Chapitre 1 239
Damon n’aimait guère la marche, ni le temps qu’il fallait pour tout préparer. Il était certain que si Aetherus avait eu son corps aussi longtemps, il aurait déjà compris que Damon était en grande partie un démon. Il n’était plus qu’à un tout petit pas de devenir un Démon Véritable.
Il s’était attendu à ce que le Saint Empereur l’accuse d’être un démon et prétende que c’était pour cette raison qu’Aetherus l’avait attaqué, mais il n’en fit rien. Ce qui montrait clairement que le Saint Empereur n’était pas au courant.
Aetherus était arrogant. Ou peut-être avait-il un plan. Il ne pouvait tout de même pas être assez stupide pour croire qu’il s’en tirerait en prenant le corps de Damon.
Et même s’il y parvenait, et alors ? Les Outsiders étaient plus puissants que lui. Seuls ou réunis, ils le surpassaient de très loin, tant par leur savoir que par leur puissance.
Damon jeta un coup d’œil aux sondes volantes, assis sur un grand bicorne de guerre.
Il aurait bien chevauché l’une de ces licornes de luxe, mais ces fichues bêtes étaient apparemment très difficiles et ne voulaient que des jeunes filles ou des hommes vierges. Damon avait essayé d’en monter une de force, une fois, et elle en était morte.
Il avait d’autres options, mais le Pégase avait peur de lui, tout comme la plupart des autres montures. Le bicorne, en revanche, était un cadeau de paix des races démoniaques et s’était pris d’affection pour lui. Rien d’étonnant.
Il avait bien la monture que son grand-père lui avait donnée, mais il préférait le bicorne. Il avait juste beaucoup plus de mordant, et lui rappelait sa jeunesse.
Déplacer une armée était pénible. Cela faisait des jours qu’ils voyageaient, et ils n’avaient parcouru qu’une distance que lui pouvait franchir en quelques minutes.
L’armée devait rester groupée, même lors des téléportations. Il fallait charger et entretenir les lignes de ravitaillement, transporter les provisions et veiller au bon fonctionnement des itinéraires logistiques.
Trois jours plus tôt, l’armée s’était séparée, et la majeure partie avait pris la direction de Lysithara.
Ceux qui étaient restés constituaient la force chargée de soumettre Aetherus.
Au bout du compte, Aetherus n’avait pas accepté leurs conditions de reddition. Il n’avait même pas daigné répondre.
Damon franchit une haute colline sur son bicorne. De l’autre côté s’étendait sur des kilomètres un champ de terre noircie, jonché de bâtiments calcinés et balayé par des cendres flottantes.
De tous côtés, des engins de chantier et des bâtiments en construction se dressaient au milieu du paysage ravagé. Certains étaient déjà achevés, d’autres encore en travaux. Derrière des barricades, les Chevaliers sacrés et les Templiers se tenaient prêts, armes au poing, tandis que le drapeau du Temple flottait au-dessus d’eux.
La Ville Sainte n’était plus que l’ombre en ruine de ce qu’elle avait été.
Un seul homme avait réduit à cela ce lieu qui avait jadis détenu tant de pouvoir.
Amon.
Le souverain inconnu qui avait rasé jusqu’au sol le Temple lui-même.
Aucun rempart ne les protégeait. Ils ne disposaient que d’une mince barrière pour défendre les ruines.
Damon était toutefois certain qu’elle n’était pas si mince que ça. C’était un artefact magique utilisé par le Temple, assez puissant pour arrêter quelqu’un de la septième classe, à condition de lui fournir suffisamment d’énergie.
Cette énergie pouvait provenir de pouvoir magique, de cristaux magiques ou même de noyaux de monstres.
« On dirait que le siège va durer longtemps. »
Evangeline vint se placer à ses côtés, chevauchant une licorne blanche couverte d’une armure dorée. Elle portait son Armure Ascendante et ressemblait à une Chevalière forgée dans le soleil, rayonnante et magnifique.
« Oui, c’est parti pour durer. On dirait que nos spectateurs vont s’ennuyer. »
Damon ricana en regardant la sonde qui retransmettait le champ de bataille.
Sa guilde avait considérablement amélioré cette technologie magique, et l’empire l’avait rendue publique. Ce n’était qu’une des avancées que l’empire avait tenu à mettre à la disposition de tous.
Evangeline secoua lentement la tête, puis soupira.
« Il nous faudra des mois de siège ininterrompu pour percer. Si seulement on pouvait abattre cette barrière de l’intérieur. Trouver quelqu’un pour la désactiver.
— Oui, ce serait le rêve. Si seulement j’y avais pensé.
Damon se caressa le menton, un sourire s’étirant lentement sur son visage.
— Oh, mais attendez. J’y ai pensé. »
À peine eut-il prononcé ces mots que la barrière, jusque-là mince et presque invisible, vacilla un instant.
Puis elle s’effondra.
Elle se brisa comme du verre, ses éclats lumineux se dispersant dans les airs avant de disparaître.
« Voilà votre réponse. »
Damon rit devant l’air stupéfait d’Evangeline.
« Comment as-tu…
— Je connais quelqu’un. »
Il murmura ces derniers mots, puis agita la main.
Une femme en armure sombre sortit des ombres.
« Matia, à toi l’honneur. »
Le monde devint gris.
Un air glacial balaya le champ de bataille tandis que des nuages noirs s’amassaient au-dessus d’eux. Les soldats des deux camps se mirent à trembler sous le froid soudain, et même Damon laissa échapper un souffle brumeux.
La neige se mit à tomber du ciel.
Puis elle se transforma.
