec ta méthode ? »
« Impossible ! Cette méthode a été utilisée dans de nombreux endroits et dans des circonstances très différentes ; elle peut empêcher la plupart des interférences. Il ne peut pas y avoir de problème ! » rétorqua aussitôt Windling.
Garen garda lui aussi le silence. Les sourcils froncés, il observa les alentours. C’était le plus haut bâtiment du secteur, et ils avaient donc une bonne vue sur tout ce qui se passait dans les environs.
Cette partie de la ville était entièrement déserte : pas une âme en vue. Un silence absolu y régnait.
« Il y avait tant de gens altérés à l’extérieur de la ville, alors pourquoi ne trouve-t-on rien ici ? » murmura Garen.
« On descend vérifier ? » Windling jeta un coup d’œil à Garen. « Je soupçonne que nous ne sommes pas là où nous voulions aller, à Veivar. »
« Dans ces circonstances, le mieux serait de trouver l’enseigne d’un magasin connu, ou de consulter les panneaux d’affichage et ce genre de choses. » Garen acquiesça.
Il observa les environs et repéra rapidement un endroit où se poser. Libérant deux nuages noirs qui les enveloppèrent de nouveau, il piqua vers le sol.
En plein vol, ils virent les bâtiments voisins, qui comptaient plus de dix étages. Leurs fenêtres, d’un noir d’encre, ressemblaient à autant de trous vides et silencieux, d’où émanait un froid glacial.
Tous deux atterrirent sans encombre au coin de la rue, devant un panneau d’affichage.
Sur le mur jaune boueux, quelques journaux et avis déchirés étaient placardés. Certains étaient presque entièrement tombés, d’autres étaient encore assez intacts, tandis que quelques-uns étaient recouverts de graffitis rouges.
Ils se séparèrent pour examiner les avis.
« J’ai trouvé ! » Windling arracha un petit morceau de journal au mur et se mit à lire à voix haute.
« Ville de Gudan, dossier modifié numéro vingt-trois. Tous les infectés sont priés de se rendre au plus vite à l’hôpital le plus proche pour participer au recensement et recevoir un vaccin gratuit. Pour les personnes particulièrement infectées… Le reste est presque entièrement arraché. » Windling releva la tête. « La ville de Gudan ? J’en ai déjà entendu parler. C’est la plus grande et la plus prospère du pays, encore plus que la capitale. »
« Elle se trouve à peu près où ? » demanda Garen à voix basse.
« Sur notre route. Non, attends… J’ai calculé notre vitesse : après tout ce temps, nous n’avons pas pu parcourir une si petite distance. » Windling était perplexe.
« Veivar comme cette ville de Gudan sont de grandes cités de l’Empire de Nevis. Depuis la dernière émeute, comment la situation a-t-elle évolué dans ce pays ? »
Windling secoua la tête.
« Je n’ai jamais entendu parler de qui que ce soit venu de ce pays. Après les émeutes, tout le monde s’est intéressé aux grandes puissances. Qui se soucierait de ces petits pays ? Encore moins d’un minuscule territoire comme Nevis, qui est en gros un pays à l’intérieur d’un autre. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
« Nous allons inspecter un peu les environs et découvrir ce qui s’est passé ici », répondit calmement Garen.
La nuit était déjà tombée, et le ciel était complètement noir.
Tout autour d’eux était sombre et indistinct.
Windling sortit deux pierres à feu de sa sacoche ainsi qu’une petite torche démontable.
Il fixa l’extrémité de la torche à un bâton de bois ; elle forma alors une torche simple et rudimentaire.
« Cette torche est une spécialité que je suis le seul à posséder. Elle peut brûler cinq heures d’affilée au minimum ! Et les matériaux sont faciles à trouver, alors elle est très pratique », dit Windling avec une certaine fierté.
Elle se mit à entrechoquer les deux pierres à feu.
Frrt-frrt… frrt-frrt…
« Hein ? Pourquoi ça ne s’allume pas ? » Elle examina les pierres à feu, intriguée.
« Laisse-moi essayer. » Garen sortit une allumette de sa sacoche.
Frrt !
L’allumette frotta contre la surface de la boîte, mais ne produisit pas la moindre étincelle.
« Hein ? » Garen fut légèrement surpris. « Elle a pris l’humidité ? »
« Je connais un sort d’illumination. Je peux produire de la lumière pendant dix minutes. » Windling commençait elle aussi à sentir que quelque chose clochait.
