Chapitre 1 212
Après avoir débarqué, il erra dans le port pendant une demi-journée. Garen ne trouva aucun étal où acheter à manger. Dans ces conditions, il ne lui restait qu’à s’enfoncer davantage dans les rues qui menaient à la ville.
La rue était bordée de restaurants. La foule qui allait et venait était immense. Des couples se tenaient par la main, tandis que de nombreux jeunes enfants étaient accompagnés par des membres de leur famille qui entraient et sortaient des établissements.
Garen en choisit un et entra. Il trouva une place où s’asseoir et commanda quelques plats. Puis il attendit qu’on les lui serve.
La jeune fille chargée d’accueillir les clients avait dix-sept ou dix-huit ans. Elle portait un jean moulant bleu pâle qui mettait joliment sa silhouette en valeur. Sous son tee-shirt jaune, deux petits lapins blancs sautillaient au rythme de ses pas. Avec son joli visage, ils attiraient une bonne partie de la clientèle masculine.
Dring, dring.
Le téléphone portable de Garen sonna. Il le sortit pour regarder l’écran. Il avait reçu un message de Scorpion à deux queues. La position du Lecteur d’esprit avait probablement été déterminée, et l’on pouvait réduire la zone de recherche à quelques quartiers. Impossible d’obtenir davantage de précision.
« La zone des quartiers suffit », dit Garen, plutôt satisfait, avant d’effacer le message.
À peine s’était-il assis que quelques jeunes filles habillées en étudiantes entrèrent dans le restaurant. L’une d’elles, intriguée, balaya Garen du regard.
« Qu’est-ce qu’il y a, Cammy ? » Une autre lui tapota l’épaule.
« Rien, je crois que j’ai aperçu quelqu’un que je connais. » Cammy secoua la tête en souriant.
Les trois jeunes filles s’installèrent à une table non loin de Garen et commandèrent quelques plats.
Cammy tourna la tête, comme si quelque chose lui revenait en mémoire, puis regarda de nouveau Garen.
« Kong Xiaofei ? » appela-t-elle à voix basse.
« Hum ? » Garen resta un instant interdit. Il ne pensait pas que quelqu’un ici le reconnaîtrait.
Il suivit la voix du regard et reconnut aussitôt la jeune fille.
« Cammy Ning ? »
C’était une camarade de son ancien lycée, Lily of the Valley. Qui aurait cru qu’ils se retrouveraient dans un endroit pareil ?
À son départ du lycée, il avait annoncé qu’on lui avait recommandé une autre université et avait coupé les ponts avec ses anciens camarades. Après tout, il n’était pas le véritable Kong Xiaofei.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » Cammy Ning était ravie. Elle ne s’attendait pas à retrouver une vieille connaissance dans ces parages.
« Et toi, qu’est-ce qui t’amène ici ? » Garen changea poliment de sujet.
« Je fais mes études ici. Où veux-tu que je sois ? » répondit Cammy Ning avec un sourire.
Ses deux meilleures amies gloussèrent aussitôt et se rapprochèrent.
« C’est qui ? Ton ex ? »
« N’importe quoi ! Tu ne penses donc qu’à ce genre de choses ? » répliqua Cammy Ning en riant.
« Alors, c’est ton copain actuel, haha ! Pas étonnant que tu ignores les frères Filt. C’est parce que ton homme est là ! » lança une autre amie en ricanant.
« Arrêtez vos bêtises. On était simplement dans la même classe. » Cammy Ning avait toujours eu une bonne opinion de Garen. C’était un garçon honnête et mince, mais, en peu de temps, il était devenu robuste.
Les deux tables furent naturellement rapprochées.
Garen s’assit avec les trois jeunes filles.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es en vacances ? »
« Oui, j’ai entendu dire que la Capitale de l’Océan était une destination touristique réputée dans le monde entier, alors je suis venu voir », répondit Garen en souriant. « Tu étudies à l’Université de l’Océan de la famille royale de Lance, c’est ça ? »
« Comment tu le sais ? » Cammy Ning était perplexe.
« Elle porte l’emblème de l’université, non ? » Garen désigna la poitrine de l’une des jeunes filles. Une délicate sirène blanc argenté y était épinglée.
« Et toi, tu étudies où ? »
« Je n’étudie plus », répondit Garen avec désinvolture.
« Tu n’étudies plus ? » Cammy Ning resta stupéfaite. Cela devait être vrai : le semestre n’était pas encore terminé, et pourtant Kong Xiaofei avait le temps de voyager. Il avait forcément eu un problème.
