Chapitre 1 251
La forme titanesque d’Aetherus s’effondra au sol, son immense corps secoué de violents tremblements. Du sang doré jaillissait de ses blessures, mais il souriait malgré tout : il avait accompli ce qu’il voulait. Il était parvenu à libérer le Tombeau des Dieux Mineurs, que son frère avait suspendu au-dessus de l’Abysse.
Il savait qu’il ne pouvait pas agir sur l’Abysse lui-même. Ce qu’il avait cherché à atteindre, en réalité, c’était le tombeau suspendu au-dessus, mais même tenter de frapper celui-ci lui avait coûté un continent entier.
Aetherus avait eu de la chance de survivre.
Malgré tout, il était désormais gravement affaibli. Quant à la dernière étape, prendre le contrôle du tombeau et l’ouvrir, il ne pouvait plus l’accomplir seul. Le catalyseur avait été l’Étincelle divine de son frère, qui lui avait permis de créer une lance capable de toucher l’Abysse. Mais même cela lui avait coûté bien plus qu’il ne l’avait prévu.
Il s’effondra, du sang doré lui coulant de la bouche, puis son immense corps se mit à rétrécir. Sa forme titanesque reprit peu à peu une apparence humaine, mais dès que la transformation s’acheva, Aetherus leva les deux mains vers ses yeux et s’enfonça les doigts dans la chair.
Un cri glacial, viscéral, lui échappa.
Son corps roula sur le sol tandis qu’il hurlait de douleur. Son cri était si atroce que tous ceux qui l’entouraient se turent instinctivement. La souffrance qu’éprouvait Aetherus dépassait tout ce qu’ils avaient pu imaginer qu’un être comme lui puisse ressentir.
Damon fut bouleversé par la scène. Il leva la main pour signaler à tout le monde d’attaquer, mais personne ne réagit. Tous fixaient Aetherus avec horreur.
« Le Continent du Ciel a disparu », marmonna Cassian.
Ainsi, l’un des neuf continents avait été entièrement anéanti.
Jamais aucun d’eux n’aurait imaginé que quelqu’un puisse faire une chose pareille. La destruction d’un continent entier dépassait tout ce qu’ils avaient connu comme bataille, et pourtant, Aetherus y était parvenu en essayant simplement d’atteindre le tombeau au-dessus de l’Abysse.
Il ne restait que quelques îles flottantes à l’endroit où le continent avait jadis existé.
Damon cracha du sang, puis baissa les yeux et se rendit compte qu’il était lui aussi blessé. Avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, une lance fut projetée dans sa direction, ou plutôt vers Amon, son alter ego.
Damon pencha la tête.
La lance passa si près de son visage qu’il sentit le vent qu’elle soulevait sur sa peau.
Il se retourna et vit Xander Ravenscroft le fixer de son visage familier.
« Tu te souviens de moi ? » murmura Xander.
« Tu me poses cette question chaque fois qu’on se rencontre, Xander Ravenscroft. »
La voix méconnaissable de Damon résonna sur le champ de bataille tandis qu’il jetait un regard autour de lui. Ils étaient un peu trop nombreux pour lui, mais ce n’était pas ce qui l’inquiétait le plus. Il ne voulait pas non plus détruire son Clone d’Ombre, ce qui l’empêchait de se battre aussi librement qu’il l’aurait voulu.
Qu’est-ce que je fais ?
Sans le blizzard de Matia pour couvrir le champ de bataille, le monde entier pouvait en partie assister à la scène. Damon soupira et se prépara à s’enfuir par téléportation, mais quelque chose clochait.
Il n’y arrivait pas.
Sa connexion aux Ombres extérieures avait été coupée.
« Hmm. »
Damon leva les yeux vers le ciel, tandis qu’un étrange sentiment de danger lui parcourait la peau. Ses yeux s’écarquillèrent.
Avant que quiconque puisse réagir, une colonne de flammes dorées jaillit des cieux et s’abattit au sol, créant un brasier brûlant qui s’étendait sur des kilomètres.
À l’instant où Damon sentit cette aura, son corps se mit à trembler.
La colère.
La honte.
La haine qu’il croyait avoir enfouie.
Tout lui revint en une seule vague monstrueuse.
Son regard se leva lentement vers les cieux, où un gigantesque oiseau entièrement constitué de flammes dorées planait. Ses ailes majestueuses s’étendaient dans le ciel, tandis que sa longue queue de feu brûlait derrière lui comme une traînée de soleil.
« Morticai », souffla froidement Damon.
Soudain, Xander ne compta plus.
Morticai n’était pas venu seul.
À ses côtés se tenait un homme vêtu de robes blanches, juché sur une Épée volante, les mains derrière le dos, qui contemplait tranquillement le monde sous ses pieds.
