Chapitre 186
Même si ce n’était pas la première fois qu’ils le voyaient se transformer, tous deux ne purent s’empêcher de le dévisager, l’air surpris.
« En qui essaies-tu de te changer, cette fois ? » demanda Andrela avec prudence.
« Tu as maigri, Drela… » Le Roi des Cauchemars prit l’apparence d’une femme d’âge mûr aux formes généreuses et tendit la main pour toucher le visage d’Andrela.
Andrela resta interdit. Son visage rougit aussitôt, tandis que les veines de son front se dessinaient.
« Ne t’attends pas à ce que je te fasse de cadeau si tu redeviens ma mère !! » s’emporta Andrela.
Les éclats de rire du Roi des Cauchemars résonnèrent dans la voiture durant tout ce temps.
Le trajet se déroula dans un vacarme incessant : Andrela et le Roi des Cauchemars se disputaient pour un rien.
Avant la tombée de la nuit, la voiture arriva devant un motel à deux étages.
Quelques voitures et calèches étaient garées devant l’établissement.
Ils descendirent et laissèrent le voiturier s’occuper de garer leur véhicule. En entrant, ils découvrirent une ambiance animée au rez-de-chaussée.
Le rez-de-chaussée ressemblait à un bar ordinaire. Bien qu’il y eût peu de clients, la salle était pleine, chacun ayant trouvé une place.
La plupart des clients de la salle au plafond noir étaient de passage. Certains chuchotaient entre eux, d’autres sirotaient de l’alcool. Quelques-uns consultaient même une carte.
Sur la scène semi-ovale du rez-de-chaussée, un saxophoniste s’efforçait de jouer un morceau peu mélodieux.
Le trio regarda tout autour de lui, mais ne trouva toujours pas de place où s’asseoir.
« Pourquoi ne pas en chasser un et prendre sa place ? » suggéra le Roi des Cauchemars.
« Nous sommes déjà sur le territoire d’Ansela. La ville est connue pour la sévérité de ses lois. Si tu ne veux pas attirer l’attention du shérif, mieux vaut éviter les gestes inconsidérés, répondit doucement Andrela. — Toute agitation risque de révéler notre position. »
Garen, qui le savait lui aussi, acquiesça.
« Mangeons un morceau, puis reprenons la route. Inutile de retarder notre arrivée en ville. Si nous ne trouvons vraiment pas de place, nous mangerons dans la voiture. »
« D’accord. » Le Roi des Cauchemars haussa les épaules. Elle avait désormais l’apparence de Ralph.
« Ah ! »
Une fille poussa soudain un cri à côté de Ralph.
Garen et Andrela se tournèrent vers elle.
Ils virent une belle femme vêtue d’une longue robe blanche, qui se couvrait la bouche de la main tout en fixant Ralph. En se heurtant à lui, elle avait éclaboussé sa chemise de sauce tomate.
« Je suis désolée ! Je suis désolée !! » répétait la fille en s’inclinant. À la qualité du tissu, on devinait que sa robe était de très bonne facture. Une ceinture blanc argenté, nouée en fleur sur son flanc gauche, soulignait encore davantage sa silhouette.
« Ce n’est rien, n’y pense plus. » Ralph fronça les sourcils. Il s’était pourtant écarté pour la laisser passer, mais la fille avait fait de même, si bien qu’ils s’étaient heurtés tous les deux. « Fais attention où tu marches, la prochaine fois. »
« O… Oui. » La fille rougit et hocha la tête.
La chemise de Ralph était faite d’un matériau spécial. D’un simple geste, il en fit disparaître la sauce tomate. Il essuya les dernières traces avec un mouchoir, et sa chemise retrouva son aspect neuf.
Tous trois suivirent la fille du regard tandis qu’elle regagnait sa place. Dès qu’elle s’assit, les deux autres jeunes gens, qui avaient l’air cultivés et polis, engagèrent la conversation avec elle. À leur grande surprise, ils parlaient de Stephen Ralph.