Les alentours s’assombrissaient de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils ne distinguent plus la moindre trouée dans les nuages. Ceux-ci s’épaississaient. Il n’y avait ni lune ni étoiles. On aurait dit que les ténèbres engloutissaient lentement toute la ville.
Windling réagit aussitôt. Une petite lueur blanche apparut au bout de son doigt tandis qu’elle traçait rapidement dans les airs de simples gestes rituels.
Frrt !
Un léger bruit retentit, puis les glyphes se dispersèrent dans les airs.
« Quelque chose ne va pas ! Je n’arrive pas à lancer le sort d’illumination ! » La voix de Windling monta de huit tons tandis qu’elle s’acharnait à le faire fonctionner.
Garen remarqua lui aussi que quelque chose clochait. Les alentours s’assombrissaient sans cesse et ils ne parvenaient même plus à allumer une flamme pour s’éclairer. Ce n’était sûrement pas une coïncidence.
Windling était toujours incapable de produire la moindre lumière. Ni ses totems ni une véritable flamme n’y parvenaient.
« On dirait que la lumière ne peut pas exister dans cet endroit, dit Garen à voix basse. Partons d’ici, d’abord ! »
« D’accord ! » Windling sentait elle aussi que quelque chose n’allait pas.
Enveloppés dans la brume noire, ils s’envolèrent à toute vitesse vers la périphérie de la ville.
Avant que la ville entière ne soit plongée dans le noir absolu, ils franchirent rapidement ses limites.
Frrt !!
Windling répéta sans cesse les gestes du sort d’illumination. Dès qu’ils eurent quitté la ville, les signes qu’elle traçait dans les airs se mirent à briller d’une lumière blanche.
« Ça a marché !! »
Une boule lumineuse resta suspendue tranquillement dans les airs, entre eux.
« L’un de mes totems est un élémentaire de feu, alors je peux m’en servir pour nous éclairer. Je ne comprends simplement pas pourquoi rien ne pouvait s’allumer à l’intérieur de la ville. »
Garen ne répondit pas. Il fixa d’un air absent la direction de la ville de Gudan, d’où ils venaient.
Windling se retourna et regarda à son tour, stupéfait.
La ville avait entièrement disparu. À sa place s’étendait une vaste plaine déserte. Il n’y avait ni bâtiments ni murailles, rien du tout !
Seuls quelques petits arbres solitaires y poussaient, comme s’ils allaient mourir de soif d’un instant à l’autre.
« Où est passée la ville de Gudan ? » Windling affichait une stupeur absolue.
« Je n’en sais rien… » Garen secoua lentement la tête et prit une profonde inspiration. « Tout ce que nous avons vu, à l’instant, n’était-ce qu’une illusion ? »
« Impossible ! » Windling secoua fermement la tête. « Faisons le tour », proposa-t-il sans détour.
Garen acquiesça.
Enveloppés dans la brume noire, ils commencèrent à patrouiller dans les environs.
La lune et les étoiles étaient de nouveau visibles dans le ciel. Leur faible lumière se répandait sur cette étendue de terre. Il n’y avait ni ville ni bâtiment, et les gens altérés qu’ils avaient vus plus tôt avaient eux aussi disparu.
Comme si tout ce qu’ils avaient aperçu dans la journée n’avait été qu’une illusion.
Ils ne voulurent pas renoncer et rebroussèrent chemin pour fouiller de nouveau les lieux. Tous les gens altérés qu’ils avaient vus dans la journée s’étaient volatilisés ; il n’en restait pas un seul.
Garen avait déjà une hypothèse en tête.
Contrairement à Windling, il avait été confronté deux fois aux phénomènes paranormaux de Grindor et, après cette étrange rencontre, il trouva rapidement un phénomène correspondant dans les légendes de Grindor.
La Cité fantôme, une ville étrange tirée des légendes de Grindor.
N’importe qui pouvait y entrer et en sortir pendant la journée, mais dès la nuit tombée, la ville disparaissait entièrement, engloutie par des ténèbres inconnues. Ceux qui ne parvenaient pas à s’en échapper avant la nuit y demeuraient à jamais. Personne ne savait où ils allaient, ni d’où venait la Cité fantôme. Le lendemain, celle-ci était de nouveau vide, aussi silencieuse qu’une tombe.
