Chapitre 290
Le Croc des marais profonds balança doucement la queue, traîna silencieusement son lourd corps sur le sol et se faufila rapidement par une fenêtre ouverte. Garen resta stupéfait : la créature n’avait fait aucun bruit.
Il prit ses affaires indispensables ainsi que quelques objets susceptibles de lui servir, les fourra dans le sac de cuir qu’il avait apporté, puis le dissimula sous le lit. Ensuite, il sortit de la maison.
Sur le chemin, Angela était accroupie près du cadavre d’un Lézard unicorne et examinait attentivement cette abomination.
Le lézard, qui n’était pas là quand Garen était entré dans la maison, avait manifestement été tué par elle.
« Alors ? Quelle était sa puissance ? » Garen s’approcha et s’accroupit à côté d’elle.
— Ça se complique, répondit Angela d’un air grave. Au départ, je pensais que c’était une créature mutante ordinaire. Mais en fait, elle avait une aura totémique. Sans l’accélération, je ne suis pas sûre que ma panthère aurait pu s’en charger. Elle devait être au niveau d’un totem d’élite de première forme.
— Fais attention. Garen lui tapota l’épaule. Il tenait à cette compagne avec qui il travaillait si bien.
Il jeta un coup d’œil à la calèche qui tremblait de l’autre côté. Les trois filles semblaient vouloir s’approcher, mais elles avaient visiblement un peu peur.
« Monsieur. » Le vieux cocher s’avança avec précaution et s’arrêta devant Garen, hésitant. « Je suppose que vous accomplissez tous les deux une sorte de mission ? Je me demandais si nous pouvions vous engager temporairement pour nous conduire en ville. Nous vous paierons ! »
« Vous me paieriez combien ? » marmonna Garen. Il doutait qu’ils puissent offrir grand-chose. Quand les Utilisateurs de totem parlaient d’argent, il s’agissait généralement de dizaines de milliers de rumbs. Pour un simple citoyen, c’était déjà toute une vie d’économies.
« Cent mille ! » lança le vieux cocher. « Cent mille rumbs ! »
« Ça fera l’affaire. » Garen hocha la tête. « Angela, conduis-les en ville, puis retrouve-moi à la Guilde de guerre. » Il consulta la montre à gousset en argent qu’il venait de sortir de sa poche. « Il est treize heures quinze. On se retrouve après le déjeuner, à seize heures. Ça te va ? »
Angela acquiesça. « Pas de problème. Cent mille pour un trajet, ce n’est pas une mauvaise affaire. Allez, mesdemoiselles. » Elle héla les trois filles en montant sur son étalon noir.
« Je dois aller voir comment va mon ami, dit Garen d’un ton désinvolte. Il y a peut-être une possibilité… » Il eut soudain un sourire en coin.
Dans la fenêtre des attributs, au bas de son champ de vision, ses points de potentiel bondirent brusquement.
Ils passèrent de 1222 % à 1287 %, puis grimpèrent aussitôt à 1356 %. Ces deux bonds successifs surprirent Garen.
C’était le Croc des marais profonds ! Il comprit soudain. Il venait de libérer le Croc, fraîchement évolué, pour qu’il chasse les Lézards unicorne. Il ne s’était pas attendu à ce que les effets se manifestent si vite. Plus étonnant encore, tuer des Lézards unicorne pouvait augmenter ses points de potentiel.
À en juger par les chiffres, le Croc des marais profonds avait affronté et vaincu seul deux Lézards unicorne. Voilà qui expliquait les deux bonds.
Après avoir pris congé du groupe d’Angela, Garen resta silencieux sur le chemin, les yeux fixés sur sa cour. À l’intérieur, le Croc des marais profonds franchissait sans bruit la clôture pour entrer dans le jardin. Il tenait un des lézards entre ses mâchoires, sans doute pour le dévorer et se servir de lui comme hôte pour ses parasites.
Garen remarqua une blessure récente et saignante sur les pattes avant du Croc des marais profonds, probablement reçue pendant le combat. Il frissonna.