Non loin de là se tenait un vieillard en robes constellées d’étoiles, un bâton fermement tenu à la main. Il avait l’air un peu fou, et une quantité dense de mana l’enveloppait si complètement que l’air semblait se déformer autour de lui.
C’était le vieux sorcier qui se faisait appeler Orbitus.
Puis Damon entendit des chuchotements parmi les arbres.
Son expression changea.
Il connaissait cette aura.
Il l’avait sentie à l’époque où il se trouvait dans la Forêt des Murmures. C’était la folie étouffée par le brouillard qui recouvrait la forêt, l’entité vivante dont les cadavres avaient formé une zone de mort entière.
Et voilà qu’elle était de retour au combat.
« Ythar », murmura Damon.
Il prononça ce nom comme une malédiction.
Le ciel s’assombrit soudain à perte de vue. De ces ténèbres émanait une terreur informe qui se répandait dans l’air comme un linceul.
Tous ceux qui avaient déjà dormi connaissaient cette sensation.
Cette terreur oppressante qui vous réveillait en pleine nuit, cette impression qui vous brûlait le visage et vous faisait transpirer tandis que votre cœur s’emballait et que votre esprit luttait contre une peur irrationnelle.
La sensation d’un cauchemar.
L’esprit humain donnant naissance à ses propres peurs.
Sauf que cette fois, le cauchemar ne venait pas de l’esprit de quelqu’un.
C’était un cauchemar unique.
Un cauchemar que Damon connaissait très bien.
« Ittorath. »
C’étaient les Outsiders.
Du moins, ceux qui étaient libres.
Damon ne comprenait pas ce qu’ils faisaient là. Pourquoi n’étaient-ils pas à Lysithara ? La majeure partie de leur armée avait déjà reçu l’ordre de s’y rendre.
Pourquoi étaient-ils venus ici ?
Il ferma les yeux et se mordit la lèvre.
Bien sûr.
Comment avait-il pu être aussi naïf ?
Pourquoi leurs ennemis se battraient-ils selon leurs conditions ?
Attaquer ses ennemis quand ils s’y attendaient le moins était une stratégie sensée. Pourquoi les Outsiders attendraient-ils qu’ils rassemblent leurs forces pour fondre sur eux ?
Pire encore, Ittorath semblait avoir réussi à libérer son corps principal.
Il avait autrefois été enfermé sous la forme d’une faille dans le ciel, retenue par la lune de Lysithara grâce aux Ascendants.
À présent, il était libre.
Damon savait exactement ce que cela signifiait.
Ittorath n’était pas un cauchemar isolé.
C’était une nuée.
Une myriade de cauchemars.
Une armée entière.
Tandis que Damon s’en rendait compte, une pluie noire se mit à tomber des ténèbres.
Sauf que ce n’était pas de la pluie.
Des créatures descendaient du ciel. Leurs formes d’un noir mat étaient presque dépourvues de traits, comme si leurs corps avaient été façonnés directement à partir des ténèbres.
Le visage de Damon se crispa.
Des cauchemars.
Des milliers et des milliers.
Orbitus et Zhang Dafei, l’homme juché sur l’Épée volante, ne semblaient pas particulièrement s’intéresser aux gens autour d’eux. Leur regard restait fixé sur Aetherus.
« Le dernier ingrédient, dit Orbitus en souriant. Le dieu de ce monde. Aetherus. Un petit dieu mineur. »
Le sourire du vieux sorcier s’élargit.
« Petit dieu, viens sans faire d’histoires, et ce vieil homme ne te compliquera pas trop la tâche. »
Aetherus les regarda pour la première fois depuis son réveil.
Et pour la première fois, il éprouva une véritable terreur.
Leur puissance actuelle ne représentait qu’une infime fraction de ce que leurs âmes étaient capables de dissimuler. Il le sentait. Leur force physique ne reflétait pas les véritables profondeurs de leur existence.
À pleine puissance, l’un ou l’autre pouvait le tuer d’une simple pensée.
Aetherus déglutit.
Puis il recula lentement d’un pas.
« Ne complique pas les choses, dit calmement Zhang Dafei. Nous sommes piégés dans ton corps. Si nous ne détruisons pas ce monde, c’est uniquement à cause de la barrière. Tiens-toi tranquille. »
Avant même qu’Aetherus puisse réagir, une griffe de feu l’agrippa soudain.
Il parvint à la fracasser et à se libérer, mais la forme enflammée de Morticai se rapprochait déjà de nouveau.
Aetherus serra les dents.
« Je me fiche de savoir qui vous êtes ! Je suis Aetherus, le dieu de ce monde, et je ne vous laisserai pas réussir ! »
Il se rua sur eux et les attaqua.
Au même moment, une marée de cauchemars déferla vers le champ de bataille.