Chapitre 1 015
« Un amoureux ? » Hillco sourit, une pointe d’entêtement dans le regard. Ce n’était pas ce qu’elle voulait ; elle avait ses propres ambitions et ses propres rêves.
« Dans la vie, chacun doit faire beaucoup de choix, et chacun peut nous engager sur une voie complètement différente. » Bainster expira brusquement, puis poursuivit : « J’aimerais que tu restes. Je vois bien que Frère aîné Garen est du genre à se désintéresser de tout le monde, en général. Mais si tu parvenais vraiment à toucher son cœur, il se sentirait responsable de toi, quoi qu’il arrive.
— Responsable ? » Hillco secoua la tête. « Je l’aime bien, mais il n’éprouve que de la pitié pour moi. Rien que de la pitié…
« Ou alors, tu n’as qu’à me choisir, moi. On se connaît depuis longtemps, après tout ; autant ne pas laisser l’avantage à un étranger… » Bainster eut un petit rire.
« Tu peux toujours rêver ! Fais gaffe, je vais tout raconter à la sœur de Victor ! » répliqua Hillco. « Cela dit, ce n’est pas comme si on ne se reverrait plus après mon départ. La technologie est tellement avancée qu’on peut garder le contact même si on part chez le Peuple fini. Pourquoi s’inquiéter ?
— C’est vrai. Alors, c’est à toi de décider. Je parlerai de toi à Frère aîné. » Bainster haussa les épaules.
Il avait réussi à faire retomber la mélancolie ambiante, au point de rendre l’atmosphère parfaitement neutre. Hillco lui lança un regard noir.
« Bon, je vais faire mes bagages et réserver mon billet pour la téléportation.
— Vas-y. Pars, puis reviens vite. Je suis sûr que tu reviendras, tôt ou tard. » Bainster affichait une tête à claques.
« Va au diable ! » grogna Hillco. N’éprouvant pas la moindre tristesse, elle fila sur son fauteuil électronique.
Planète Neige écarlate.
Au cœur d’une dense forêt de pins.
Le corps de Garen flottait légèrement dans les airs. Un mystérieux champ de force invisible l’entourait et le maintenait en suspension.
Cinq rayons cramoisis tournaient sans cesse autour de lui, nageant inlassablement dans les airs comme des poissons. Ils brillaient d’un éclat éblouissant.
À côté de lui se trouvait un tas de Pierres de Paon rouge ; c’étaient quelques-uns des minerais que la princesse Aine lui avait fait livrer. L’essence des Pierres de Paon était absorbée peu à peu par Garen. À vue d’œil, leur éclat s’estompait sans cesse, comme si ces cristaux rouges se couvraient lentement de rouille.
« En absorbant ces Pierres de Paon rouge, ma forme de Paon commence enfin à s’éveiller… » En voyant que le septième niveau de sa Technique du Paon du Givre infernal avait enfin progressé, Garen poussa un immense soupir de soulagement.
Il avait désormais absorbé une centaine de pierres environ. Son taux de progression, qui était jusque-là de 5 %, était passé à 15 %.
« L’environnement n’est pas mauvais non plus. L’endroit est idéal pour s’entraîner en solitaire. Dommage que je ne puisse pas continuer à absorber des Pierres de Paon jusqu’à atteindre le niveau supérieur. Sinon, je pourrais peut-être éveiller un certain pouvoir. » Garen était serein.
Cinq ou six ans s’étaient écoulés depuis son arrivée sur la planète Neige écarlate. De Machiniste énergétique de niveau trois, il était devenu Machiniste énergétique de niveau cinq. Il pouvait même affronter des combattants du Niveau de nouvelle lune.
Une telle progression était déjà très rapide pour une personne ordinaire, mais elle était normale pour un génie.
Cependant, quel que fût le talent d’un génie, sa progression ralentissait brusquement au stade de résonance, où il restait bloqué pendant très longtemps. C’était le cas de Carthage, qui stagnait à ce niveau depuis déjà trois ans. Hélas, il n’avait toujours pas réussi à atteindre le Niveau Hérité.
Il n’était pas le seul : beaucoup de génies connaissaient le même sort. La région du Tableau noir avait autrefois rencontré le même problème ; ses meilleurs génies étaient restés bloqués au stade de résonance pendant d’innombrables années. Certains y étaient même restés plusieurs dizaines d’années.
Pour un Machiniste énergétique, ce stade était crucial pour la condensation du noyau. La qualité de cette condensation déterminait directement les degrés de puissance atteignables au Niveau Hérité, ainsi que les chances de progresser par la suite.
