Chapitre 367
Les informations des Archives avaient été transférées au Département secret royal. En sortant du Château de Wells, Garen fut légèrement déçu d’apprendre que le Département secret ne se trouvait pas là, mais à l’autre bout du royaume, à une demi-heure de route.
Il héla une voiture et rentra chez lui.
Une dizaine de minutes plus tard, il arriva au manoir de la Baie Bleue.
Alors qu’il s’apprêtait à descendre de voiture, Garen aperçut deux hommes de haute taille, portant des châles rouges, devant son manoir. Ils semblaient interroger Lala.
Il plissa les yeux.
« Continuez d’avancer », ordonna-t-il au cocher.
Le cocher jeta à Garen un regard sceptique, puis poursuivit sa route sans poser de questions.
Garen fit comme s’il passait par là et observa les deux hommes par la fenêtre. Quand ceux-ci repartirent en voiture et disparurent au bout de la rue, il ordonna au cocher de faire demi-tour et de le ramener à son manoir.
Après être descendu de voiture et avoir payé le cocher, Garen s’approcha de Lala, qui se tenait devant l’entrée.
« Qui étaient ces deux hommes ?
— Ils ont prétendu être des gardes de la princesse et sont venus vous chercher pour une affaire quelconque, murmura Lala. » Son visage était empreint de méfiance. « Ils ont dit qu’ils voulaient que vous les contactiez dès votre retour.
Garen sentit son cœur se serrer.
« Je comprends. Va t’occuper de tes affaires.
— Oui. » Lala ne comprenait pas ce qui se passait, mais elle voyait que Garen était contrarié et s’éloigna aussitôt.
Garen entra dans son manoir, traversa le salon des invités et le jardin à ciel ouvert qui se trouvait au milieu, puis gagna directement la pièce principale.
Sans hésiter, il pénétra dans sa chambre, tira d’un coin du mur une boîte noire et l’ouvrit avec la clé qu’il avait sur lui.
Clac ! Le cadenas de métal noir s’ouvrit, et le couvercle de la boîte bascula, révélant son contenu.
Parmi les rubans noirs reposait un Dérivateur de cristal rouge, qui luisait faiblement.
Une phrase s’afficha à sa surface : Vous avez cinq demandes de communication. Voulez-vous répondre ?
Garen sortit le Dérivateur de cristal et le laissa flotter au-dessus de sa paume.
Il ouvrit les demandes de communication : deux provenaient de généraux de classe supérieure et trois de généraux de classe intermédiaire. Quelle équipe prestigieuse !
Il sélectionna le nom inconnu d’un général de classe supérieure et accepta la demande de communication.
Les rouages intérieurs du Dérivateur de cristal s’illuminèrent en rouge et formèrent un vortex.
« Jess ? Depuis quand as-tu changé de nom ? Garen ? Ce nom ne serait-il pas… » Une voix féminine envoûtante sortit du Dérivateur de cristal. « Enfin, peu importe, ne parlons pas de ça. Demetrius n’a pas réussi à te joindre. Ton Dérivateur est en panne ? Nous ne l’avons pas fait réparer au Ciel noir, la dernière fois ? Tu dis depuis un moment que tu as des problèmes avec.
Garen hésita, puis força délibérément sa voix à devenir rauque.
« C’est toi, Ann-Rue ? » C’était le nom indiqué pour le général de classe supérieure.
Son interlocutrice garda le silence un instant.
« Non, ça ne va pas ! Tu n’es pas Jess ! Jess ne me parlerait jamais comme ça ! Bon sang ! Qui es-tu ?! » Ann-Rue entra dans une colère noire ; sa voix était froide et précipitée.
« C’est bien moi, Jess. C’est juste que ma gorge…
— Inutile de te fatiguer. Qui es-tu ? Comment oses-tu te faire passer pour Jess, générale de classe supérieure, et infiltrer les forces armées de la Société Obscuro ? Comment as-tu appris le code secret ? » Le ton d’Ann-Rue n’avait plus rien d’envoûtant ni de nonchalant : il était désormais froid et cruel.
« Enfin, peu importe. Ça ne sert à rien de poser ces questions. Laisse-moi examiner tes totems renforcés… Hum… Un humanoïde et trois spiritualisés… Trois totems spiritualisés ?! Pas mal, gamin. » Soudain, le ton d’Ann-Rue s’adoucit.
« Tu as réussi à cultiver trois totems spiritualisés. Ça doit être ta principale force, hein ? Hé hé… Garen… Ce nom, Garen… Ne me dis pas que tu es le jeune vicomte de la maison Trejons ?
