Chapitre 233
Une légère brise souffla dans le bois aux feuilles noires, les faisant bruisser bruyamment. Des graines de pissenlit glissèrent dans les airs, tandis que des abeilles tournoyaient autour d’un buisson couvert de minuscules fleurs rouges.
Un homme d’âge mûr, vêtu d’un costume noir, pénétra dans le cimetière en passant par la clôture délabrée.
Il était tiré à quatre épingles et portait des gants blancs, comme un noble qui venait de descendre de son carrosse.
En silence, il contempla la pierre tombale, le visage grave, comme absorbé dans ses souvenirs.
Un faible bruit de pas résonna derrière lui.
« Qui va là ? »
L’homme se retourna brusquement et scruta avec vigilance les arbres derrière lui.
Au fond du bois, un coupe-vent bordeaux apparut dans son champ de vision.
C’était un jeune homme qui avançait à grands pas entre les arbres. Il s’arrêta à dix mètres de l’homme en costume et le fixa d’un regard sombre.
« Emin, comment oses-tu te montrer ici ? lança froidement l’homme au coupe-vent rouge. Douze ans ! C’est la première fois que tu viens ici en douze ans !
— Et toi, tu ne fais pas pareil ? répliqua l’homme en costume noir, le visage tout aussi sombre. Clyde, c’est la tombe de ma femme. Tu n’as rien à faire ici ! » Il insista sur le mot « ma ».
« C’est toi qui l’as tuée ! De quel droit prétends-tu ça ? Sa tombe est même dans un état lamentable ! » protesta le plus jeune.
Ils se faisaient face, leurs tenues aussi différentes que le jour et la nuit.
Emin, l’homme en costume, jeta un regard autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose, puis comprit.
« Tu m’as suivi !
— Comment aurais-je pu trouver la tombe de Hill, sinon ? » Clyde, vêtu de son coupe-vent rouge, eut un rictus. « Laisse tomber, Emin. Je n’aurais jamais dû te laisser partir avec Hill, à l’époque. Je pensais qu’elle aurait une vie heureuse avec toi, plutôt que de souffrir dans l’armée à mes côtés. Si j’avais su… Aujourd’hui, je vais régler mes comptes avec toi !
— Je reconnais que je l’ai déçue, mais tu n’as pas à me faire la leçon ! » Emin fixa son ancien rival en amour. « Clyde A. Jackson, tu ne me fais pas peur ! Je n’ai simplement pas besoin de me mesurer à toi.
— Pourquoi tu continues à jacasser ? » Clyde leva le bras droit, révélant une bague sertie d’un rubis à son majeur. « Allez, montre-moi ce que tu as dans le ventre après toutes ces années !
Soudain, la bague se mit à briller d’un rouge éclatant. Un mince rayon rouge jaillit de la surface du rubis.
Il frappa le sol et se transforma en un énorme loup au pelage rouge, haut comme la moitié d’un homme.
Aouuu !
Le loup poussa un hurlement, les yeux illuminés d’un éclat rouge. Mis à part cette lueur, son physique était celui d’un véritable loup.
Sa fourrure ondulait dans le vent, comme une prairie balayée par la brise.
L’énorme loup rouge mesurait trois mètres de long et un mètre de haut. Ses griffes, acérées et mortelles, étaient tachées de sang.
Caché dans un buisson, Garen resta stupéfait devant la scène.
Il avait vu chaque détail : le rayon rouge jaillissant de la bague en rubis, puis sa transformation en loup.
Plus étonnant encore, Clyde, qui avait fait apparaître le loup rouge, était enveloppé d’une faible lueur rouge. Celle-ci formait autour de lui une sorte d’œuf, le recouvrant entièrement sans laisser le moindre interstice.
« C’est… fascinant… » Garen avait trouvé les Méthodes secrètes de l’Art martial secret déjà assez fantastiques, et l’Épée du Lutin tout aussi merveilleuse. Mais il s’agissait là de forces de tout premier ordre. Les deux hommes qu’il avait sous les yeux, eux, ne représentaient que le niveau ordinaire de ce monde !