À présent, Garen approchait du seuil de cette étape cruciale.
Perdu dans ses pensées, Garen continuait d’absorber les Pierres de Paon rouge autour de lui. L’une après l’autre, elles se vidaient de leur essence et se changeaient en cendres blanches qui se dispersaient.
Après un temps indéterminé, les jumeaux firent bouillir de l’eau et préparèrent leur repas au camp, non loin de là. Une fois le repas terminé, ils s’apprêtaient à gagner chacun leur tente pour se reposer.
Fiuuu !
Soudain, un sifflement aigu retentit au loin, comme si quelque chose fendait les airs et fonçait droit sur eux.
Le son se rapprocha rapidement de la vaste pinède voisine, où se trouvaient Garen et les autres.
Tout à coup, un rayon de lumière noire traversa les airs au-dessus de leurs têtes, traçant une ligne sombre avant de disparaître rapidement dans le ciel lointain.
Garen ouvrit les yeux et jeta un coup d’œil au rayon noir. Le visage impassible, il les referma tranquillement pour poursuivre son entraînement.
Mais peu après le passage de la lumière noire, de faibles bruits de pas résonnèrent dans la pinède.
« Glory, derrière toi ! » lança une voix grave d’homme.
Clac ! On aurait dit qu’un insecte venait d’être écrasé d’un coup, suivi d’un faible bourdonnement à l’agonie. Au milieu de ce bruit retentit l’exclamation discrète et un peu affolée d’une fille, visiblement surprise.
« Des insectes-pièges, des organismes mutés de niveau trois. Soyez prudents. » La voix de l’homme retentit de nouveau.
Petit Deux, l’une des jumelles, se leva et s’avança prudemment pour faire écran devant Garen.
Peu après, une petite équipe sortit lentement de la pinède, face à eux. Tous portaient le même uniforme noir et un casque de communication spécial. Chacun tenait une matraque noire, qui semblait destinée à repousser les insectes venimeux et les plantes dangereuses.
Garen redescendit au sol. Il ouvrit les yeux et balaya le groupe du regard. Leur chef était un jeune homme robuste, au regard vif et à la haute stature. Ses traits étaient marqués et déterminés ; il inspirait confiance.
À l’exception d’une jeune fille frêle aux cheveux roux attachés en queue-de-cheval, les autres affichaient des mines sereines et avançaient avec une aisance et une maîtrise remarquables. À l’évidence, ils avaient l’habitude de traverser la jungle.
À la vue des trois compagnons, le chef fut manifestement surpris. Il n’avait sans doute pas imaginé qu’ils rencontreraient quelqu’un par hasard, dans un endroit pareil.
Il faut dire qu’ils se trouvaient dans le territoire des légendaires organismes mutés de niveau cinq. Les créatures dangereuses qui vivaient là pouvaient atteindre le niveau cinq, voire le dépasser. Sans un guide expérimenté comme lui, traverser cette forêt si profondément sans encombre aurait été extrêmement difficile.
Il s’appelait Yannen et était mercenaire dans les environs de Hammer City. Il avait naturellement l’œil, et comprit d’un seul coup qu’il avait affaire à une bande typique de jeunes maîtres issus de familles fortunées : Garen était un jeune maître accompagné de deux filles douées au combat, qui pouvaient aussi réchauffer son lit, et il était venu faire du tourisme. Il y en avait beaucoup comme lui. En revanche, les jeunes maîtres assez téméraires pour s’aventurer dans une zone dangereuse de niveau cinq étaient extrêmement rares.
« Je suis Yannen, de la troupe de mercenaires du Tonnerre hivernal. Je ne sais pas pourquoi vous vous êtes installés ici, tous les trois, mais la marée d’insectes va bientôt arriver. L’endroit risque de devenir très dangereux. » Yannen fronça les sourcils en les prévenant. Voyant que Garen et ses compagnons étaient plutôt jeunes, et n’ayant pas remarqué le corps flottant de Garen quelques instants plus tôt, il les prit simplement pour un petit groupe venu en excursion.
Garen observa l’équipe. Il y avait trois hommes et trois femmes, auxquels s’ajoutait la jeune fille rousse à queue-de-cheval qu’ils protégeaient : ils étaient donc sept en tout. À part celle dont ils avaient la charge, les autres avaient tous l’air très professionnels.
Il ne comprenait simplement pas pourquoi ils avaient choisi de voyager à pied plutôt que de traverser la région en aéronef. Cherchaient-ils quelque chose dans cette pinède ?