Garen fut stupéfait par la perspicacité et la vivacité d’esprit de son interlocutrice.
« Puisque tu le sais déjà, qu’est-ce que tu comptes faire ?
Ann-Rue se mit à rire.
« Sais-tu qu’il me suffit de signaler ça à mes supérieurs pour qu’on confisque tous tes totems ? Les trois créatures totems spiritualisées que tu as eu tant de mal à cultiver deviendront la propriété d’autrui. Et toi, tu seras tué.
« Qu’est-ce que tu manigances ? » Garen garda une expression impassible et reprit sa voix normale.
Son interlocutrice resta silencieuse un instant, puis éclata de nouveau de rire. « Puisque le Dérivateur est entre tes mains, on peut supposer que Jess n’est plus en vie. Je n’ai vraiment aucune idée de la façon dont tu les as cultivés. Moi-même, je n’ai que deux totems spiritualisés… Hum… C’est rare de tomber sur un excellent homme de main. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?
« Voilà ce qu’on va faire. J’ai une mission importante à accomplir, alors je veux que tu sois au jardin Vivian, dans le nord du royaume, d’ici dix minutes. Je t’attendrai sur un banc, au bord de la route. »
Garen rangea le Dérivateur de cristal et sortit sans ajouter un mot. Il enfourcha son cheval aberrant, qu’il gardait pour les urgences, et fila vers le nord du royaume.
Il lui fallut neuf minutes pour atteindre le jardin Vivian, au nord de la ville.
Le jardin et ses alentours étaient plongés dans un silence absolu. La plupart des arbres avaient dépéri, et seules quelques sculptures de jade blanc se dressaient au centre. Le jardin circulaire n’était pas très grand ; une route en faisait le tour, bordée d’une rangée de bancs.
Garen fit le tour, mais ne vit personne.
« Je suis arrivé. Où es-tu ? » Il s’approcha d’un coin désert et sortit le Dérivateur de cristal en posant la question.
« Changement de programme. Tu dois être au pont de pierre de Bernoulli, à l’ouest, dans trois minutes. Quelqu’un te dira quoi faire une fois sur place », répondit nonchalamment Ann-Rue.
Garen plissa les yeux. « Tu te moques de moi ? Le pont de pierre de Bernoulli est à cinq kilomètres d’ici. Le royaume interdit d’utiliser un totem. Comment veux-tu que j’y arrive à temps ?!
« Libre à toi d’y aller ou non. Souviens-toi : tu n’as que trois minutes. Si tu es en retard, je te dénoncerai. Et dans ce cas, on te prendra tes totems renforcés, y compris la fille que tu as renforcée. C’est toi qui vois. » Ann-Rue eut un rire froid.
Sans hésiter, Garen sauta sur son cheval et partit vers l’ouest au galop. Heureusement, il n’y avait pas beaucoup de voitures dans les rues.
À son arrivée au pont de pierre de Bernoulli, il ne vit que quelques sans-abri qui dormaient près du pont. Il n’y avait personne de suspect.
Garen se rendit aux deux extrémités du pont, mais ne trouva personne.
« Bon, considérons que tu as réussi. Ensuite… Hum… Laisse-moi réfléchir. Tu vois la mendiante qui dort sous la sculpture, à ta gauche ? Va la prendre dans tes bras et dis-lui que tu es un parent qu’elle a perdu de vue depuis longtemps et que tu veux la ramener chez toi. Mets-y de l’expression, d’accord ? » Ann-Rue bâilla en parlant.
« Tu te fous de moi ?! » Garen se rembrunit en regardant la mendiante. Sans même parler des ulcères qui lui couvraient le corps, elle empestait, ses cheveux étaient en bataille et de la salive lui coulait de la bouche. N’importe qui aurait compris qu’elle était une idiote attardée.
« Je me fous de toi, et tu ne t’en rends compte que maintenant ? » Ann-Rue éclata de rire. « Ça doit être fait, à présent. Mes hommes ont dû capturer la petite fille qui se trouve dans ton manoir. Imagine que ton petit serviteur renforcé soit découvert par l’Alliance royale. Hé hé, je me demande ce qui va se passer… L’Alliance royale te considérera forcément comme un traître. Qu’est-ce que tu vas faire ? Oh, que d’ennuis…
« Cependant, si tu m’obéis, je ne révélerai pas ton secret. À condition que tu sois sage. Bien, maintenant, fais ce que je viens de…
« Je t’ai trouvée. » Garen eut soudain un sourire en coin et se lécha les lèvres.