Les trois jeunes croyaient que le vacarme du motel couvrirait leurs voix. Ils ignoraient que Garen et ses compagnons avaient des sens extrêmement aiguisés et entendaient tout clairement.
Parmi ces trois adolescents, qui n’avaient pas plus de quinze ou seize ans, une fille et un garçon avaient l’air plutôt frivoles, tandis que la fille en robe blanche souriait joyeusement à sa place.
« Cet homme a de la classe. Il ne m’a rien reproché, même après que j’ai taché sa chemise de sauce tomate. Vu ses vêtements, je parie que c’est le jeune maître d’une grande famille. Et ce regard… » La personnalité de la fille passa de l’innocence et de l’élégance à la concupiscence.
Le garçon assis à côté d’elle répliqua : « Arrête de rêver. Ils sont sur le point de partir. Il n’y a que moi pour vouloir d’une pauvre créature comme toi. Personne ne voudrait t’acheter, même en essayant de te vendre. »
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« Tu peux finir de manger et arrêter d’étaler ton amour devant moi ? » lança une autre fille, vêtue d’une chemise à carreaux verts et d’un jean blanc. Avec ses cheveux courts jaune pâle et sa frange, elle dégageait une impression de fraîcheur et de vivacité.
Ce qui attirait le plus le regard, c’était l’écureuil qui, posé sous son coude, fracassait une grosse noix contre la table.
« Il faudra reprendre la route après le repas. Nous devons arriver à Ansela ce soir. »
« Compris », répondirent le garçon et la fille d’une seule voix.
Du côté de Garen, Andrela avait entraîné le Roi des Cauchemars avec lui, le laissant seul. Après avoir jeté un coup d’œil aux trois jeunes, Garen sortit à son tour après avoir acheté de quoi manger et boire.
Le voiturier avait déjà fait le plein. Après avoir réglé l’addition, ils remontèrent en voiture et reprirent aussitôt la route d’Ansela.
Le trajet se déroula dans le silence. Alors qu’ils approchaient des faubourgs d’Ansela, leur voiture tomba en panne.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda le Roi des Cauchemars, à moitié endormie, en sentant la voiture ralentir.
« La voiture ne fonctionne plus et je n’ai aucune idée de ce qui cloche. » Andrela n’avait jamais été confronté à un tel problème. Il s’arrêta à contrecœur sur le bord de la route et descendit pour inspecter le véhicule.
Assis à l’arrière, Garen aperçut même la fumée blanche qui s’échappait du capot. Une forte odeur d’essence emplissait toute la voiture.
Il en descendit et se tint sur le talus en pente qui bordait la route.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? Elle peut encore rouler ? » demanda-t-il à Andrela, qui venait d’ouvrir le capot pour examiner le moteur.
« Aucune idée. Je ne sais pas non plus comment la réparer. » Andrela haussa les épaules après avoir jeté un coup d’œil au moteur.
« J’ai plein de vêtements dans la voiture ; je ne vais pas tout porter jusqu’en ville. » Le Roi des Cauchemars se plaignit. « Cette voiture ne sert à rien ! Elle ne peut même pas faire un long trajet ! »
Andrela ne put que le plaindre.
Debout près de la voiture, Garen se mit à regretter Su Lin. Si Su Lin et sa voiture en édition limitée avaient été là, ce problème aurait été peu probable. Et même si c’était arrivé, Su Lin était un expert en mécanique.
« Nous sommes peut-être tous les trois des maîtres en arts martiaux, mais tu ne peux pas t’attendre à ce qu’on porte nos bagages jusqu’à Ansela, quand même ! » Le Roi des Cauchemars s’adossa au mur et alluma une cigarette. « Et si on faisait du stop ? » Lisez les derniers chapitres sur novelping.com.
« C’est notre seule solution. » Andrela commença à rassembler ses affaires.
