Chapitre 337
Après avoir voyagé quelques minutes avec le convoi, Garen découvrit une forêt silencieuse, plongée dans les ténèbres.
Debout au milieu des bois, il attendit un instant en silence.
Très vite, des pas lourds retentirent au plus profond de la forêt noire comme l’encre. Ils se faisaient entendre par à-coups, selon un rythme régulier.
Une créature gigantesque, haute de près de huit mètres et longue d’au moins dix, se frayait un passage entre les arbres en direction de Garen. C’était une Salamandre à deux têtes. Elle dressa ses deux têtes dans les airs et ne cessa de faire claquer sa langue noire.
La Salamandre à deux têtes s’arrêta devant Garen, à moins de dix mètres de lui.
« Commençons. » Garen lui fit signe qu’il était prêt.
La Salamandre à deux têtes, d’un noir de jais, grogna doucement, puis projeta brusquement sa tête vers Garen.
Garen retira ses gants, tendit lentement la main gauche, puis la posa sur le front de la salamandre.
Bang !!
Lorsque sa paume heurta le front de la créature, une onde de choc circulaire éclata soudain autour du point d’impact.
L’homme et la salamandre furent brusquement projetés à plusieurs mètres en arrière. Leurs corps furent couverts d’innombrables égratignures dues au violent frottement.
Garen écarquilla les yeux. Un plaisir irrésistible l’envahit.
« C’est bien ça… C’est bien ça… Hé, hé, hé… » Il ne put retenir un petit rire. Au cœur de la forêt sombre, ses yeux semblaient plus brillants que jamais.
« Oui, à en juger par le temps écoulé, c’est à peu près ça. Je suis même revenu un peu plus tôt. » Il regarda la Salamandre à deux têtes, qui creusait rapidement un trou pour s’en aller. Son corps disparut au loin, se fondant dans le paysage tandis qu’elle se dirigeait vers la calèche.
Hwaaa…
Des vagues de sons résonnaient dans la vaste forêt vert sombre. Les feuilles formaient des nappes ondulantes sous les bourrasques. De temps à autre, des créatures vert sombre s’envolaient de la forêt, tandis que quelques oiseaux étranges descendaient du ciel pour se percher dans les arbres.
Le soleil de midi était voilé par des nuages gris, dont les bords laissaient seulement filtrer un cercle de lumière dorée.
Au loin, dans le ciel, trois Faucons géants gris battaient des ailes en direction des profondeurs de l’immense forêt.
Chacun avait une envergure de six à sept mètres. Deux hommes et une femme vêtus de robes grises étaient assis sur leur dos.
L’un des deux hommes était solidement bâti. Sous sa robe grise scintillait une armure d’argent, et une lourde épée à deux mains pendait à sa taille. Sa barbe noire, qui lui couvrait le menton, était son trait le plus marquant.
L’autre homme avait le teint pâle et ne semblait pas entraîné. Il avait le regard calme et portait, sous sa robe grise, une tunique noire ajustée. Ce qui attirait le plus l’attention, c’était ses yeux aux pupilles argentées sur fond noir, d’une rareté exceptionnelle. Ses iris blancs et ses pupilles argentées donnaient à son regard une froideur étrange.
La seule femme portait sous sa robe grise une armure de cuir rouge flamboyant qui soulignait sa taille fine. Son joli visage gardait une fraîcheur juvénile. Sa poitrine était généreuse sans être excessive, et ses jambes longues et fines. Elle ne cachait nullement ses atouts. Au premier regard, elle semblait avoir moins de dix-huit ans. Le vent ébouriffait ses courts cheveux roux flamboyant, dévoilant une boucle d’oreille or sombre à son oreille droite.
« Darian ! Combien de temps nous reste-t-il avant d’arriver dans le district de la Forêt luxuriante ? » cria la jeune femme. Elle chevauchait son Faucon géant à hauteur de celui de l’homme robuste et se tourna vers les deux hommes.
« Je ne sais pas. Je n’y suis allé en vacances qu’une fois, il y a des années. Je n’en sais pas plus. » L’homme barbu se caressa le menton. « Demande à Beckstone, lui, il sait forcément. »
La jeune femme posa en silence les yeux sur l’homme qui chevauchait un Faucon géant devant elle. Le visage pâle, l’homme en robe grise baissait la tête, comme absorbé par ses calculs. Des flammes argentées, incertaines, jaillissaient sans cesse du bout de ses doigts.
