Chapitre 39
Lorsqu’il arriva en ville depuis le Bourg des Canoës, il était plus de huit heures du soir. Garen rentra directement chez lui, se débarbouilla et alla se coucher.
Ses parents n’étaient pas à la maison. Ils devaient probablement participer à une réunion de travail. Sa sœur Ying Er, qui lisait sur le canapé, leva son livre pour se cacher le visage en le voyant entrer. Il ne comprit pas ce qui lui prenait.
Malgré la pommade qu’il avait appliquée, son épaule déboîtée le faisait encore souffrir. Et, après tout ce qui s’était passé au château ce jour-là, il était si épuisé, physiquement comme mentalement, qu’il n’y prêta guère attention.
Il se reposait chez lui depuis une semaine. Son épaule avait dégonflé, mais il ne pouvait toujours pas faire d’exercices trop intenses, notamment s’entraîner aux arts martiaux.
Garen ne supportait plus de rester chez lui. Sa sœur boudait sans arrêt et ne lui adressait pas la parole. À cette époque, dans ce monde, il n’y avait ni ordinateurs ni télévisions pour occuper son temps libre. Il prit un peu de monnaie et se rendit directement à la bibliothèque de la ville.
« Voici votre carte de bibliothèque. Gardez-la précieusement et veillez à ne pas abîmer son numéro de série. »
La réceptionniste du comptoir d’accueil lui tendit une carte carrée noire à deux mains, un sourire aux lèvres.
« Merci. » Garen prit la carte et jeta un coup d’œil au numéro de série : 233. « Le numéro dépend du nombre d’adhérents ? »
« Oui, monsieur. » La réceptionniste hocha la tête. « À gauche, vous trouverez les ouvrages de lecture générale ; à droite, les classiques, les livres rares ainsi que les collections spécialisées et en langues étrangères. »
« D’accord. »
Sa carte à la main, Garen s’engagea dans le couloir de gauche.
Le couloir était assez sombre. Des appliques jaunes, fixées aux murs de part et d’autre, l’éclairaient faiblement.
Ce ne fut qu’une fois dans le couloir qu’il remarqua deux jeunes filles devant lui, l’une derrière l’autre. Le sol était recouvert d’une épaisse moquette noire. On n’entendait presque pas leurs pas.
« Il y a si peu de monde, surtout parce que c’est trop cher. Cinq mille dollars pour une carte, il faut que quelqu’un vous parraine, et on ne peut emprunter les livres que pendant un mois. La plupart de ceux qui voudraient vraiment venir lire n’en ont pas les moyens, et ceux qui les ont n’ont tout simplement pas le temps. »
Garen hocha légèrement la tête, les suivit un moment, puis tourna à gauche dans une petite pièce étroite.
La pièce était éclairée d’une lumière jaune pâle. Des étagères couvraient tous les murs et les livres à couverture rouge, rangés en masse, masquaient entièrement les parois. On y trouvait deux fauteuils rouges et une table basse en bois noir couverte de livres.
En face de l’entrée, une porte donnait sur une autre pièce semblable ; en face de celle-ci, une seconde porte menait à la salle suivante.
Les pièces s’enchaînaient en ligne droite, comme des morceaux de viande sur une brochette, porte après porte, jusqu’à un tournant au fond. Les visiteurs pouvaient les traverser toutes en ligne droite.
Les deux filles qui marchaient devant Garen ne s’arrêtèrent pas. Elles continuèrent jusqu’à la troisième pièce.
Garen détourna le regard et parcourut les livres alignés sur les murs. Des panneaux en bois indiquant les catégories étaient suspendus sous les appliques. Cette salle était consacrée à l’histoire.
Il poursuivit jusqu’à la pièce suivante. La deuxième était consacrée à la géographie.
La troisième salle réunissait la danse, le théâtre et les arts de l’illustration. Les deux filles n’étaient pas jolies, mais, un livre dans chaque main, elles avaient l’air ravies.
La quatrième salle était consacrée aux mathématiques, à la chimie et à la philosophie.
La cinquième salle était consacrée au mariage, à la sexualité et à la santé. C’était, en fait, là que l’on rangeait ces livres.
La culture de la Confédération, influencée par l’Empire de Weisman, était très libérale. Ces ouvrages n’étaient pas nombreux, mais ils pouvaient être publiés librement.
Dans la pièce, une femme d’une trentaine d’années était assise sur le canapé, absorbée par sa lecture.
