Chapitre 241
Aquarius claqua légèrement des doigts, les yeux plissés.
« Grande Sœur, à quoi pensez-vous ? » demanda Cena à côté d’elle.
« À rien. Je vais faire un tour. Vous pouvez aller vous coucher. » Aquarius se leva, ouvrit l’entrée de la tente et sortit.
Quelques gardes étaient dispersés à l’extérieur. Au loin, elle entendait Prynne et les autres discuter près d’un ruisseau. Le jour déclinait ; seul le feu de camp devenait plus vif.
Aquarius salua quelques gardes, puis emmena une garde dans les buissons, prétextant qu’elle avait besoin de se soulager.
Elle éviterait ainsi d’attirer les regards indiscrets.
Elle s’enfonça dans les buissons et observa les arbustes qui l’entouraient, tous à peu près à hauteur de taille.
« Allez surveiller les alentours », dit-elle doucement à la garde.
« Oui. »
Une fois seule, Aquarius agita le doigt. Deux points de lumière bleue jaillirent aussitôt du bout de ses doigts et tombèrent dans les buissons, où ils vacillèrent, apparaissant et disparaissant. On aurait dit deux petites lucioles.
« Va mettre Acacia à l’épreuve », articula-t-elle.
Les petites lumières bleues filèrent aussitôt dans les buissons et disparurent complètement.
Immobile, Aquarius sembla réfléchir.
Ils prétendirent qu’ils repartaient chercher du bois et décidèrent d’en profiter pour faire un tour. Accompagné d’Ulun, Garen retourna tranquillement à l’endroit où il était passé plus tôt.
Avec précaution, il s’approcha de la limite où poussait l’herbe d’amejade et se mit à patrouiller d’un air détaché.
Il repéra bientôt une herbe à épingles près des herbes d’amejade. Ses feuilles étaient grandes et sa tige épaisse : elle avait donc atteint une belle maturité.
L’herbe à épingles était elle aussi un ingrédient médicinal d’usage courant. Garen grava silencieusement cette information dans sa mémoire.
Puis il reprit sa patrouille. Ulun le suivait de près, sans savoir ce qu’il faisait.
Dans cette partie de la forêt, Garen repéra une bonne douzaine d’autres touffes d’herbe d’amejade. Les herbes à épingles étaient comparativement plus rares : il n’en trouva que trois. Il était de plus en plus satisfait.
Après quelques autres tours dans la forêt environnante, le ciel s’assombrit peu à peu, au point qu’il n’y voyait presque plus. Ce n’est qu’alors que Garen décida de rentrer.
Ils se trouvaient sur un versant, entourés de bosquets d’arbres et de buissons. Sans s’en rendre compte, ils s’étaient éloignés du campement.
À mesure que la lumière baissait, la forêt se changeait en une mer de ténèbres. Même les arbres et les plantes verdoyants prenaient une teinte d’encre dans l’ombre.
« Jeune maître, qu’est-ce que vous cherchez au juste ? » demanda Ulun derrière Garen, qui commençait à s’ennuyer.
« Ma cousine aime les herbes et les fleurs. Je me suis dit que j’allais en chercher quelques-unes qui pourraient lui plaire et les lui rapporter, répondit Garen avec désinvolture. Mais comme nous resterons ici quelques jours, même si j’en ai déjà repéré certaines, ça ne sert à rien de les déterrer trop tôt. »
Ulun hocha la tête, comprenant. Soudain, il tendit la main et attrapa un petit serpent vert qui fondait sur Garen.
D’un geste agile et précis, il pinça le serpent à sept pouces de la tête.1 Une légère pression suffit à lui faire siffler ; son septième pouce fut aussitôt écrasé. Puis il le jeta négligemment au sol.
Ce n’est qu’alors que Garen fit mine de prendre peur, comme s’il réagissait avec un temps de retard.
« Encore un serpent-feuille ! Pourquoi y en a-t-il autant dans cette forêt ? Si vous ne l’aviez pas repéré aussi vite, il m’aurait mordu ! »
« Ce n’est rien. Cet endroit est manifestement un habitat qui convient aux serpents-feuilles ; il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils soient un peu plus nombreux que d’habitude. Même un serpent très venimeux ne pose pas de problème s’il ne peut mordre personne », répondit Ulun calmement.