« Toi ?
Le Dérivateur de cristal se brisa sur-le-champ et se réduisit en un tas de poussière rouge. La voix d’Ann-Rue cessa de se faire entendre.
Garen baissa la main droite et chevaucha en fixant un endroit précis à gauche du pont de pierre.
Vroum !
Il disparut aussitôt.
Non loin du pont de pierre de Bernoulli, une tour était en construction, juste à côté de la rivière qui protégeait la ville.
Une femme en jupe noire reposa la boule de cristal, terrifiée. Elle sentit une menace effroyable se rapprocher. Cette sensation était propre à la famille royale.
Son joli visage était crispé par l’inquiétude.
« Wade !
— Oui, Princesse. Quels sont vos ordres ? » Un colosse à la peau cuivrée, vêtu d’une armure, s’agenouilla et s’enquit respectueusement.
« Nous allons changer immédiatement de lieu de détention. Nous ne sommes plus en sécurité ici. J’ai un mauvais pressentiment. » La femme en jupe noire porta une main à sa poitrine, le visage livide.
La voix de l’homme dans le Dérivateur de cristal résonnait encore à ses oreilles.
« Tu m’as trouvée ? Et alors ? Qu’est-ce que tu peux faire, si tu me trouves ? Les Chevaliers royaux me protègent. Qu’est-ce que tu peux me faire, toi, un utilisateur de totem qui as envoyé tous tes totems renforcés hors de cette zone ?!
La femme en jupe noire commença à se calmer en se rassurant elle-même.
« Allons-y ! Partons d’ici. » Elle se leva, prit son sac à main et dévala l’escalier en colimaçon. Sans même s’en rendre compte, elle baissa les yeux depuis la tour.
Elle fut aussitôt saisie d’horreur.
Un grand homme vêtu d’une chemise noire lui souriait au pied de la tour. Ses dents blanches dégageaient une aura sinistre. C’était le « Jess » qu’elle avait vu au pont de pierre de Bernoulli.
« Bougez ! Vite ! » La fille en jupe noire paniqua et cria à pleins poumons. Elle se sentit envahie par une peur dont elle ignorait l’existence.
En tant que membre de la famille royale de l’Empire de Kovitan, elle possédait, comme les autres, un don unique qui faisait l’envie de tous : la faculté de pressentir les dangers imminents.
Ce don était le pouvoir de prémonition de la famille royale de Kovitan, un talent inné aux propriétés particulières.
Chaque membre de la famille royale percevait le danger à des degrés divers, et cette femme avait perdu son sang-froid à cause de ce pouvoir.
« Territoire royal. Entrée interdite ! » Deux gardes lourdement armés croisèrent leurs lances pour barrer le passage à Garen.
Ils se tenaient tous deux à l’entrée de la tour et fixaient Garen d’un regard farouche.
« Votre princesse ne m’a-t-elle pas invité ? » Garen avait parfaitement entendu leur conversation, depuis le pied de la tour.
« Quels subordonnés ennuyeux… À quoi bon les garder ? » dit-il avec un sourire doux.
Crac !
Le haut du corps des gardes disparut sur-le-champ, comme si quelque chose d’invisible les avait mordus. Leur moitié inférieure resta debout. Le sang n’avait même pas eu le temps de couler ; celui des cadavres mutilés se répandit lentement sur le sol.
Avec un sourire aux lèvres, Garen entra dans la tour blanche.
Les cadavres derrière lui s’effondrèrent au sol.
Les passants se mirent à crier en voyant la scène.
« Protégez Son Altesse ! » Un groupe de gardes lourdement armés se rassembla.
Une série de puissantes auras de totem apparut derrière Garen. C’étaient celles de nombreux utilisateurs de totem de deuxième forme qui se précipitaient dans la tour. Leurs corps étaient baignés de lumières de toutes les couleurs.
L’escalier étroit de la tour ne pouvait laisser passer de créatures totems de grande taille. Seuls de petits totems aux capacités particulières pénétrèrent donc à l’intérieur.
Lorsque Garen posa le pied sur la première marche, il sentit sa vitesse diminuer. Comme si un champ de force invisible agissait sur lui et le ralentissait.
« Superposition du retard !
Un vieil homme à la barbe grise descendit de l’étage supérieur et fixa froidement Garen.
« Comment oses-tu tuer les gardes des Chevaliers royaux et troubler le repos de la Troisième Princesse ? Tu mérites la mort ! »