Chapitre 1 258
« Ola. Je m’appelle Ola. Il n’y a pas beaucoup de dragons dans le cours de magie : nous ne comptons qu’une douzaine de Dragonneaux environ. Nos cours sont flexibles, mais les examens ont lieu à intervalles réguliers. Vous en serez informés chaque mois, sur la pierre du Pic des Anciens, expliqua Ola. Nous devons recevoir quelque chose en échange de la transmission de nos connaissances et de nos techniques. Dans ce monde, on ne transmet pas gratuitement son savoir ni ses techniques. Vous devrez donc travailler pour le clan en échange. »
« En quoi consiste le travail ? » Garen comprit le principe. Le Clan des dragons blancs était égoïste et ne leur donnerait rien sans raison.
« La guerre. » L’explication d’Ola fut claire et concise. « Contre les humains ou d’autres êtres vivants. Il s’agit d’étendre nos territoires. Si vous acceptez les conditions, appuyez votre griffe ici. » Il posa un parchemin de cuir devant Garen.
Garen parcourut alors le contrat rédigé en Langue draconique.
Puis il y appuya sa griffe. Dès lors, sa vie serait liée au clan jusqu’à ce qu’il devienne adulte.
C’était inévitable. Bien qu’il fût beaucoup plus puissant que les créatures ordinaires, il attirait une haine bien plus grande qu’elles. Sans la protection du clan, il ne pourrait pas s’éloigner de plus de dix kilomètres.
La rumeur disait que les humains avaient décidé d’établir une colonie près du territoire du clan et semblaient prêts à se battre jusqu’à la mort contre lui.
Garen sortit en volant du bureau des inscriptions après avoir pris congé d’Ola. Il se rendit directement au cours de combat pour s’y inscrire, puis retourna au point de rassemblement d’urgence. Satwo et les deux autres dragons l’y attendaient déjà. Comme ils ne s’étaient inscrits qu’à un seul cours, ils avaient terminé bien plus vite que Garen.
« L’instructeur est le Dragon Instructeur. Tous les trois jours, il y aura une journée de questions, et nous pourrons lui demander tout ce qui concerne le combat. Mais nous n’aurons qu’une demi-journée pour poser nos questions. Ensuite, nous passerons un examen chaque mois. » Safour résuma la situation avec une concision exemplaire.
« Il paraît que les humains qui ont tué Saone ont décidé de rester dans la région au lieu de partir. C’est trop dangereux. Ils n’ont même pas peur du clan ! » cria Satwo.
Un groupe de Dragonneaux bavardait bruyamment dans une crevasse du Pic enneigé.
On apercevait parfois des Dragons blancs adultes et de nombreux Dragonneaux qui passaient en volant dans l’ouverture du Pic enneigé. Ils n’étaient qu’un groupe de membres insignifiants.
« Nous devons faire de notre mieux, dit Safour. Oublions les humains. Je me suis déjà renseigné : moins de cinq Dragonneaux sur cent atteignent l’âge adulte sains et saufs. La plupart sont capturés et massacrés, ne sont pas assez forts ou se montrent imprudents avant d’avoir grandi. Nous n’avons pas de protecteur, puisque notre mère n’est plus là. »
Il disait vrai. Garen et les autres étaient des êtres fragiles, privés de la protection de leurs semblables. Le Pic des Anciens ne les protégerait que s’ils se trouvaient à proximité. Or, c’était impossible : ils devaient accomplir des missions en échange de leurs connaissances, et ces missions les obligeaient à s’éloigner. Un cercle sans fin.
Garen était le mieux placé pour comprendre la situation : il s’était même renseigné sur les humains stationnés à l’extérieur. C’était un groupe de puissants sorciers venus de l’Empire de Deladia voisin. Leur chef était un grand sorcier de niveau sept nommé Gushan. Depuis son arrivée, il s’était déjà querellé avec une famille de Dragons blancs et avait failli tuer un Dragon blanc adulte sans même donner toute sa puissance.
Malgré cet incident, le Clan des dragons blancs n’osait pas lui déclarer la guerre, car Gushan était soutenu par le puissant Empire de Deidala. La rumeur disait que cet empire humain comptait dans ses rangs plusieurs grands sorciers de niveau sept — des dizaines, même. Il avait aussi un Blazer éternel, de rang encore supérieur. Seuls les meilleurs sorciers, ceux de niveau huit ou plus, pouvaient recevoir le titre de Blazer éternel. Seuls les Dragons anciens du Clan des dragons étaient capables d’affronter de tels êtres, dont la puissance dépassait de très loin celle des grands sorciers de niveau sept.