À ces mots, les deux autres jeunes filles se figèrent. Elles ne le montrèrent pas ouvertement, mais leur visage s’assombrit légèrement.
Au début, elles avaient pensé que Garen était assez à l’aise pour voyager seul et sans souci. Mais puisqu’il avait abandonné ses études, leur enthousiasme retomba.
« Tu as quitté l’université ? » demanda l’une d’elles à voix basse.
Garen acquiesça. Comment un vieux briscard ayant vécu plusieurs centaines d’années aurait-il pu ne pas remarquer le changement d’attitude des deux filles ? Cela ne le dérangeait pas le moins du monde. Il avait depuis longtemps dépassé l’âge de se mettre en valeur.
Les plats commandés arrivèrent rapidement. Ils mangèrent ensemble. Garen garda la tête baissée et engloutit son repas à toute vitesse, vidant les assiettes en quelques bouchées. Les portions étaient assez petites ; il ne laissa pas une miette.
Les deux jeunes filles le regardèrent d’autant plus de haut.
Cammy Ning ne sut que dire. Mais, vu la carrure imposante de Garen, elle comprenait qu’il ait un appétit pareil.
******
« J’ai un mauvais pressentiment », murmura un homme vêtu d’un coupe-vent noir à une femme assise près de lui, dans un café non loin de là.
La femme portait elle aussi un coupe-vent noir. En porter un par une journée de chaleur attirait forcément les regards. Ses cheveux violets, ses iris de la même couleur et sa peau d’une pâleur extrême la distinguaient de la foule.
« Ton don de prémonition ne peut pas se tromper. Je soupçonne qu’on nous surveille, dit-elle calmement. Ce sont peut-être ces rebuts de Vulture. Ils n’ont pas osé s’en prendre au Tueur, alors ils viennent jouer les gros bras et s’en prennent à nous. » Elle lui lança un regard méprisant.
« Non… Cette fois, le pressentiment est plus fort que d’habitude, répondit le Lecteur d’esprit à voix basse. Je soupçonne qu’une personne encore plus gênante est en route. »
« Ça pourrait venir du Phare. Il n’y a qu’eux qui puissent s’approcher de nous sans que tu lises leurs pensées ! » La femme connaissait le Phare et ne mâcha pas ses mots devant le Lecteur d’esprit.
« Pourquoi le Phare s’intéresserait-il à moi ? Pourquoi tu ne me racontes pas tout ? » Le Lecteur d’esprit fronça les sourcils.
« Tout ce que tu as besoin de savoir, c’est qu’il existe une organisation vraiment, vraiment dangereuse et qu’elle en a après ton Sigil sacré. » La femme but une gorgée de café.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » demanda le Lecteur d’esprit à voix basse.
« Pour l’instant, trois factions nous traquent : la Fédération noire, Vulture et le Crabe blanc. Nous resterons ici quelques semaines pour les attirer. Et maintenant, tant que nous jouons bien nos cartes… »
« Je vois ce que tu veux dire. » Le Lecteur d’esprit acquiesça.
« Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Tu pourras emmener ton fils dans un endroit où personne ne te connaît et y vivre tranquillement. Détends-toi. » La femme lui tapota l’épaule.
« Je l’espère… » Le Lecteur d’esprit se força à acquiescer. Il allait boire une gorgée de café lorsqu’il se raidit. « Ils sont là ! »
Faisant mine de rester calme, il se leva et se dirigea vers les toilettes.
La femme sortit son téléphone portable et y jeta un coup d’œil. Il se faisait tard. Elle posa de l’argent sur la table pour régler l’addition, puis se leva et sortit, son sac à main à la main.
Sans attirer l’attention, ils agirent de concert et quittèrent le café par deux sorties différentes.
Les clients du café ne trouvèrent rien d’anormal à leur comportement.
Moins d’une minute après leur départ, la porte s’ouvrit à la volée. Un groupe d’hommes et de femmes coiffés de chapeaux blancs entra. Leurs regards perçants balayèrent la salle. Après avoir échangé quelques mots à voix basse, ils constatèrent que les deux n’étaient plus là. Le groupe inspecta les lieux, table après table.
Dehors, près d’un lampadaire, les deux compères se retrouvèrent et observèrent le café de loin.
« C’est le Crabe blanc », murmura la femme. Elle sortit un briquet et alluma une cigarette.
« Tu peux lire leurs pensées ? »
« Ils sont venus pour me capturer, comme la dernière fois. Cette fois, ils fouillent tout le secteur. Je n’en sais pas plus. Ils empêchent leurs pensées d’être lues par moi. » L’homme était désemparé.