« Il nous faudra encore une demi-journée pour atteindre le territoire des Trejons. Le vicomte Vanderman déteste qu’on enfreigne ses lois. Son territoire doit être protégé par divers systèmes antiaériens, à cette heure. Par courtoisie, nous devrons nous poser à un kilomètre et continuer à pied. » L’homme en tunique noire avait apparemment entendu la question de la jeune femme. Il répondit sans se retourner.
« Espérons que nous recueillerons assez d’informations cette fois-ci. Barr et Baphje, les deux professeurs de l’Alliance royale, seront là. J’ai lu leur thèse sur l’Éclat d’argent, et elle m’a beaucoup appris sur la cultivation de la deuxième évolution de Nias. Nous pourrons enfin les rencontrer en personne. » L’homme en tunique noire semblait parler pour lui-même.
« Nous avons perdu sa trace au manoir de Vanderman. Leanna est peut-être passée par le territoire des Trejons. Puisque nous avons besoin de l’aide de Vanderman pour la retrouver, ne sois pas impoli, Darian, ou tu risques de lui laisser une mauvaise impression. Ce serait ennuyeux qu’ils refusent de nous aider. » La jeune femme en armure rouge prit les devants.
« Oui, oui… » Le barbu s’affala contre le dos de son Faucon géant. « Qu’est-ce que c’est ennuyeux. Adiss, depuis ta Spiritualisation, tu ne bavardes plus avec moi. Je me demande bien pourquoi… » marmonna-t-il en tirant, impuissant, sur les plumes de l’oiseau.
« Qu’est-ce que tu veux que je dise à un mâle qui chevauche un autre mâle ? » Le Faucon géant avait l’air abasourdi.
« Rien que d’imaginer un mâle me chevaucher, j’en ai la chair de poule. Ne te fais pas d’idées, sinon, je pourrais faire bien des choses. Évidemment, si tu étais Berlina, je serais ravi de discuter de reproduction avec toi. »
« Pourquoi tu crois ça ? » protesta bruyamment le barbu. « J’ai l’air de ce genre-là ? »
« Tout à fait. »
« Bon, d’accord… »
Berlina, qui se trouvait à côté d’eux, laissa aussitôt échapper un rire timide.
« Être méprisé par son propre Totem central… Darian, tu peux te vanter d’être le premier de l’histoire. »
« Si j’avais su, je ne l’aurais pas spiritualisé… » marmonna Garen, mécontent.
« Attention, il y a une créature devant nous. » L’homme en tunique noire ferma les yeux et annonça le nombre avec précision. « Un oiseau acide de deuxième forme et trois oies à bec noir de première forme entreront dans notre rayon d’attaque dans une minute. »
« Laissez-moi m’en occuper cette fois ! » s’exclama la femme en armure rouge, enthousiaste. « Mes étincelles de feu sont idéales contre les groupes. »
Dans la jungle lointaine, un immense arbre brun au tronc épais tendait ses branches vers le ciel. Son diamètre atteignait plusieurs dizaines de mètres et son feuillage projetait une ombre gigantesque sur plusieurs kilomètres.
Ses feuilles luxuriantes formaient une couverture bleue, touffue au sommet de l’arbre. La lumière du soleil traversait directement le feuillage, mais seule une lueur dorée parvenait à filtrer.
Au pied du tronc, entre les racines, se trouvait un trou dans l’arbre. Il mesurait environ trois hommes de haut et deux de large.
À l’intérieur s’étendait une vaste salle de bois brun.
Trois pots de fleurs se trouvaient de chaque côté de la salle, et deux autres juste au-dessus.
Hizzzz !
Après un léger bruit, six des huit pots s’animèrent. Au centre de chacun, dans un cercle de la taille d’un bassin, une graine verte jaillit rapidement de la terre. Elle germa, poussa, puis de petites fleurs noires s’épanouirent. Bientôt, des fruits noirs se formèrent et tombèrent dans le pot. Ils pourrirent alors et redevinrent des graines qui se mirent à pousser…
En moins de dix secondes, les pots furent saturés de lianes vertes épaisses. Elles s’entrelacèrent et poussèrent vers le haut, formant des piliers végétaux vert sombre d’environ un homme de haut.
Les six pots avaient ainsi formé six piliers végétaux vert sombre.