Dès qu’il entra dans la sixième salle, Garen remarqua une jeune fille assise sur le canapé, vêtue d’une jupe blanche bordée de dentelle noire. Ses cheveux blond pâle retombaient dans son dos, retenus au milieu par un ruban blanc. Elle avait une allure extrêmement élégante. Visitez novelping(.)com pour lire le chapitre en entier.
« Felicity ? Toi aussi, tu es là aujourd’hui ? » Garen fut légèrement surpris, puis sourit aussitôt. Il s’approcha de la jeune fille et s’assit à côté d’elle sur le canapé.
« Quelle coïncidence. » Elle leva les yeux vers lui, dévoilant un visage délicat et pur.
Sa peau blanche comme la porcelaine semblait légèrement translucide. Ses grands yeux limpides, aux iris bleu foncé, se posèrent froidement sur Garen. Elle donnait l’impression d’être une jeune fille distante, à mille lieues de la riche héritière arrogante qu’il avait rencontrée lors du pique-nique au bord de la rivière.
C’était son vrai visage, son côté doux, qu’elle ne montrait qu’aux personnes qu’elle connaissait.
Felicity était assise au fond d’un large canapé moelleux. Sa petite silhouette s’y enfonçait presque, enveloppée par le rouge du tissu. Un gros livre à couverture rouge reposait sur ses genoux. Il dissimulait la majeure partie de son buste, ce qui lui donnait un air délicat et mignon.
Mais Garen savait déjà que cette jolie fille était du genre froid en apparence, mais chaleureux au fond. Il ne se laissa donc pas tromper par son allure. Après tout, c’était Felicity qui l’avait parrainé pour qu’il puisse s’inscrire à la bibliothèque. Sinon, il n’aurait jamais pu y entrer : il ignorait même qu’un tel endroit existait en ville.
Garen s’installa plus confortablement, prit un livre à couverture rouge sur la table et le feuilleta distraitement. C’était un recueil sur les armoiries, qui présentait en détail celles des grandes familles de la Confédération et du monde entier.
« Même pendant les vacances, comment as-tu trouvé le temps de venir à Huaishan ? »
Felicity continua de lire, la tête baissée. « Ici, c’est calme, contrairement à Manroland, où une nuée de mouches me tournerait autour. »
Lors de leur précédente rencontre, ils avaient discuté des Bijoux de la Tragédie. L’intérêt immense de Garen pour les Antiquités de la Tragédie avait donné à Felicity encore plus envie d’aborder le sujet, car elle avait toujours aimé les antiquités et les bijoux singuliers et mystérieux.
Felicity avait compris que Garen n’était pas du genre à l’approcher avec des arrière-pensées et s’était détendue. Quand il s’agissait de son sujet favori — les antiquités et les bijoux mystérieux —, il se montrait très attentif et semblait avide d’en apprendre davantage. Elle ne put s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour lui ; tous deux avaient discuté dans un petit café pendant cinq ou six heures avant de se résoudre à se séparer.
Depuis, Felicity avait pris l’initiative d’aider Garen à obtenir l’accès à la bibliothèque et une carte de membre. Tous deux pouvaient être considérés comme de véritables passionnés d’antiquités et de bijoux.
« Ça doit être épuisant, de toujours te cacher. » Garen sourit. « Au fait, tu as dit la dernière fois que tu avais déniché une nouvelle merveille. Alors, ça a donné quoi ? »
Felicity posa son livre. Elle fronça les sourcils, l’air contrariée.
« C’est difficile de mettre la main dessus. Le vendeur a refusé de me le céder, même après deux offres. On dirait qu’il ne veut vraiment pas s’en séparer. »
« De quoi s’agit-il ? »
« D’un porte-bonheur de la grande époque maritime : une figurine de sirène dont on dit qu’elle attire la chance. »
« Une figurine de sirène ? Combien as-tu proposé ? » demanda Garen en se léchant les lèvres.
« Deux cent cinquante mille. »
« Pour une figurine de sirène porte-bonheur, deux cent cinquante mille, c’est effectivement un peu bas. »
« Mais c’est le maximum que je peux débloquer en ce moment. Au-delà, je n’en aurais pas les moyens. Je n’ai même pas beaucoup d’argent de poche. » Le petit visage de Felicity se crispa.
« Laissons tomber. Au fait, as-tu des nouvelles des deux bijoux que je t’ai demandé de rechercher ? » Garen changea de sujet.