« Tu as encore un pressentiment, maintenant qu’on les a semés ? » demanda-t-elle d’un ton léger.
« Il est encore plus fort ! »
« Dans quelle direction ? »
« Derrière nous. »
La femme se retourna et regarda, mais ne vit rien. La rue était simplement envahie par la foule qui allait et venait.
« Allons-y. » Elle l’entraîna sur le côté, vers une petite ruelle.
Une fois entrés dans la ruelle, ils s’arrêtèrent.
« Vous avez oublié nos rêves ? » Un jeune homme se tenait dans la ruelle, le dos tourné vers eux. « Seasnake ? »
L’homme tourna la tête ; ses yeux brun foncé fixèrent la femme sans ciller.
Une carte blanche et acérée apparut entre ses doigts.
« Roi de Cœur ! » Le corps de la femme se raidit.
Le Lecteur d’esprit distingua les autres traits de l’homme.
« La Fédération noire… » Ses pupilles se rétrécirent et il recula. Il n’avait pas réussi à lire les pensées de cet homme. Il venait du Phare !
« Venez avec moi, Seasnake et Lecteur d’esprit. Grand frère vous attend depuis longtemps », dit le Roi de Cœur en souriant.
« S’ils vous suivent, alors on sera venus pour rien, non ? » Une voix froide retentit derrière le Lecteur d’esprit et Seasnake.
******
« La Force de l’énergie spirituelle ? » Garen prenait son thé après le repas lorsqu’il sentit soudain une vibration. Il perçut au loin une faible oscillation chaotique de la Force de l’énergie spirituelle.
Cammy Ning et ses amies discutaient à voix basse des nouvelles intéressantes du coin lorsqu’elles le virent consulter son téléphone.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as quelque chose à faire ? Si oui, va t’en occuper », dit Cammy Ning. Elle était ravie d’être tombée sur un ancien camarade et se montrait plus bavarde que d’habitude.
« Juste une broutille », répondit Garen avec un sourire. « Je dois y aller. Continuez à manger. » Il se leva et se retrouva face à un homme qui se tenait à l’entrée du restaurant.
L’homme mesurait deux mètres et portait un costume occidental blanc. Il avait chaussé de fines lunettes en métal doré. Ses cheveux blonds luisaient doucement sous le soleil. Debout à l’entrée, il souriait en regardant Garen.
« Maître d’épée Garen ? » L’homme ne prit pas de gants et révéla tranquillement l’identité de Garen.
Le sourire de Garen s’effaça peu à peu. Il jeta un coup d’œil à Cammy Ning et à ses amies derrière lui.
« Vous comptez vous battre ici ? »
« J’ai longtemps voulu rencontrer le premier génie du kendo de Slann, réputé manier le sabre le plus puissant de ces trois mille dernières années. Maintenant que le hasard nous met face à face, ce serait gâcher ma chance si je ne vous demandais pas quelques conseils, n’est-ce pas ? » Le sourire de l’homme s’élargit.
« Ils jouent la comédie, c’est ça ? Ils se donnent la réplique ? » Quelqu’un ne put s’empêcher d’éclater de rire. « Quel spectacle ! »
Cammy Ning et ses deux amies se tournèrent vers les deux hommes, perplexes.
Vlan !
Un groupe de soldats en uniforme noir défonça l’entrée du restaurant. Plus de dix hommes en armes se ruèrent à l’intérieur et encerclèrent Garen.
Le déclic des sûretés résonna tandis qu’ils armaient leurs fusils. Toutes les armes étaient braquées sur Garen.
« C’est une mise en scène, pas vrai ? Pas besoin d’en faire… Pan ! » Un client allait protester quand un coup de feu lui atteignit la poitrine. Du sang éclaboussa son dos et il s’effondra au sol.
Tous les clients du restaurant se turent.
La serveuse laissa tomber une assiette, qui se brisa. Quelqu’un se couvrit la bouche des deux mains.
Ah !
Une femme poussa un cri de terreur et tenta de s’enfuir.
Boum.
Un autre coup de feu retentit.
Elle s’écroula aussitôt près de Garen. Le sang s’échappait de son dos. Son corps heurta lentement le sol, qui trembla légèrement. Elle roula sur le côté et retomba sur le pied de Garen.
Clang !
Garen frappa ses paumes l’une contre l’autre. Le choc produisit un coup de tonnerre strident. Il se projeta en avant, le bas du corps fléchi et les paumes tendues droit devant lui.