La liche semblait intriguée. C’était la seule chose qui traversait l’esprit de Seras en voyant ce regard creux demeurer fixé sur Damon.
Quant à Damon, il sirotait son vin en agissant comme s’il n’était pas en train de défier du regard un vieux monstre excentrique adepte d’une voie magique maléfique.
« Allons, allons… asseyez-vous. Parlez-moi un peu de vous », lança Damon, faisant pâlir d’effroi tous les membres de l’expédition qui guettaient la réaction de la liche.
La liche marqua une pause, puis se dirigea lentement vers l’endroit où se trouvait Damon.
Damon s’apprêtait à invoquer une chaise depuis son espace de stockage ombral lorsque la liche agita la main, faisant apparaître un siège fait d’ossements derrière lui.
Depuis sa position, Damon pouvait sentir l’aura qui s’en dégageait. Il avait enfin trouvé quelqu’un qui en valait la peine.
« Qu’entendiez-vous par "précédait son existence" ? » demanda doucement la liche, sa voix antique basse, presque un murmure.
Damon fit tournoyer son verre de vin avant de jeter un coup d’œil à la liche.
« Avez-vous déjà entendu parler d’un paradoxe ? »
« Oui. C’est un concept simple. Une déclaration contradictoire de natures opposées qui est pourtant vraie. Il existe au moins dix définitions de ce qu’est un paradoxe. »
« Vous venez de me poser deux questions », répondit calmement la liche.
Damon se figea. Il cligna des yeux, confus.
« Attendez, ça ne compte pas… » Il se ravisa. La liche avait dit qu’elle répondrait à trois questions. Damon n’avait pas réalisé que le vieux monstre y répondrait en premier, et ce, sans même préciser qu’il le faisait.
« Touché, l’ami. Touché », répliqua Damon en sentant le regard furieux de Seras peser sur lui. Honnêtement, ce n’était pas sa faute. Cette liche trichait.
Le regard de la liche restait fixé sur lui.
Damon savait qu’il ne pouvait plus gagner de temps, mais il ne tenait vraiment pas à parler du Dieu Inconnu devant tant de monde s’il avait eu le choix.
« On raconte que le Dieu Inconnu existait avant même l’instant de sa naissance. Il existait aux deux extrémités du temps. Apparemment, il n’est devenu actif que très récemment, du moins si l’on compare cela à l’époque où des dieux comme Doom régnaient. »
Un silence s’installa du côté de la liche.
« Intéressant… très intéressant de penser… non, cela ne devrait être qu’une prouesse mineure pour le Dieu Inconnu. »
Il jeta un regard à Damon, imprégné de l’aura glaciale des morts.
« Vos paroles semblent suggérer que vous possédez des connaissances sur une époque antérieure même à celle de la déesse. »
Damon marqua une pause. Ses yeux étaient fixés sur le verre dans sa main, mais il observait en réalité le reflet de la lame de Seras. Elle lui adressa un signe de tête subtil, ce qui donna envie à Damon de se mordre les lèvres.
« Peut-être… ce que je sais est effroyablement peu de chose. Pourtant, le savoir se doit d’être partagé. Je suis sûr que vous êtes du même avis, l’ami. »
« Amadeus de l’Ouest », répondit sévèrement la liche. « Je suis Amadeus. »
Amadeus.
Damon ne connaissait pas vraiment ce nom. Il devait appartenir à quelqu’un d’important. Quant à savoir comment Damon le devinait, eh bien, c’était simple.
Les personnages secondaires ne s’affublaient pas de noms basés sur une direction cardinale. C’était le signe distinctif d’un grand expert.
Tandis que Damon ignorait qui était Amadeus, Seras, elle, avait déjà entendu ce nom.