Parmi eux, le Roi des Cauchemars était celle qui avait emporté le plus de choses : vêtements, accessoires, maquillage et une mystérieuse boîte à jouets. Andrela et Garen, eux, voyageaient léger. Ils n’avaient pris que des vêtements faciles à laver et des boîtes pour ranger leur argent, en monnaie de Picardi.
Garen se plaça au bord de la route et tenta d’arrêter une voiture.
Avec son mètre quatre-vingts, sa carrure musclée et son air sévère, il ne parvint pas à faire s’arrêter les voitures. Au contraire, elles passèrent encore plus vite.
« Ça ne marchera pas avec toi. Laisse-moi essayer. » Andrela poussa Garen sur le côté et se plaça au bord de la route en souriant. Mais son cache-œil le rendait encore plus intimidant dans la nuit. Même son sourire prenait des airs de rictus maléfique.
À la vue d’Andrela, le conducteur appuya aussitôt sur l’accélérateur. La voiture partit comme une flèche.
Les quelques voitures suivantes passèrent sans s’arrêter, et le sourire d’Andrela se figea peu à peu.
« Laissez-moi essayer. » Le Roi des Cauchemars soupira et s’avança.
Elle était élégamment vêtue, comme un gentleman, et avait l’air beaucoup plus ordinaire que Garen et Andrela.
Après le passage de quelques voitures, un grand attelage tiré par un cheval et composé de quatre voitures ralentit enfin.
Les voitures étaient toutes blanches et portaient les initiales « KL ».
« Pourriez-vous nous prendre avec vous ? » demanda le Roi des Cauchemars au vieil homme.
« Montez ! » Le vieil homme désigna l’arrière de son fouet.
Tous trois se détendirent enfin : ils n’auraient pas à recourir à leur dernier moyen, qui consistait à s’emparer d’une voiture par la force. Bien qu’ils fussent des hommes honnêtes et respectueux des lois, ils ne plaisantaient pas au cours de ce voyage. L’Argentisme avait des yeux partout à Picardi. Le moindre incident serait aussitôt connu.
Toutes les voitures étaient spacieuses et fermées. Quand le trio écarta les rideaux, il aperçut les trois jeunes dans la voiture voisine.
« Bonjour, belle tante », salua la fille en robe blanche le Roi des Cauchemars avec un sourire. « Ce n’est pas rien, une panne dans le coin. Vous avez eu de la chance de tomber sur le cocher de Sophie. »
« C’est vous. » Le Roi des Cauchemars esquissa un sourire aguicheur. « Merci de nous avoir aidés. Sans vous, nous aurions peut-être dû marcher jusqu’en ville. »
« Pas besoin de nous remercier. Yali vous a accidentellement éclaboussé de sauce tomate tout à l’heure. On vous rend service en vous emmenant avec nous », dit le garçon blond en souriant. « Et vous devriez remercier la conductrice, la jeune fille ici présente. » Il désigna la fille d’un mouvement des lèvres.
La fille en chemise à carreaux vert pâle rit.
« Quand on voyage, il faut s’entraider. Inutile de me remercier. » Un petit écureuil bien nourri lui grimpait sur l’épaule. « Je m’appelle Katyusha. Où voulez-vous aller, tous les trois ? Je vous y conduirai. »
« À l’hôtel Cocotier, dans le nord de la ville. Nous y avons réservé une chambre », répondit poliment le Roi des Cauchemars.
« L’hôtel Cocotier ? Je vais vous poser la question par curiosité : vous comptez aller à l’exposition d’antiquités ? » demanda la fille.
Garen et ses compagnons s’assirent. Le Roi des Cauchemars acquiesça en entendant la question.
« Oui. Nous sommes venus spécialement pour l’exposition d’antiquités. J’ai entendu dire qu’ils y présenteraient beaucoup de trésors légendaires. Nous collectionnons aussi les antiquités, alors impossible de rater cette occasion. »