« Un loup géant rouge ? » Emin garda le visage impassible et sortit de sa ceinture une petite canne argentée.
D’un geste léger, il fit jaillir de son extrémité un rayon de lumière blanche qui se transforma en ours blanc.
Grrr !
Dressé sur ses pattes arrière, l’ours blanc était aussi grand qu’un homme. Il grogna en direction du loup rouge géant.
L’ours blanc ne se distinguait guère d’un ours polaire ordinaire, et aucune lumière particulière n’entourait Emin.
« Clyde, je t’ai perdu à l’époque, mais je ne te laisserai jamais me battre devant Hill. Jamais ! » Emin retira son gant blanc, révélant ses mains couvertes de cicatrices.
« Les paroles ne servent à rien. » Clyde eut un rictus et fit un geste de la main portant la bague. « Attaque !
Le loup rouge gronda et fila sur le flanc droit de l’ours blanc. Ses griffes rougeoyantes s’enfoncèrent dans la peau de celui-ci et la lacérèrent. La fourrure autour de la blessure fut brûlée et une odeur de chair calcinée s’en dégagea.
Le loup était si rapide que l’ours ne comprit ce qui s’était passé qu’après l’avoir vu atterrir derrière lui.
L’herbe sur laquelle le loup rouge avait atterri prit feu, dégageant une fumée verte.
Roaaar !
L’ours blanc rugit et frappa le loup de ses pattes. Il le manqua.
Crac !
À la place, il heurta une branche. Elle se brisa et des éclats tombèrent au sol.
L’ours blanc poursuivit le loup rouge, l’assénant de coups de patte et lui mordant le torse.
Les bêtes roulèrent l’une contre l’autre, faisant trembler le sol.
Toujours caché, Garen observa leurs attaques.
Les griffes et les crocs du loup semblaient brûler tout ce qu’ils touchaient. Leur pouvoir était tel qu’ils noircissaient les arbres et l’herbe.
L’ours était puissant, et sa peau comme sa fourrure semblaient capables d’encaisser de violents coups. Après ses quelques affrontements avec le loup, il était à peine blessé. Seules les morsures avaient laissé des plaies déchirées.
Pendant que les bêtes se battaient, leurs maîtres ne bougeaient pas d’un pouce ; ils restaient là, immobiles.
Garen observa attentivement et fut stupéfait de constater qu’ils étaient tous deux enveloppés d’une lumière en forme d’œuf, de la couleur de leur bête, et que leurs pieds ne touchaient pas le sol : ils flottaient légèrement dans les airs.
« C’est donc ça, le totem d’un Luminariste ? » remarqua Garen. Aucune des blessures des deux bêtes ne saignait. La chair arrachée à leur corps disparaissait dans un tourbillon de lumière rouge ou blanche.
Les deux bêtes continuèrent à se déchirer. Leurs attaques ravageaient les arbres et les rochers alentour. Pourtant, comme si elles s’étaient entendues, elles ne s’approchèrent pas de la pierre tombale. Garen, à l’autre bout de la clairière, n’avait donc pas à s’inquiéter pour sa sécurité.
« Si ces deux bêtes sont des totems, leur puissance destructrice équivaut à peu près à celle d’un combattant de rang D dans le Monde des arts martiaux… » estima Garen en jugeant les dégâts qu’elles avaient causés.
Les deux Luminaristes étaient tout ce qu’il y avait de plus ordinaires ; leur puissance était médiocre.
Autrement dit, tout Luminariste possédait au moins la puissance d’un combattant de rang D.
En se rappelant les souvenirs qu’il avait reçus, où apparaissaient d’autres Luminaristes plus puissants, Garen grimaça.
« Il existe des Luminaristes encore plus puissants. Ce monde est plus fort que le Monde des arts martiaux !
Crac !
D’un coup de patte, l’ours blanc brisa un arbre de cinquante centimètres de diamètre. Des morceaux tombèrent sur Clyde, mais la lueur rouge qui l’entourait les bloqua aussitôt et les repoussa.
« Voilà pourquoi ils ne se battent pas eux-mêmes : cette espèce de lumière les protège.