« Vous… vous êtes Amadeus, le Chercheur de Dieu… »
« Un grand mage de la Première Époque dont on disait qu’il avait arpenté la Voie des Rois. Amadeus cherchait le savoir nécessaire pour devenir un dieu. Il s’est nommé d’après l’Ouest pour symboliser le soleil couchant, une représentation du crépuscule des dieux. Il se lamentait, et cherche encore aujourd’hui le moyen de transcender les limites du monde. »
Damon comprit pourquoi elle disait tout cela. Elle le renseignait tout en jouant la surprise, et honnêtement, il appréciait l’effort.
« Je ne suis qu’un nom oublié », dit Amadeus. « Je suis surpris que l’on se souvienne encore de moi. »
Damon sirota sa boisson.
« Je vois que vous avez arpenté la Voie des Rois. Ce n’est pas tous les jours que je rencontre quelqu’un qui a connu Lysithara et toute sa beauté. »
« Je ne suis pas surpris que vous en appréciez l’élégance. Après tout, l’armure que vous portez provient de Lysithara », dit la liche, son regard se posant sur l’armure Ascendante de Damon.
Damon effleura son armure en reposant son verre.
« Oh, cette vieille chose… ce n’est rien. Personnellement, je suis curieux de savoir sous quel Ascendant vous avez étudié. »
La liche ne s’offusqua pas de cette conversation informelle. Il était rare pour lui de rencontrer quelqu’un qui connaissait Lysithara. Damon était une exception, et méritait son respect.
« J’ai appris auprès de Valarie Sunwarden. Vous ne la connaîtriez pas. »
« Je vois. Quel petit monde… Elle était aussi mon enseignante. Avait-elle déjà cette attitude de "je-sais-tout" à l’époque où elle vous formait ? » demanda Damon. Ayant rencontré quelqu’un qui connaissait Valarie, il était sincèrement heureux de trouver quelqu’un qui se souvenait d’elle.
La liche soupira, faisant trembler son corps, ou plutôt ses os, en l’occurrence.
« Oui. Elle avait tendance à enseigner aux moments les plus inopportuns. Elle ne s’arrêtait pas tant que vous n’aviez pas compris. Elle détestait particulièrement quand ses élèves perdaient contre ceux des autres Ascendants. Elle nous encourageait à leur jouer des tours enfantins pour nous venger. »
Soudain, la liche ne semblait plus être une créature terrifiante, mais simplement un vieil homme se remémorant sa jeunesse.
« Bien sûr, nous gagnions plus souvent que nous ne perdions. Cependant, chaque fois que nous perdions, c’était toujours contre ce vaurien de Mugu… »
Damon se figea en entendant le nom du Prophète Maudit, celui qui avait tout déclenché.
Seras Blade se raidit. Son regard, perçu à travers le reflet, pressait Damon de le questionner davantage. Les informations sur le Prophète Maudit étaient bien trop rares.
« Hm… Mugu. Je vois. Vous l’avez donc connu. »
La liche sembla irritée, son aura s’intensifiant.
« Nous étions dans la même classe. Ce n’était qu’un garçon du Continent des Démons, nourrissant une rancœur et espérant retourner chez lui pour retrouver sa… »
La liche s’interrompit. Lentement, son aura s’apaisa. Il avait dû réaliser que Damon le cuisinait.
« Touché, l’ami. Touché », répéta-t-il en reprenant les mots de Damon.
Le soleil matinal se fraya un chemin à travers la canopée sombre au-dessus d’eux, les illuminant tous les deux.
Tout le monde se tendit, pensant que la liche allait réagir, mais il n’en fut rien. Amadeus resta silencieux.
« À mon tour de répondre », dit-il. « Dites-moi ce que vous savez. »
Damon croisa les bras en jetant un regard à tous ceux derrière lui, les membres de l’expédition.
« C’est un blasphème, et sachez que le simple fait de posséder cette connaissance peut être un motif d’hérésie et d’exécution. Personnellement, je ne risque rien. Je suis, après tout, l’Enfant Sacré. »
Son regard resta fixé sur la liche. Ils savaient tous deux qu’il ne s’adressait pas à la liche. Il s’adressait à la force expéditionnaire.