Soudain, un point bleu se dirigea vers eux. C’était un petit serpent bleu qui avançait en ondulant, lentement et avec souplesse, d’un air paresseux.
Garen et Ulun l’aperçurent tous les deux.
« Quel genre de serpent est-ce ? » demanda Garen en fronçant les sourcils.
« Je n’en suis pas sûr non plus. S’il est bleu, ce doit être un serpent à écailles bleues, mais ce genre d’environnement ne devrait pas vraiment lui convenir. » Ulun fronça lui aussi légèrement les sourcils. « Soyez prudent. Ce serpent se déplace très vite et possède une grande puissance explosive. Reculez d’abord. »
« D’accord. » À ces mots, Garen se cacha aussitôt derrière Ulun.
Ulun enfila des gants de cuir noir, le visage grave. La peau du serpent à écailles bleues était dure et il se déplaçait vite : ce ne serait pas un adversaire facile. Ulun avait lui aussi été un guerrier errant, vivant de primes, et il avait l’habitude des forêts de ce genre. Malgré tout, la situation lui paraissait assez délicate.
Seul, il s’en serait sorti sans problème, mais il devait protéger le jeune maître derrière lui, ce qui compliquait les choses.
*Il ne devrait pas y avoir de serpents à écailles bleues ici, si ?* se demanda-t-il en fixant le serpent indolent.
La petite créature ne mesurait pas un demi-mètre. Elle semblait avoir remarqué les deux hommes et leva la tête en sifflant doucement, comme pour les avertir de dégager son chemin.
« Éloignons-nous lentement, dit Ulun à voix basse. Doucement, ne vous précipitez pas. »
« D’accord. »
Ils se déplacèrent lentement vers la gauche.
Soudain, une étincelle bleue jaillit de nulle part et fonça droit sur le visage d’Ulun.
L’étincelle bleue avait jailli de la gueule du serpent à écailles bleues, traçant dans l’air une fine ligne bleue, belle et cristalline. Au même instant, une odeur fétide se répandit dans les environs, comme si tout l’endroit s’était changé en égout.
Alors que l’étincelle bleue allait atteindre son visage, Ulun leva brusquement la main droite et la plaça devant lui.
Pff !
L’étincelle bleue heurta son gant et produisit aussitôt un sifflement corrosif. C’était manifestement une giclée de poison bleu très concentré.
« Fuyez ! » hurla Ulun. Il ôta prestement son gant et lança aussitôt une fine dague, mais le serpent à écailles bleues l’évita en un éclair.
L’homme et le serpent se firent face, sans que l’un ni l’autre se laisse distraire.
Dès qu’il entendit le cri, Garen partit en courant vers le campement. Il y avait beaucoup de gardes là-bas ; tant qu’il les rejoindrait, il ne risquait pas grand-chose. Parmi eux, des vétérans savaient s’occuper des serpents.
La forêt devant lui défilait à toute vitesse, tandis que ses jambes froissaient les buissons. Garen ne ralentit pas un instant.
Ulun et le serpent à écailles bleues avaient montré une vitesse de réaction et une précision redoutables. Garen ne pouvait esquiver le poison du serpent sans révéler ses véritables capacités.
Derrière lui, Ulun cria de nouveau, mais sa voix venait de plus loin. La distance qui les séparait avait manifestement augmenté peu à peu.
Garen continua de courir, tout en se détendant légèrement intérieurement. Il ralentit progressivement, voulant se retourner pour jeter un coup d’œil.
Pff !
Soudain, une ombre bleue bondit de derrière une branche et fonça droit sur son visage. Avant même qu’elle ne l’atteigne, il sentit déjà la même odeur âcre que tout à l’heure.
*Ce n’est pas une coïncidence !* comprit aussitôt Garen. Quelqu’un cherchait délibérément à le mettre à l’épreuve. Sans réfléchir davantage, il fit exprès de trébucher.
« Oh non ! » cria-t-il en tombant sur la droite, juste à temps pour éviter l’attaque de l’ombre bleue.
Dans un claquement, l’ombre bleue percuta une pierre blanche au sol, qui se fendit aussitôt.
Garen, à demi assis par terre, put alors distinguer clairement ce que c’était.
C’était le même genre de serpent à écailles bleues que tout à l’heure !
La tête du serpent était contusionnée, mais pas une goutte de sang n’en coulait. Il fixa Garen tandis que son long corps lisse ondulait lentement vers lui avec grâce.