Garen le nota.
Il se rendit compte que, dans les souvenirs qu’il avait reçus, les Luminaristes agissaient tous de la même façon : ils n’ordonnaient jamais à leurs totems d’attaquer d’autres Luminaristes. Il semblait que c’était pour cette raison. Cette histoire est hébergée sur novelping . com.
L’ours blanc finit par céder sous les attaques brûlantes du loup rouge. Ses blessures s’accumulaient, mais il continuait à se battre en rugissant, comme s’il disait qu’il entraînerait le loup rouge dans la mort avec lui.
Non loin de là, Emin avait les yeux injectés de sang et serrait les mâchoires. Il agitait sa canne en l’air sans arrêt, comme s’il y avait quelque chose à frapper.
« Tu es devenu fou ! » Le visage de Clyde se déforma de panique. « Si tu continues, tu vas détruire ton totem !
Ces mots ne semblèrent même pas atteindre Emin, qui continua à agiter frénétiquement sa canne.
Aouuu…
Le loup rouge reçut enfin un coup au ventre et fut projeté en roulant. Des points de lumière rouge se détachèrent de son corps et se dissipèrent dans les airs.
« Ne m’oblige pas à le faire ! » Le visage de Clyde se durcit, une férocité nouvelle s’y peignant. « Tu ne crois quand même pas être le seul à oser sacrifier ton totem !
— Alors fais-le ! » répondit Emin entre ses dents.
Une légère hésitation passa dans les yeux de Clyde.
À cet instant, l’ours blanc chargea le loup et le projeta dans les airs.
Roaaar !
L’ours blanc sembla décupler sa force. Le loup rouge avait beau se débattre, il ne parvenait pas à se dégager. Les griffes de l’ours s’enfoncèrent dans son corps et le déchiquetèrent.
« Sivak ! » hurla Clyde.
Il leva la main droite ; la bague en rubis explosa en une gerbe de lumière rouge éclatante.
Le torse du loup rouge trembla, s’illumina et commença à enfler. Plus il grossissait, plus sa lueur rouge s’intensifiait.
Boum !
Le loup rouge éclata comme un ballon, et des flammes dorées jaillirent de son torse.
Le sol trembla. Le bruit assourdissant de l’explosion se propagea dans toutes les directions, avec les bêtes pour épicentre.
Les arbres et la terre furent projetés au loin par le brasier, qui engloutit les deux Luminaristes. Un liquide rouge brûlant gicla jusqu’à vingt ou trente mètres et embrasa les arbres alentour.
Quand Clyde hurla et s’enfuit en courant, Garen comprit que quelque chose n’allait pas et s’élança à son tour. Au bruit de l’explosion, il roula au sol et parcourut une douzaine de mètres en courant.
« C’est presque aussi puissant qu’une bombe à forte charge… Pas mal. » Il se releva.
Les flammes s’arrêtèrent à peu de distance de lui. Dans un rayon de vingt mètres, chaque rocher, chaque arbre et chaque fleur avaient été réduits à l’état de charbon. La force de l’explosion avait abattu tous les arbres ; des troncs et des branches en feu jonchaient le sol.
« Quelle puissance… » Garen fixa le centre de l’explosion, tentant d’apercevoir les deux Luminaristes.
Boum !
Une explosion plus puissante encore que la précédente retentit. De nouveau, un brasier jaillit de son épicentre et fonça sur lui.
« Putain ! » Garen se retourna et détala. Le souffle le projeta à plusieurs mètres et le déposa au pied d’un arbre. Sans les bases qu’il avait acquises en arts martiaux, il se serait vautré dans la poussière.
Il jeta un coup d’œil derrière lui. Autour des deux Luminaristes, tout le bois aux feuilles noires, dans un rayon de trente mètres, s’était changé en mer de feu. Les troncs, les buissons, les plaques d’herbe, et même les rochers, tout brûlait.
La lueur rougeoyante se reflétait sur ses vêtements, les teignant d’un rouge éclatant. Ses cheveux et une partie de ses habits étaient eux aussi légèrement roussis.