Le Croc des marais profonds, un totem de deuxième forme, pouvait donc être blessé par deux Lézards unicorne de première forme.
« Ce n’est encore qu’un totem de première forme. Il doit y avoir dans le nid des créatures plus puissantes qui ne se sont pas encore montrées. Pas étonnant que la Société Obscuro ait osé défier le monde entier. Avec des armes biologiques aussi redoutables, elle n’a pas à s’inquiéter de la puissance militaire. »
Il réfléchit un instant, puis sentit soudain quelque chose et se tourna vers la cour d’en face.
La cour de sa voisine blonde semblait paisible, à l’exception des rideaux qui remuaient légèrement. Quelqu’un l’épiait, c’était évident.
Garen s’apprêtait à partir quand la porte de la cour, de l’autre côté de la rue, s’ouvrit à la volée.
« Monsieur Garen ! » cria sa voisine blonde. Son visage hagard et profondément inquiet trahissait sa terreur. Un jeune homme grand et robuste la suivait. Ils se ressemblaient tellement qu’on aurait dit des jumeaux.
« Monsieur Garen, pourriez-vous nous conduire en ville ? » demanda sa voisine, effrayée. Elle le regarda d’un air suppliant.
Gaaaaah !
Une série de cris de Lézards unicorne retentit au loin.
Garen consulta sa montre à gousset et fronça les sourcils. « Entrer en ville, c’est facile. Mais puisque nous sommes voisins, je préfère vous prévenir : la situation a beaucoup changé. Il se pourrait que la ville soit encore plus dangereuse. Si vous le souhaitez, restez chez vous. Mon petit est en train de nettoyer les environs. Comme le secteur est peu peuplé, les créatures ne devraient pas nous repérer. Vous devriez être en sécurité. »
À ces mots, elle afficha un air désemparé et perplexe.
« Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? Quand l’Alliance royale chassera-t-elle les créatures ? » Comme la plupart des gens, elle plaçait tous ses espoirs dans l’Alliance royale. À leurs yeux, la situation n’était qu’un incident isolé, une crise régionale passagère.
Garen secoua la tête.
« Je n’en sais rien. À vous de décider. »
« Dans ce cas, nous voulons quand même entrer en ville », murmura la jeune fille après une hésitation.
« Je vous donne dix minutes. Ensuite, nous partirons sans attendre. » Garen répondit sans détour.
Le troisième bataillon du général Veron anéanti.
Grâce aux oiseaux messagers bleus, la nouvelle se répandit dans des centaines de pays du Continent de l’Est.
Au même moment, les journaux du monde entier annoncèrent que des créatures inconnues attaquaient les villes humaines. Mais bientôt, les gens ne pourraient même plus se procurer ces journaux…
Les oiseaux messagers bleus se mirent à tomber sans cesse du ciel. Outre les Lézards unicorne, diverses créatures volantes occupaient les airs, qui constituaient le moyen de communication entre les villes.
Ville d’Iron Tank
Salle des missions de la Guilde de guerre
En entrant dans la salle, Garen vit des blessés partout. Certains avaient même perdu des membres. Leurs visages pâles témoignaient d’importantes pertes de sang.
« Garen, comment se fait-il que tu sois indemne ? » s’exclama un homme robuste, borgne. « Ah, c’est vrai. Tu es l’un des plus forts de la salle des missions de première forme. » Il se rassit aussitôt.
« Thomas ? Toi aussi, tu t’en es bien sorti ? » Garen s’approcha et s’assit en face de lui. « La situation a l’air grave. » Il balaya les lieux du regard.
« C’est l’enfer dehors. Les primes augmentent chaque jour, mais personne n’ose accepter de contrat. Les monstres sont partout », murmura Thomas le Borgne.
À cet instant, une équipe d’hommes et de femmes en robes brunes sortit de la salle de réception principale. Leur chef était un homme massif aux cheveux courts. Une cicatrice rouge sang sur la joue droite lui donnait un air sauvage.
L’homme tenait un casque d’argent dans ses bras et parcourut rapidement la salle du regard.