Elle devint une avalanche d’armes en cristal de glace transparent qui s’abattit sur la Ville Sainte.
Le déluge couvrit tout sur des kilomètres.
Damon jeta un coup d’œil à Matia avant de marmonner : « Bravo pour ton passage en septième classe, frimeuse. »
Matia le regarda, ses yeux bleus brillant à travers la visière de son casque.
Damon était plutôt amer.
Dès qu’il aurait récupéré son corps, il passerait en septième classe. Tout le monde progressait, sauf lui.
« Ne prends pas la grosse tête. Tu dois garder ton calme et les idées claires. Aetherus est ancien. Il ne tombera pas facilement. »
La voix d’Ashcroft résonna dans son esprit.
Quand la neige se fut déposée, Damon leva la main et fit signe en direction du centre de l’armée, où Abellona se tenait sur une estrade.
Il s’inquiétait un peu pour elle et comptait donc veiller à ce qu’elle reste à l’écart des combats.
Abellona leva la main et donna l’ordre d’attaquer.
Des milliers de pas résonnèrent sur le champ de bataille, tandis que les cris de guerre fusaient. L’armée se rua vers la ville autrefois tenue pour sacrée.
La guerre était chaotique ; Damon jeta donc un coup d’œil à Matia.
« Protège la princesse. »
Matia disparut dans les ombres.
Lorsqu’elle réapparut, elle se tenait aux côtés d’Abellona, une lance de glace à la main et un grand bouclier-tour à son bras.
Abellona lança un regard à Damon, puis leva les yeux au ciel.
Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il la sous-estimait.
Elle était enceinte, pas sans défense.
Cela dit, si elle n’avait pas besoin de se donner du mal, elle n’allait certainement pas le faire.
Abellona regarda un carrosse portant l’emblème de la famille impériale.
Ils étaient trois.
Chacun était l’un de ses frères et sœurs : ses deux sœurs aînées et, bien sûr, son frère.
« Ils sont venus mourir. »
Après tout, elle avait usé de son influence pour s’assurer qu’ils se retrouvent sur ce champ de bataille précis.
Une fois tous les trois morts, elle n’aurait plus aucun frère ni sœur pour lui disputer le trône.
Par défaut, elle deviendrait Impératrice.
Il lui suffirait que l’Empereur abdique.
Ou qu’il arrive quelque chose à son père.
Son regard ne vacillait pas. Elle avait déjà consolidé son pouvoir dans la capitale. Il ne lui restait plus qu’à les tuer.
Abellona avait bien des soucis, d’autant qu’elle savait que le père de son enfant n’était pas un démon et qu’il était l’héritier d’une Grande Maison. En ayant un enfant de lui, elle commettait deux crimes.
Ce qui avait raffermi sa détermination, c’était la manière dont elle avait sondé son père. Il lui avait clairement fait comprendre que, si elle tombait enceinte de Damon, il ne la déshériterait pas.
Il tuerait l’enfant pour préserver sa position.
La conversation avait été brève, mais elle avait compris où allait la loyauté de son père.
Et tout comme son père voulait protéger sa descendance, elle protégerait la sienne.
C’était triste, non ?
Il avait probablement dit cela pour qu’elle sache qu’il était de son côté, mais comme elle était déjà enceinte en secret, c’était pratiquement comme l’entendre dire qu’il voulait voir son enfant mort.
Damon n’avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête d’Abellona, mais il sentait sa soif de sang jusque depuis l’avant-garde.
« Comment as-tu trouvé quelqu’un pour abattre la barrière ?
— Secret professionnel. »
Il sourit à Evangeline, qui était toujours aussi curieuse.
« Très bien. Garde tes secrets. »
Elle renifla avec dédain.
Damon ricana en regardant les Chevaliers non loin d’elle.
« C’est moi qui garde des secrets, alors que tu as fait venir Luna et Iris en douce ? Tu croyais vraiment que je ne le remarquerais pas ? »
Puis il éleva la voix et fit signe aux deux Chevalières en armure légère.
« Je vous vois, toutes les deux ! Je ne suis pas aveugle ! Vous allez me le payer ! »
Elle regarda le champ de bataille devant elle, se mordit la lèvre, puis renifla avec dédain.
« Je les protégerai. Occupe-toi de toi-même. »
Elle n’avait plus vraiment le choix, puisque Luna et Iris avaient insisté pour venir.
En fait, elles n’étaient pas les seules.
Un véritable défilé de jeunes nobles, hommes et femmes, vêtus d’armures d’apparat, était venu assister à la chute du Temple. C’était un événement colossal, et ils ne risquaient pas de le manquer.
Presque tous les vieux monstres de septième classe du monde étaient présents ou se trouvaient non loin.
Ils avaient même amené des pavillons volants.
« Les protéger ? Je m’inquiète davantage pour l’idiot qui osera les affronter.
— Alors, qui est ton type dans le camp d’en face ? demanda-t-elle, toujours aussi curieuse.
— Je n’en sais rien. »
Evangeline leva les yeux au ciel.
Quel menteur.
Sauf que Damon ne mentait pas du tout.
Il ne savait vraiment pas.
C’était un espion du Temple qui collaborait avec l’Ordre de l’Inconnu depuis des années. Il semblait occuper un poste plutôt élevé, alors Damon avait tiré parti de sa présence.
Depuis l’un des pavillons volants, la voix de l’Empereur résonna sur le champ de bataille.
« Aetherus, dieu autoproclamé, le peuple est venu t’affronter ! Rends-toi au peuple de ce monde, et tous tes péchés te seront pardonnés ! »