Ses paroles signifiaient une seule chose : partagez ce que vous entendez ici à vos risques et périls. Je suis une personne de grande valeur. Je suis intouchable. Pas vous.
En somme, il leur ordonnait de garder le secret.
L’une des mages trembla. Son désir de savoir était immense ; par conséquent, sa peur pour sa vie l’était tout autant. Pourtant, elle sortit un parchemin de serment.
« Je signe ce parchemin et jure le secret sur les événements de ce jour. »
Elle le signa de son sang, puis passa le parchemin à la personne suivante. Bientôt, tout le monde eut signé.
Seras prit le parchemin et signa, non pas parce qu’elle en avait besoin, mais parce qu’elle le devait si elle voulait maintenir le moral de ses soldats.
Lorsque le parchemin parvint à Damon, il ne signa pas. Au lieu de cela, il le jeta dans son espace de stockage ombral.
C’était lui qui révélait le secret. Il n’avait pas besoin de signer.
« Alors, où en étais-je… ah, oui. La déesse n’a pas toujours été une divinité. En réalité, elle était tout comme vous. Enfin, pas tout à fait comme vous, puisque vous êtes mort-vivant. Je veux dire qu’elle était humaine. Une mortelle. »
« Elle est née. Avec une mère et un père, j’imagine. »
Lorsque Damon prononça ces mots, il entendit les membres de l’expédition haleter de choc.
« Mon Dieu… »
« Que la déesse ait pitié… »
« Oh, ayez pitié de mon âme… »
« C’est de l’hérésie… »
C’étaient les murmures qui circulaient, et c’était pour cela que Damon ne l’avait pas dit avant qu’ils n’aient signé. Pour eux, c’était inconcevable. Qu’une déesse dont ils n’étaient même pas sûrs de l’existence puisse être imparfaite.
Les fanatiques religieux étaient ainsi faits, toujours à essayer de défendre un dieu tout-puissant alors que ce dieu n’avait nul besoin de leur défense. La déesse s’en moquait probablement. Pourtant, ces gens étaient prêts à piller et à tuer en son nom. Nonobstant le fait qu’elle fût une déesse du destin et de la guerre.
La liche ne se souciait pas de leur réaction. Il se décala sur son siège, se penchant en avant.
Damon croisa les bras.
« Au commencement, l’omnivers où nous existons tous était régi par des entités amorales appelées les Vieux Dieux, ou les Anciens. Ils étaient plus vieux que des concepts comme l’amour ou la bonté. Ils ont régné sur le monde jusqu’à ce qu’une poignée d’entre eux se rebelle. Ceux qui l’ont fait sont devenus, d’une manière ou d’une autre, des dieux et ont vaincu les Anciens. »
« Cela inclut la déesse. »
« Comment… comment sont-ils devenus des dieux ? » demanda la liche avec agressivité, voyant une lueur d’espoir dans sa quête.
« Je ne sais pas », répondit calmement Damon.
« Peut-être que les Outsiders le savent », ajouta-t-il.
« Ils ne le savent pas. Je leur ai demandé », répondit la liche, Amadeus.
Damon leva légèrement la tête.
Il leur avait demandé. Bien sûr qu’il l’avait fait. Amadeus était là depuis la Première Époque. Les Outsiders étaient déjà actifs à cette époque. C’était peut-être l’occasion d’en apprendre davantage sur eux.
« Ils ne savent pas », dit Damon, « ou ils ont refusé de vous le dire. »
Amadeus grinça des dents, les os frottant les uns contre les autres sur son visage décharné.
« Ils m’ont refusé… gardant leurs secrets. Dans leurs yeux, j’ai vu du dédain pour nous, habitants du Royaume inférieur. Oh, maudite soit la déesse de m’avoir créé dans un monde tel que celui-ci… »
« Un monde en cage », ajouta Damon.
La liche se figea.
« Qu… qu’entendez-vous par là… »