Garen fit mine d’être terrifié. Il n’osait même pas bouger ; à demi assis au sol, il regardait avec horreur le serpent à écailles bleues s’approcher en ondulant.
Étrangement, il crut reconnaître quelque chose dans les yeux du serpent.
« Ce serait… » Le doute s’éleva dans le cœur de Garen.
À cet instant, le serpent à écailles bleues s’arrêta brusquement, comme attiré par quelque chose, puis fit demi-tour et se dirigea ailleurs. Il ignora complètement Garen.
Garen se releva lentement, le visage pâle, mais son trouble ne faisait que grandir.
Au loin, dans la forêt, Aquarius regardait le serpent à écailles bleues revenir, l’air méfiant.
« C’est une réaction tout à fait normale, mais cette chute était trop opportune… » Elle fronça légèrement les sourcils et baissa les yeux sur le rouleau de papier noir qu’elle tenait à la main. « Peu importe. Occupons-nous d’abord des choses importantes. »
Domaine des Trejons, tour Vanderman.
Dans le bureau aux murs rouges et bruns.
Vanderman était assis en face d’un homme vêtu de robes noires. La lampe à huile posée sur la table, près d’eux, diffusait une lueur jaune, faible mais paisible, formant un halo juste assez grand pour les englober tous les deux. Au-delà du cercle jaune, tout était sombre.
« Pourquoi êtes-vous venus cette fois-ci ? Allez droit au but. » Vanderman croisa les doigts, le visage calme.
« Mon vieil ami, je ne veux vraiment pas te voir t’écarter ainsi du droit chemin. » L’homme en noir avait une voix grave, masculine. « Nous avons travaillé ensemble toutes ces années, mais voilà que tu gâches tout à un moment aussi crucial. Même moi, j’aurai du mal à arranger les choses pour toi. »
Il parlait lentement et calmement, mais son attitude était d’un sérieux implacable.
Vanderman fronça les sourcils et secoua la tête.
« Ce n’est pas ma faute. Oui, la cargaison a été interceptée sur mon territoire, mais je n’ai pas assez de contrôle aux frontières. Tu ne peux pas me faire porter toute la responsabilité. » Il marqua une pause. « Pour cette série de cargaisons, les itinéraires de transport étaient dissimulés de trois façons. Malgré tous ces détours, quelqu’un a tout de même réussi à repérer avec précision les routes d’acheminement aux frontières… »
« Il y a effectivement un traître, mais ce n’est pas le sujet. » L’homme en noir secoua la tête. « Le problème, c’est que quelqu’un qui veut s’en prendre à ton territoire peut le faire. Et, plus important encore, quelqu’un a fermé les yeux et laissé faire. Tout le monde s’est tu. C’est ça, le plus grave. »
Vanderman garda le silence. Sa main retomba sur l’accoudoir du fauteuil et le serra fermement.
La voix de l’homme en noir se teinta de compassion.
« Nous sommes de vieux amis, après tout. À cause de cette affaire, les branches sont très mécontentes de toi. Si tu ne prends toujours pas de décision… »
« Je suis un Luminariste royal ! » l’interrompit Vanderman d’une voix grave.
« Royal… » L’homme en noir parut déçu. « C’est donc ta décision ? Et moi qui croyais que tu avais compris la situation… » Il se leva. « Peu importe. Fais comme si je n’étais jamais venu. »
Il se retourna et s’avança vers les ténèbres au-delà du cercle jaune.
« Tonci, je n’ai rien oublié de ce qui s’est passé autrefois. J’espère que toi non plus », dit soudain Vanderman.
« Je ne suis plus le Tonci d’autrefois depuis longtemps », répondit calmement l’homme en noir, qui s’était arrêté.
« La famille royale ne perdra pas ! » affirma Vanderman avec détermination.
« Mais la famille royale ne représente pas tout. » L’homme en noir s’avança dans les ténèbres et disparut aussitôt dans l’ombre. On n’entendit ni porte s’ouvrir ni pas s’éloigner. Il se fondit dans l’obscurité comme une brise et disparut sans laisser de trace.
Pensées du traducteur
J_Squared J_Squared
Selon une croyance chinoise, le cœur des serpents se trouve à sept pouces de leur tête ; ce serait donc leur point faible mortel.