Le clan ne pouvait donc que ravaler sa colère, même si l’un de ses Dragons blancs adultes avait failli être tué. L’égoïsme inné des Dragons blancs les empêchait de risquer leur vie sans en tirer profit. De plus, l’Empire de Deidala était tout simplement trop puissant pour qu’ils puissent l’affronter.
Ce clan n’était pas sous la protection d’un Dragon ancien ; il ne comptait que quelques vieux Prêtres dragons. La déesse des Dragons maléfiques, Tiamat, ne se montrerait jamais tandis qu’ils combattaient les humains : autrefois, le dieu de la Guerre humain lui avait blessé les deux ailes.
Le temps passa : le printemps s’acheva en un clin d’œil et l’été torride arriva.
Garen avait commencé à acquérir des connaissances et des techniques dans les deux cours qu’il suivait.
Le cours de combat était très facile et lui demandait peu d’efforts. Il se concentrait surtout sur le cours d’Art arcanique, auquel il consacrait toute son attention.
Dans une vallée du Pic enneigé, au moins dix autres Dragonneaux, aussi passionnés que lui par la magie, étaient assis ensemble.
Garen était assis à droite. Il écoutait en silence le cours du dragon adolescent.
À sa grande surprise, Safour s’était inscrit au même cours d’Art arcanique que lui. En revanche, il avait dû abandonner le cours de combat, car il n’avait pas autant d’énergie que Garen. Assis sur un tabouret taillé dans la glace derrière lui, il suivait attentivement le cours.
La voix tonitruante du dragon adolescent ne se laissait pas couvrir par le blizzard qui hurlait au-dehors.
« La magie de niveau zéro est aussi appelée sortilège de niveau zéro. Son champ d’application est très limité. En dehors des spectacles, elle sert surtout à déterminer la qualité du pouvoir spirituel d’un sorcier. Mais elle constitue le fondement de toute magie : c’est donc une étape incontournable », déclara le dragon adolescent d’une voix forte.
« Il existe cinquante-six sortes de sortilèges traditionnels de niveau zéro, mais il suffit d’en maîtriser dix pour apprendre les bases de la manipulation d’énergie, quelle que soit la sorte. Ils vous serviront de fondation quand vous choisirez une école, plus tard. »
Le dragon adolescent tendit la griffe et une petite boule de lumière s’alluma au-dessus.
« Voici un sort d’illumination. » Il agita le bras, mais la boule lumineuse resta immobile, prise dans sa paume. « J’ai condensé une boule de neige pour m’en servir de support lumineux. Puis j’ai lancé le sort d’illumination dessus. Voilà le résultat. »
Les Dragonneaux avaient déjà vu quantité d’objets ensorcelés par leurs propres familles avec un sort d’illumination. Ils restèrent calmes et silencieux : un tour aussi simple ne les étonnait pas.
Le dragon adolescent se mit ensuite à expliquer comment réguler le pouvoir spirituel, tout en lançant un simple sort d’illumination.
Garen comprit bientôt les principes de la magie en écoutant attentivement ses explications.
En substance, la magie s’appuyait sur le pouvoir spirituel pour puiser les énergies subtiles de l’univers. Celles-ci pouvaient être classées en différents types, qui produisaient toutes sortes de modifications dérivées, simples ou complexes. C’est ainsi que se formaient naturellement des systèmes de magie de types et de niveaux variés.
On pouvait comparer cela à une réaction chimique en chaîne. Lorsqu’un sorcier souhaitait provoquer une réaction chimique précise, il devait en suivre les étapes et y introduire les substances requises.
Il en allait de même pour la magie. Le sort prenait sa forme finale au terme d’une série de réactions. Pour obtenir l’effet désiré, il fallait concentrer son pouvoir spirituel afin d’équilibrer et de guider différentes énergies, jusqu’à ce qu’elles entrent en collision, fusionnent et réagissent entre elles. Une réaction complexe se produisait alors, donnant naissance à l’effet magique final.
Les différentes énergies présentes dans l’air correspondaient aux divers ingrédients nécessaires à une réaction chimique. Le pouvoir spirituel servait à maîtriser leur introduction : leur quantité, la façon de les mélanger et de les faire interagir.