« Comme vous voulez. » Il sourit et désigna un sentier sur le côté, par lequel ils pouvaient passer. Petit Deux leur avait déjà indiqué la sortie.
Garen savait bien sûr ce qu’était la marée d’insectes. Il ne s’agissait que d’un essaim d’insectes mutants de niveau deux. Ils pouvaient représenter une certaine menace pour d’autres, mais lui n’avait qu’à libérer son rayonnement pour que tous les insectes qui approcheraient meurent. Ces essaims de bas niveau n’étaient même pas dignes de s’approcher de lui.
Et il n’était pas le seul : aucun Machiniste énergétique de niveau cinq ne risquait d’être étouffé par de tels essaims de bas niveau. L’attaque de zone glaciale de la Secte de la Neige écarlate était réputée depuis toujours.
Petit Deux observait le groupe avec curiosité. La fille qu’ils protégeaient semblait épuisée. Elle avait mauvaise mine, comme si elle n’avait pas dormi depuis longtemps ; ses yeux étaient rouges et gonflés. À l’évidence, elle avait beaucoup pleuré.
« Je vous en prie. » Petit Deux leur indiqua le passage qu’ils avaient dégagé, les invitant à le traverser.
Yannen soupira de nouveau et contourna le camp avec son équipe. Il n’avait voulu les avertir que par bonté. Juste avant de passer devant le camp, son bon fond reprit le dessus et il se retourna pour les prévenir une nouvelle fois.
« Cette fois, une reine insecte s’est jointe à la marée. Elle risque d’être plus dangereuse que d’habitude. Faites attention.
— Allez, mon oncle, on n’a pas de temps à perdre ! » pressa la jeune fille protégée par l’équipe. « Donne-leur simplement un répulsif à insectes.
« Un répulsif à insectes ? » Garen ne s’était pas attendu à ce que ces inconnus rencontrés par hasard aient autant de cœur.
Le chef d’équipe tendit aussitôt la main et lança une pilule noire et ronde. Elle atterrit devant Garen, et Petit Un la rattrapa prestement.
« Mon garçon, vous feriez mieux de partir bientôt. Quand la marée d’insectes qui nous suit arrivera, même si vous ne la craignez pas, vous serez coincés ici pendant plusieurs jours. » Yannen ne put s’empêcher de les avertir une nouvelle fois.
« Merci de vous inquiéter pour nous, j’en tiendrai compte. » Garen hocha la tête en souriant.
La jeune fille protégée par l’équipe continuait de les presser.
« Tant pis pour eux s’ils ne veulent pas partir. Dépêchons-nous, mon oncle. S’ils n’ont pas peur, pourquoi t’inquiéter ? Combien de fois a-t-on fait ça en chemin ? À force de vouloir prévenir tout le monde, on n’a parcouru qu’une toute petite distance en cinq jours !
« Quand on voyage, il faut se prévenir et s’entraider. Aujourd’hui, vous aidez quelqu’un ; plus tard, ce sera peut-être à votre tour d’être aidés », répondit calmement l’une des mercenaires, une jeune femme.
« Vous autres, les mercenaires, vous êtes vraiment pénibles ! » s’écria avec impatience la fille rousse à la queue-de-cheval.
L’équipe reprit la route et ne tarda pas à s’éloigner, avant de disparaître peu à peu dans la pinède.
Garen détourna le regard et demanda à Petit Un d’examiner soigneusement la composition de la pilule.
« Ce n’est qu’un répulsif à insectes. Il n’y a aucun problème. » Petit Un reposa la pilule et acquiesça à l’intention de Garen.
« Vous pouvez faire ce que vous voulez maintenant, mais ne vous éloignez pas trop », dit Garen d’un ton léger.
« D’accord.
Les deux jeunes femmes acquiescèrent respectueusement et montèrent la garde auprès de Garen pendant encore une heure ou deux. Mais, comme les jeunes filles qu’elles étaient, elles finirent par ne plus tenir en place. Après avoir disposé quelques alarmes dans les environs, elles partirent chacune de leur côté pour se promener tranquillement.
Depuis qu’elles avaient été affectées à Garen, elles avaient complètement quitté leur vie familière pour un cadre qui leur était tout à fait étranger. Elles s’étaient si bien habituées à se soumettre qu’elles semblaient dépourvues de toute personnalité. Elles n’étaient pas différentes de robots exécutant des ordres.
En les laissant se promener dans les environs, Garen cherchait à les distraire.