Selon la légende, après avoir compris à quel point la Cité fantôme était dangereuse, le héros vieillissant Morgster avait emporté la Chaîne perdue que lui avait offerte son épouse, la Reine de la Nuit étoilée. Il était entré dans la Cité fantôme et n’en était jamais ressorti. Ce fut aussi la fin de sa vie d’aventurier. Le grand héros, qui avait même pu tenir tête aux cinq fils de la Mère-Terre, avait fini par tomber dans cette Cité fantôme pleine de mystères. Peu après, celle-ci avait disparu à son tour, ne laissant derrière elle qu’une légende énigmatique.
En repensant à cette légende, Garen se sentit vaguement reconnaissant. Heureusement qu’ils avaient tous deux pris une décision sans tergiverser et quitté la ville de Gudan avant que la lumière ne disparaisse complètement. Si même un héros divinisé n’avait pas pu sortir de la Cité fantôme, c’était sans doute l’endroit le plus mystérieux et le plus dangereux qui soit. S’ils s’y étaient retrouvés piégés, qui pouvait savoir ce qui leur serait arrivé ?
« Encore un phénomène du cuivre noir… » Windling baissa les yeux vers l’espace vide au-dessous d’eux. Son regard était complexe lorsqu’il reprit : « Ces étranges phénomènes provoqués par le cuivre noir, nous les appelons des phénomènes du cuivre noir. Personne ne sait dans quelle direction ce monde finira par évoluer. Depuis la découverte du cuivre noir, le monde était condamné à changer. »
« Le cuivre noir… » Garen réfléchit.
« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? » Windling écarta les mains, montrant qu’elle était complètement à court d’idées.
Après un moment de réflexion,
« Reprenons notre quête initiale. Même si nous ignorons pourquoi nous avons si peu avancé, il nous reste des choses à faire », répondit Garen.
Après un silence, il jeta un dernier regard à l’endroit vide où se dressait la ville de Gudan.
« Peut-être qu’une fois que tout sera terminé, nous pourrons revenir ici. »
« Eh bien, moi, je n’ai pas envie de revenir », enchaîna aussitôt Windling. « Si tu veux revenir, débrouille-toi tout seul. Il suffit d’un coup d’œil pour voir que cet endroit est plus que dangereux. »
Garen n’eut pas envie de répondre.
Les deux nuages de brume noire les entourèrent et ils repartirent à toute vitesse dans leur direction initiale.
Au milieu de montagnes blanches, loin de Garen et de Windling.
Quelque part dans ces montagnes aux sommets enneigés.
Sur les pentes blanches et le sol couvert de neige, de grands arbres noirs étaient éparpillés, certains alignés, d’autres isolés. De grands rochers acérés formaient au milieu de la neige une surface noire et irrégulière.
Les arbres noirs se mêlaient à la neige blanche, comme si les sommets n’avaient que deux couleurs, toutes deux monochromes.
Les roches et la terre noires, les cèdres et les mauvaises herbes sombres s’enfonçaient dans la neige blanche, comme de la boue noire éclaboussant un tapis de pure laine blanche.
Sous d’épaisses couches de neige, dans une cavité entre plusieurs strates, une jeune femme vêtue de blanc reposait les yeux mi-clos, comme plongée dans une hibernation.
La femme serrait dans ses bras un bracelet rond en or sombre. De nombreux glyphes rituels noirs étaient gravés, serrés les uns contre les autres, sur le bracelet. Ils semblaient indépendants, mais certains étaient reliés entre eux d’une manière étrange, comme un serpent noir enroulé en bracelet. Ses deux yeux étaient des éclats de diamant vert sertis dans le métal, d’où émanait une lueur sinistre.
Avici n’avait rien mangé depuis quatre jours et ne tenait que grâce au peu d’eau pure qu’elle avait emporté.
Cachée sous la neige, elle retenait toute son aura et ralentissait même son rythme cardiaque au minimum. Elle cherchait ainsi à atténuer son odeur et son métabolisme, réduisant au plus bas toutes les fonctions vitales de son corps.
Éminente chercheuse au Service de géométrie, elle avait obtenu les meilleurs résultats de son cours de survie en milieu sauvage. Il lui suffisait de remettre cet héritage à l’enseignant chargé de le réceptionner au Service de géométrie pour achever sa mission.
Elle n’avait aucune idée de la date d’arrivée de cet enseignant.
Elle savait seulement que les membres du Ciel noir continuaient à la chercher à la surface. Ou peut-être que d’autres desperados tentaient leur chance et étaient eux aussi à sa recherche. Même le Service secret, l’un des deux autres départements, participait aux recherches.
Si le Service national ne manquait pas autant de personnel, une autre équipe serait également partie à la recherche d’Avici.