« … Il faut donc se concentrer dès qu’on lance un sort. Comme il s’agit d’un processus de canalisation, il est difficile de le poursuivre si on l’interrompt ou si on laisse passer le moment propice », expliqua le dragon adolescent.
« Qu’est-ce que le pouvoir spirituel ? » demanda à voix haute un Dragonneau qui s’était levé.
« Le pouvoir spirituel, c’est votre capacité de concentration. » Le dragon adolescent sourit, dévoilant ses crocs blancs et acérés. « Vous concentrez tout votre pouvoir spirituel sur moi en prêtant toute votre attention à mon cours. Puisque vous êtes attentifs à moi avec tous vos sens, au moment où je lancerai un sort d’illumination renforcé… »
Pfiou !
Soudain, une boule de lumière aveuglante jaillit de la main du dragon adolescent.
Waouh !
Un cri d’alarme retentit.
On aurait dit que le sort d’illumination renforcé avait été adapté à l’endurance des Dragonneaux. Malgré cela, le groupe fut aveuglé et se mit à crier.
Garen parvint à esquiver l’attaque surprise.
« Très bien, faisons une pause. Vous pouvez tous vous occuper comme bon vous semble. Nous reprendrons quand le sablier sera écoulé aux deux tiers. » Le dragon adolescent sortit alors un sablier doré et le posa sur le sol enneigé. Le sable noir se mit à s’écouler du haut vers le bas.
Garen et les autres Dragonneaux se frottèrent les yeux : l’éclair aveuglant avait été particulièrement violent.
Assis seul sur son tabouret, Garen se mit à repenser aux événements récents, faute de mieux à faire.
Le clan et l’Empire de Deidala semblaient être parvenus à un accord : les dragons adultes n’étaient plus attaqués. Les gens de l’Empire de Deidala avaient même cessé de s’en prendre aux Dragonneaux. À la place, ils avaient commencé à construire quelque chose au fond de la forêt.
D’après Ola, des guerres faisaient rage aux frontières de l’Empire de Deidala : deux grands empires avaient décidé de l’envahir en même temps. Il était fort probable qu’ils concluent un accord avec les Dragons anciens de haut rang du Pic des Anciens : le Clan des dragons blancs aiderait l’Empire de Deidala en prenant part à la guerre et, en échange, celui-ci le protégerait.
Il réfléchit en jetant un regard aux Dragonneaux autour de lui. Combien d’entre eux survivraient à cette guerre ?
Les Dragonneaux du Clan des dragons blancs n’avaient jamais eu beaucoup de valeur, car les Dragons blancs se reproduisaient en grand nombre une fois adultes. De plus, il leur fallait de longues années pour atteindre leur maturité, et leur élevage coûtait beaucoup trop cher.
« Que c’est compliqué… M’améliorer et atteindre l’équilibre avec l’âme en dix ans, c’est trop difficile. Il faut que je trouve un plan, sinon le mystère de ce monde sera ma seule voie. »
Garen fronça les sourcils sans s’en rendre compte.
« Garen ! Garen ! » Safour, qui se tenait derrière lui, lui tapota les ailes.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Satwo nous a apporté à manger », murmura Safour.
Garen comprit aussitôt.
Ces derniers temps, il n’avait pas eu assez de temps pour sortir chasser sa propre nourriture, car les deux cours lui prenaient presque tout son temps. Dans ces moments-là, Satwo, qui avait déjà beaucoup d’estime pour Garen, avait décidé de partager une partie de sa nourriture avec lui. Sathree faisait de même.
Ces deux Dragonneaux estimaient que Garen avait des idées bien arrêtées. Même lorsqu’ils avaient rencontré un puissant sorcier, il était resté extrêmement calme. Depuis, leur opinion de lui avait changé.
Garen et Safour se levèrent et se dirigèrent vers l’entrée de la vallée. Ils y trouvèrent de la nourriture congelée, déposée au sol par Satwo et Sathree. Ceux-ci observaient Garen et Safour de loin, puis ils se retournèrent et s’envolèrent au loin.
Tous deux se ruèrent sur la nourriture et se mirent à l’engloutir. Safour, lui, profitait de la gloire de Garen tout en mangeant.
Garen était devenu le chef de ce groupe de Dragonneaux : il avait gagné leur estime, tant par son intelligence que par sa force physique.
Les Dragons blancs avaient beau être égoïstes, ils obéissaient tout de même aux plus forts : telle était la loi de la nature.
« Mangeons », lança Garen en mordant à belles dents dans la viande crue tout en réfléchissant en silence à d’autres choses.