Chapitre 189
Garen flânait tranquillement, jetant de temps à autre un coup d’œil aux antiquités exposées dans les piliers noirs.
Il s’éloigna de celui qui abritait un arc doré évidé et gagna une rangée de barrières, au bord de la salle.
Derrière elles se dressaient des piliers noirs plus épais, où étaient exposés des objets encore plus précieux.
Garen fit quelques pas, puis s’arrêta près d’un groupe d’étudiants.
Ils portaient des uniformes bleu et noir. Trois garçons et quatre filles semblaient débattre avec véhémence des trésors.
« L’Aile Bleue d’Antas symbolise la liberté, la joie, le bonheur et l’aspiration au paradis idéal des cieux. C’est un objet mythique d’Antas, que seuls les nobles ont le droit de fabriquer, affirma une fille aux cheveux bleus attachés en queue-de-cheval. Il est impossible qu’on en trouve dans une humble famille de marchands.
— En temps normal, c’est vrai, mais ici, c’est différent. Regardez : c’est la célèbre marque Asha, celle de la fameuse Alliance commerciale Asha. On le voit aussi aux détails, ici, là et là, répliqua doucement, mais fermement, un garçon aux cheveux blancs.
— Je pense que Garen a raison. Cet objet n’a pas pu être fabriqué à cette époque-là.
— Peut-être que quelqu’un l’a confectionné en secret pour sa collection personnelle ? Comme ces richards qui aiment faire la fête toute la nuit.
Les étudiants prirent parti, se répartissant en deux camps.
Garen examina l’objet dont ils débattaient.
C’était une statue bleu ciel représentant une aile unique. Elle mesurait environ un mètre de haut et deux mètres de large, et semblait s’élancer dans les airs. Les plumes avaient été sculptées avec une minutie remarquable. On aurait dit une véritable aile d’aigle.
Au premier coup d’œil, Garen comprit qu’elle était réalisée dans le style d’imitation dont lui avait parlé le Vieux Gregor. Il ne pouvait pas s’en approcher, mais un minuscule détail sur le socle lui faisait douter de son authenticité.
Sans même y penser, il fronça légèrement les sourcils, le regard arrêté sur la fissure du socle. Elle n’avait pas l’air de s’être formée naturellement ; on aurait plutôt dit qu’on l’avait tracée exprès pour dessiner un « S ».
« Vous l’avez remarqué ?
Un homme aux cheveux blancs vit où Garen avait fixé son regard. Vêtu d’un smoking, il se tenait droit et imposait le respect. Il s’arrêta à côté de Garen et examina l’Aile Bleue.
— L’aile mythique qui symbolise la liberté et le paradis… mais ce n’est qu’une contrefaçon, soupira-t-il.
— Je n’en étais pas certain moi-même. Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez aussi perspicace, monsieur, répondit humblement Garen en souriant.
— Non, vous vous débrouillez déjà très bien. » Le vieil homme secoua la tête. « Que savez-vous de la civilisation antasane ?
— Pas grand-chose, je le crains. J’ai seulement lu quelques informations ici et là dans des livres. » Garen choisit quelques éléments qu’il connaissait sur cette civilisation et les énuméra à l’intention du vieil homme.
À mesure qu’il poursuivait, l’intérêt du gentleman grandissait.
« Vous en savez pas mal. Dites-moi, selon vous, de quelle catégorie d’artisans cette imitation cherchait-elle à reproduire le travail ?
— À en juger par la texture et la sculpture, je dirais que c’est l’œuvre de petits marchands qui voulaient enrichir leur collection. » Garen ne chercha pas à adoucir son jugement.
— Impossible. Si elle était destinée à la collection d’un petit marchand, pourquoi aurait-il osé y ajouter les armoiries royales ? » Le vieil homme secoua de nouveau la tête.
— Les armoiries royales ne signifient rien.
— Vous ne comprenez pas à quel point la loi était stricte à l’époque. Utiliser à la légère l’emblème d’une famille noble pouvait vous conduire à la guillotine, alors imaginez les armoiries royales, dit sérieusement le vieil homme.
— C’est vous qui ne comprenez pas ce qui rend la situation si particulière. Si je ne me trompe pas, cette imitation a été fabriquée à une époque troublée, alors qu’Antas était déjà sur le déclin, que la structure du pouvoir s’effondrait et que la famille royale n’avait plus d’autorité réelle sur les gens du peuple, contesta Garen.
— Comment avez-vous déduit l’année exacte de sa fabrication ? Après tout, c’est une contrefaçon. Comment savoir que ses imitateurs n’ont pas tout inventé au fur et à mesure ?
— De toute évidence, l’aile semble sur le point de prendre son envol. Presque toutes les Ailes Bleues que l’on trouve ont cet aspect. Mais avez-vous remarqué cette légère hésitation, cette lourdeur, juste ici… » Garen désigna la base des plumes. « Vous voyez leur forme ? C’est une aile de faucon rouge.
— Un faucon rouge ? » Le vieil homme n’avait pas remarqué quel était le modèle original des Ailes Bleues.
— Les Ailes Bleues des sculpteurs royaux s’inspiraient autrefois des faucons bleus élevés dans le palais. On n’en trouve pratiquement pas en dehors de celui-ci, si bien que les gens ne pouvaient imiter les Ailes Bleues qu’à partir des ailes de faucons rouges, qui leur ressemblent le plus. Malheureusement, la différence subsiste. De plus, seuls les sculpteurs picardiens de cette époque-là utilisaient des faucons rouges pour imiter des objets royaux. » Garen secoua la tête.