Les lianes se tordaient et s’enchevêtraient sans cesse.
Au sommet du pilier le plus à gauche, un vieux visage ridé apparut. Il était en réalité composé d’un enchevêtrement dense de feuilles et de brindilles, qui formaient un nez, des yeux et des traits bien dessinés.
« Deux ne sont pas encore arrivés ? » demanda le vieux visage d’une voix rauque et sèche.
D’autres visages feuillus apparurent sur les cinq piliers restants.
« Davis, tu es toujours la première », murmura le deuxième visage en partant de la droite.
« Toi non plus, tu n’es pas mal, Leena. » Davis n’en dit pas davantage.
Les autres visages ne prononcèrent pas un mot et fixèrent les deux pots situés en hauteur.
Bientôt, une graine rouge apparut dans le pot de gauche et se transforma rapidement en un pilier végétal rouge.
Un vieux visage barbu apparut alors sur le pilier.
« Désolé de vous avoir fait attendre. » Le barbu toussa deux fois. « J’ai déjà envoyé Beckstone là-bas. D’après les informations qu’il a obtenues et l’endroit où il se trouve actuellement, il devrait bientôt atteindre le district de la Forêt luxuriante, dans l’Empire de Kovitan.
« Le territoire du Luminariste royal Zikhar ? L’un de mes fils s’entend bien avec lui. Voulez-vous que je vous recommande ? » demanda l’un des anciens.
« Inutile. » Davis, qui avait parlé en premier, marmonna : « Ce sera une épreuve pour Beckstone. S’il parvient à éveiller son talent inné, nous pourrons en mesurer l’étendue. »
« Ce n’est que le tout début… Le Totem ultime de Vanderman, la Sphère de liane verte, est la première clé pour parfaire le talent de Beckstone. Le deuxième a-t-il été choisi ? » demanda Leena.
« Le comte Eiskan, de Bernarius. Je vais m’occuper des préparatifs. Beckstone pourra faire montre de sa bravoure à son arrivée », répondit Davis.
« Nous devons saisir cette occasion. La Porte de l’Enfer va bientôt se réveiller ; il ne nous reste plus beaucoup de temps. » Leena hocha la tête.
« Beckstone deviendra le Luminariste le plus parfait et le plus puissant de l’histoire. Rien ne pourra l’en empêcher ! » déclara le vieil homme barbu d’une voix basse. « Il est déjà entré en Spiritualisation, mais la Société Obscuro a commencé à passer à l’action, elle aussi. »
Il balaya la salle du regard.
« L’amitié, la famille, l’amour, le désespoir, la colère, le sacrifice, la gloire… Quand Beckstone aura tout compris, son talent se sera pleinement épanoui. Ce jour-là, nous pourrons enfin affronter la Société Obscuro de front.
Garen contemplait en silence le vase de fleurs fraîches qui se trouvait devant lui.
De petites fleurs rouges et blanches recouvraient entièrement les branches d’un arbre couleur rouille.
Leurs pétales rouges et blancs apportaient une touche de fraîcheur à la calèche. Un léger parfum floral flottait également dans l’air.
Piak !
Garen cueillit machinalement une fleur rose et la posa à côté de son assiette.
Il se servait de sa main droite.
Piak !
Il en cueillit une autre.
Assise en face de lui, Lala tressaillit et laissa paraître une pointe d’agacement.
« Cet arbre miniature, je l’ai choisi et taillé avec tant de soin. Tu ne peux pas le laisser tranquille un peu ? » dit-elle doucement.
Depuis qu’elle avait guéri, elle portait une petite robe d’un seul tenant, violet foncé, serrée à la taille par une large ceinture noire. Ses bas noirs mettaient en valeur ses jambes fines. Elle avait attaché ses cheveux blonds sur le côté gauche, les laissant retomber sur son épaule.
Depuis qu’elle avait reçu ses pouvoirs, elle semblait complètement remise. Ses lèvres avaient retrouvé une légère teinte rosée et sa peau, devenue douce et claire, brillait d’un éclat délicatement rose.
Garen cueillit une autre fleur et leva les yeux vers elle. « Ta robe est jolie. » Il lui adressa un sourire satisfait.
Lala rougit en voyant son sourire.
« C’est Leila qui m’a trouvé ces vêtements… » murmura-t-elle. « Ceux-ci, et même d’autres plus… et beaucoup d’autres encore… »