« C’est facile. » Felicity s’interrompit, puis se remémora les faits. « L’un des deux bijoux s’appelle le Rêve bleu de Marceline. Selon la légende, c’est une joaillière de talent, Marceline, qui l’a créé pour son amant. Peu après avoir achevé l’ouvrage, elle mourut de maladie. Curieusement, l’homme qui portait ce bijou eut une chance incroyable. Il passa bientôt du statut d’homme ordinaire à celui de maître joaillier, et fit fortune. Le bijou fut exposé comme pièce maîtresse dans l’une de ses boutiques. Puis il fut volé, et une multitude de contrefaçons apparurent ; impossible, dès lors, de retrouver l’original. »
« Cet homme n’est pas mort ? » s’étonna Garen.
Felicity leva les yeux au ciel. « Il est vivant et se porte bien. Pourquoi serait-il mort ? »
Elle aimait cette légèreté qu’elle ressentait quand elle discutait avec Garen. Les autres ne s’intéressaient qu’à sa beauté, à sa famille et à ses origines.
Face à ce garçon ordinaire de son âge, elle constatait qu’il se moquait de son apparence et de son milieu. Ce qui comptait pour lui, c’étaient ses connaissances, sa compréhension des antiquités et des bijoux, et surtout son savoir sur les bijoux mystérieux.
« Hé hé… Je me suis mal exprimé. » Garen esquissa un sourire embarrassé. « Et l’autre bijou ? »
Felicity s’adossa, attrapa un cordon noir suspendu au mur et tira légèrement dessus. « Attends un instant. Qu’est-ce que tu veux commander ? »
« Euh… Un thé noir Cuzzolini, alors », répondit Garen sans y réfléchir.
Felicity acquiesça.
Peu après, une jeune fille en uniforme de soubrette noir et blanc entra dans la pièce. « Puis-je vous apporter quelque chose ? »
« Un café Tornado et un thé noir Cuzzolini, tous les deux chauds », commanda doucement Felicity.
« Votre commande arrive, veuillez patienter. » La soubrette s’inclina cérémonieusement, puis quitta la pièce.
Garen la taquina : « Je croyais que tu aimais les boissons froides. »
« Qu’est-ce qui te fait rire ? Je n’ai pas le droit de changer de goût de temps en temps ? » Les joues de Felicity rougirent et elle se défendit aussitôt. « Tu crois que je t’imite ? »
« Oui, oui, oui, je sais, je sais. » Garen agita la main en réprimant un sourire. « J’ai compris. » Sur ces mots, il ne put s’empêcher d’éclater de rire.
« Bon, assez plaisanté ! » Felicity lui donna un coup de livre sur le sommet du crâne. Le geste semblait violent, mais elle l’avait à peine touché. « Parlons de l’autre bijou. C’est aussi une pièce maîtresse appartenant à ce joaillier. Elle s’appelle l’Œil d’Avril, et s’inspire d’une princesse de l’Empire de Weisman, prénommée Avril. Selon la légende, elle était aveugle de naissance, mais avait de très beaux yeux. Le bijou fut nommé en leur honneur. Il n’a aucune histoire mystérieuse, mais on raconte que Weisman III l’a béni, souhaitant que les yeux de la princesse restent toujours aussi limpides que le bijou. Depuis qu’il a été mis en circulation, il n’aurait plus été aperçu depuis des années, et on ignore même s’il a réellement existé. »
« Il doit exister… » Garen se toucha le menton et murmura.
« Comment le sais-tu ? »
« Je devine. »
« … »
Garen sourit, puis reprit son sérieux. « Bon, parlons affaires. La dernière fois, tu as dit que l’Aura de tragédie que tu avais achetée avait changé. Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu veux bien me la montrer ? »
Felicity réfléchit sans répondre. À ce moment-là, la soubrette entra avec le thé noir et le café, les posa devant eux, puis repartit discrètement.
Une vapeur brûlante s’éleva lentement des tasses brunes. Tout à coup, un silence inhabituel s’installa dans la pièce.
Après un moment, Felicity finit par se confier. Elle fronça les sourcils et se massa les tempes, visiblement préoccupée.
« Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus… C’est juste… une sensation étrange. Rien ne va ces derniers temps : on a réduit mon argent de poche, des amis se sont disputés avec moi sans raison… » Elle marqua une pause.
« Tu sais que je n’ai déjà pas beaucoup d’amis. Mon cercle a toujours été restreint. Depuis que j’ai acheté l’Aura de tragédie, c’est comme ça. Tu crois que c’est vraiment à cause de cette chose ? »
« Où est ton Aura de tragédie ? Laisse-moi voir. » Garen fronça lui aussi les sourcils.
Le visage de Felicity vira au rouge vif.
« Je ne l’ai pas apportée. Je te la montrerai la prochaine fois. »