« Votre observation est très précise. Vous m’impressionnez par vos connaissances. Mais vous avez oublié un détail : les inscriptions sur cet objet. » Le gentleman n’était toujours pas convaincu.
— L’inscription porte trois symboles, qui désignent les trois sculpteurs. Et par hasard, je connais celui-ci. Il appartient à Robert Niggen, le plus célèbre des sculpteurs royaux d’Ailes Bleues.
— Cela ne prouve rien, monsieur, rétorqua Garen.
— Qu’en pensez-vous ? » Le gentleman se tourna vers une étudiante qui avait suivi leur conversation.
C’était une fille en uniforme bleu et noir, avec un pantalon en jean blanc. Captivée par leur conversation, elle n’avait pas remarqué que le gentleman s’adressait à elle.
« Je… je pense que vos deux arguments se tiennent.
— N’aie pas peur, mon enfant. » Le vieil homme adoucit sa voix. « J’ai vu où se posait ton regard tout à l’heure. Parmi toutes ces personnes, nous ne sommes que trois à avoir remarqué les quelques détails étranges de cette Aile Bleue. Pourquoi ne nous ferais-tu pas part de ton avis ?
Garen observa la jeune fille de profil.
Elle semblait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Elle avait la peau claire et de soyeux cheveux sombres qui lui arrivaient aux épaules. Sa posture dégageait une grande pureté d’âme. Ses longues jambes maigres et ses hanches arrondies se devinaient sous le tissu fin de ses vêtements.
« Tu es trop nerveuse. » Le vieil homme secoua la tête. « Respire un bon coup. À ce que je vois, tu étudies au Collège féminin de Picardi, n’est-ce pas ? Si tu as déjà reconnu tout cela, tu te débrouilles très bien. Aie confiance en toi.
Garen et le vieil homme fixaient la jeune fille, attendant qu’elle prenne la parole.
Elle changea maladroitement d’appui.
« Vous avez tous les deux de bons arguments, mais je pense… que cette Aile Bleue a été réalisée par un sculpteur royal en temps de paix. Si je me souviens bien, la famille royale offrait des Ailes Bleues légèrement différentes aux descendants qui partaient s’installer sur leurs terres…
Avant qu’elle ait pu terminer, elle entendit un léger applaudissement devant elle.
Elle leva les yeux et vit que les deux hommes étaient d’accord avec elle.
« Tu as remarqué quelque chose qui nous avait échappé, dit le vieil homme en souriant. Je n’aurais jamais cru qu’une simple écolière possédait de telles connaissances. Dis-moi donc ton nom, mon enfant.
— Je… je m’appelle Ophany… » Embarrassée, la jeune fille cacha son visage derrière ses cheveux, ne sachant comment accueillir ces compliments.
— Ophany. » Le vieil homme sortit d’on ne savait où une carte noire et la lui tendit. « Prends-la, c’est ma carte de visite.
Ophany prit machinalement la carte de visite, mais elle ne portait rien d’autre qu’un grand symbole représentant un œil.
« Garde-la précieusement. Si jamais tu te retrouves dans une situation délicate, cette carte te portera chance, lui dit mystérieusement le vieil homme.
Garen regarda le vieil homme d’un air intrigué par ses paroles énigmatiques.
Il s’agissait manifestement de quelqu’un d’important, à en juger par ses gardes du corps, qui s’étaient déployés pour veiller sur lui.
« Félicitations, mademoiselle Ophany. On dirait que ce monsieur n’est pas un simple visiteur de l’exposition. » Il sourit à la jeune fille.
Ophany rougit, sans savoir quoi répondre.
« Et vous, alors ? Pourquoi êtes-vous si mûr ? Les adolescents devraient avoir l’air de leur âge. » Le gentleman regarda Garen avec admiration. « Vos connaissances sont à la hauteur des miennes. Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un comme vous parmi la jeune génération. » Il lui tendit une autre carte noire. « Tenez.
Garen sourit en regardant la carte du gentleman. Il allait répondre quand…
« Qui va là ! cria quelqu’un à l’extérieur de l’exposition. Alerte !
La voix s’interrompit.
La foule commença à s’agiter. Les gens s’inquiétaient et ceux qui avaient des gardes du corps se regroupèrent rapidement autour d’eux pour se protéger au mieux.
Le gentleman ne fit pas exception. En quelques secondes, sept gardes du corps vêtus différemment l’encerclèrent et, sur ses ordres, prirent Garen et la jeune fille sous leur protection.
« Ne bougez pas, dit calmement le gentleman à Garen et Ophany. Tous deux hochèrent la tête, visiblement inquiets.
— Micah, va voir ce qui se passe. Sois prudent, ordonna le vieil homme à l’un de ses gardes du corps.
— Oui, monsieur. » L’homme au grand nez acquiesça, quitta le cercle de protection et se dirigea lentement vers l’entrée, le pistolet dégainé.
Plusieurs autres personnes faisaient de même.
Garen prit un air grave et inquiet.
On dirait que ça va commencer. Il ne voulait pas se faire remarquer si tôt, sans quoi il aurait gâché l’avantage que lui procurait le fait de se fondre dans la foule.
Il observa la situation à travers les espaces entre les gardes du corps.
Les autres étudiants avaient été conduits dans un coin par un homme d’âge mûr. Certains semblaient curieux, d’autres effrayés ou excités.
Plusieurs autres hommes d’âge mûr, l’air renfrogné, dégainèrent leurs armes et donnèrent à leurs subordonnés l’ordre de maintenir l’ordre dans la salle avec l’aide du personnel.
Le chef de la sécurité s’avança lui aussi. Il envoya ses équipes calmer les visiteurs, tout en dépêchant dehors une équipe qui avançait avec la plus grande prudence.