Un vieillard aux cheveux blancs, muni d’un bâton rouge, les suivait. Deux femmes à la silhouette parfaite, vêtues de robes noires, marchaient juste derrière eux.
« C’est l’équipe Galileo. Ils doivent prendre les deux missions les plus difficiles », chuchota Thomas le Borgne à Garen en observant le groupe.
Il n’était pas le seul : tous les occupants de la salle avaient les yeux rivés sur eux.
Garen connaissait bien l’équipe Galileo. Son chef, Galileo, était un Utilisateur de totem d’élite de deuxième forme, et tous ses membres étaient des Utilisateurs de totem de deuxième forme. L’équipe comptait même un forgeron de totems. Grâce à cette composition d’élite, elle avait accompli plusieurs missions difficiles et s’était fait un nom dans la ville d’Iron Tank.
Il y avait trois équipes puissantes dans la ville d’Iron Tank, qui fréquentaient la Guilde de guerre depuis des années. Seul l’as de l’équipe Galileo était un Utilisateur de totem de deuxième forme, tandis que les chefs des deux autres équipes commandaient des totems ultimes de troisième forme.
L’équipe Galileo quitta la salle et disparut rapidement sur le chemin, au-delà de la porte.
Garen détourna les yeux et écouta les paroles admiratives de Thomas.
« Si seulement je pouvais être aussi fort que l’équipe Galileo… »
« Tu peux toujours rêver. Il faut au minimum posséder deux totems de deuxième forme », ricana un homme chauve et corpulent.
Garen bavarda un moment avec Thomas. Il attendait quelqu’un. Après avoir conduit sa voisine en ville, il s’était rendu directement ici pour prendre la température.
La situation était effectivement grave. La Guilde de guerre avait dû faire de gros efforts pour inciter les meilleures équipes à agir.
La salle des missions de première forme était l’endroit le plus fréquenté d’une petite ville comme Iron Tank. Les salles de deuxième et de troisième forme n’étaient que des décors. Seule une poignée d’élites pouvait y entrer, et personne n’y faisait d’échange.
Leur tour prit bientôt fin. Garen se leva et se dirigea vers le guichet des missions. Il sortit la liste des missions qu’il avait accomplies précédemment et la remit.
« Déjà terminées ? Si vite ? » L’homme qui réceptionnait la liste avait l’air sinistre. Garen le connaissait bien : c’était lui qui lui avait remis ses dernières listes de missions.
« Les primes ont dû être multipliées plusieurs fois ces derniers temps, non ? » demanda doucement Garen.
« Tu es malin. » L’homme d’âge mûr hocha la tête. « Elles ont toutes augmenté. Tu tombes à pic. En plus, le gouverneur vient de mettre en circulation un grand lot de totems inactifs. Ça t’intéresse d’y jeter un œil ? » Il baissa la voix, avec un accent engageant. « Il y aurait pas mal de bons Totems centraux. »
« Ils ont été distribués spécialement ? » Garen haussa un sourcil.
« Bien sûr ! À part nous, la Guilde de guerre, où trouver une telle puissance de feu d’élite ? Si nous ne vous soutenons pas, autant attendre notre perte, non ? » répondit l’homme d’âge mûr avec assurance.
« Vous avez un Faucon-dragon blanc ? »
« Bien sûr. Il est puissant, mais son entraînement coûte cher. »
« Montrez-moi la liste. »
Le cœur de Garen fit un bond. Le Faucon-dragon blanc était puissant, mais il avait aussi été étudié en profondeur : nombreux étaient les moyens de le contrer.
Il se distinguait des autres Utilisateurs de totem. Grâce à ses points de potentiel, il pouvait compter sur une évolution directe, même si les chances de réussite n’étaient pas élevées. Il pouvait choisir un nouveau totem, peu étudié mais doté de solides bases, comme atout ultime.
Si l’évolution réussissait, personne ne connaîtrait les pouvoirs de ce nouveau totem ; son apparition aurait donc un effet remarquable.