
Odely n'était pas la seule à tendre l'oreille. Les marchands assis en face du voyageur se mêlèrent eux aussi à la conversation, chacun y allant de son commentaire.
« Il paraît qu'il cherche son premier amour, celle dont on l'a séparé de force quand il était jeune. »
« Mais non, moi j'ai entendu dire que le Grand Duc cherchait la femme parfaite qu'il avait vue en rêve. »
« Pas du tout. Il n'a jamais pu oublier son amante défunte, alors il fait venir des femmes qui lui ressemblent. »
« ... Bon, et c'est laquelle, la bonne version ? »
Le voyageur se plaignit que chacun raconte autre chose. L'un des marchands haussa les épaules.
« Comment veux-tu qu'on le sache, alors que lui-même n'en sait rien ? »
« Quoi ? Il ne sait pas ? »
« C'est un domestique du château qui l'a dit. Apparemment, il se souvient à peine de cette femme. Peut-être qu'il l'a oubliée parce qu'il était petit, peut-être que ce n'était qu'un rêve, peut-être qu'il a perdu la mémoire en partie... Personne n'en sait rien. »
Il organisait chaque jour des banquets somptueux rien que pour retrouver une femme dont il se souvenait à peine ?
« Mais c'est complètement fou, ton histoire ! »
« Ouais, il a perdu la tête. Complètement. »
Le marchand fit tourner un doigt près de sa tempe.
« On dirait qu'il est possédé. Même sa façon de parler, son regard, tout a changé. Si on le contrarie, ne serait-ce qu'un peu, il y a des morts. On n'a jamais vu pire tyran. »
Sa façon de parler avait changé ?
Des gens mouraient pour l'avoir offensé ?
Impossible.
Odely avait envie d'attraper le marchand par le col et de le secouer pour qu'il lui explique ces sornettes.
Quelque chose clochait. Et gravement.
« Haa... Dire que c'était le Grand Duc au sang de fer... »
Le marchand regarda le voyageur soupirer, marqua une pause, puis reprit à voix basse.
« Enfin, une chose est sûre. La femme que cherche le Grand Duc a les yeux bleus. Et... »
« Là. »
Il tapota la peau sous sa clavicule.
« Elle a une drôle de cicatrice, ici. On dirait un demi-cercle posé sur un trait horizontal. »
« Un demi-cercle au-dessus d'un trait horizontal... Attends, tu ne parles quand même pas du symbole des dieux ? »
« C'est pour ça que tout le monde pense que ça pourrait être une marque sacrée. »
Odely tressaillit et effleura machinalement sa clavicule du bout des doigts.
Un demi-cercle au-dessus d'un trait horizontal.
C'était la cicatrice qu'elle s'était faite enfant, quand elle vivait comme un cobaye chez les Cardel.
Elle ressemblait au symbole des dieux par pur hasard. Ce n'était ni une marque sacrée, ni rien de spécial.
Juste la trace des sacrifices et des mauvais traitements.
... Ludville s'en souvenait ?
En recoupant tout ce qu'ils disaient, voici ce qu'elle comprit.
Depuis quelque temps, des femmes affluaient au château du Grand Duc, même des contrées étrangères les plus lointaines. Filles illégitimes de nobles, roturières, esclaves, danseuses, saintes, princesses de royaumes déchus... Leurs origines et leurs rangs n'avaient rien de commun, mais elles partageaient une même particularité.
Des yeux bleus et une cicatrice sur la clavicule.
Quiconque réunissait ces deux critères gagnait le droit d'assister aux banquets du château. Si l'une d'elles retenait l'attention du Grand Duc, elle était autorisée à rester et traitée avec les plus grands égards.
Comme une princesse impériale.
Mais aucune n'était restée plus de quinze jours. À un moment ou à un autre, le Grand Duc changeait soudain d'avis et la chassait du château.
Non sans la renvoyer avec une énorme récompense.
« Il paraît même que certaines se fabriquent une fausse cicatrice avant de venir. Même si on les met dehors, elles repartent avec un gros pactole. Et avec un peu de chance, elles pourraient devenir Grande Duchesse. »
Les femmes choisies par le Grand Duc avaient encore un autre point commun.
Pour la plupart, elles paraissaient frêles et délicates, et chacune portait un passé déchirant. Résultat, la salle de banquet était désormais bondée de femmes qui rivalisaient à qui raconterait l'histoire la plus misérable et la plus tragique.
Cette ressemblance-là aussi... rappelait Odely.
Je pensais qu'il ne se souviendrait de rien.
À ce moment-là, il en était réduit à errer çà et là, à chercher les gens à l'instinct, ne s'accrochant qu'à quelques vagues bribes de souvenirs.
Mais Ludville n'avait pas oublié Odely.
Au contraire, il en était tellement obsédé que les gens du Nord le disaient fou.
... Se pourrait-il que Ludville continue comme ça jusqu'à ce qu'il me retrouve ?
Jusqu'à la fin de ses jours ?
Non.
Je l'ai enfin sauvé, et voilà ce que ça donne... ?
Odely desserra lentement le poing qu'elle serrait si fort que ses ongles s'étaient enfoncés dans sa paume.
... Je dois aller voir dans quel état il est, de mes propres yeux.
Elle se leva.
Il n'y avait pas de temps à perdre.
Elle devait partir sur-le-champ.
Pour le territoire d'Exepsion, là où il se trouvait.
Une lance acérée se planta soudain devant elle.
« Qui tu crois être, à ramper jusqu'ici ? »
Un garde surgit et toisa la femme de la tête aux pieds. Son regard débordait de mépris et d'agacement.
Des morceaux de glace pendaient à l'ourlet de sa robe, et la neige et la boue maculaient ses bottes. C'étaient les marques de quelqu'un qui, faute de trouver ne serait-ce qu'une seule voiture, avait traversé à pied les étendues glacées du Nord.
« Dégage. Tout de suite. »
Mais le capitaine de la garde royale, à côté de lui, examina attentivement les yeux de la femme sous sa capuche.
Bleu glacier.
Une couleur claire et transparente, comme la glace.
Il contempla un instant ces yeux bleus avant de parler.
« La cicatrice. »
Sa voix était lasse, comme s'il avait répété cette vérification un nombre incalculable de fois.
Sans un mot, Odely baissa légèrement le col de ses vêtements, révélant la cicatrice près de sa clavicule.
« Laisse-la passer. »
Le garde ouvrit la porte du château en grommelant.
« Maintenant, même les mendiantes s'y mettent... »
Dès qu'elle franchit l'entrée, le vent mordant du Nord, qui semblait ne jamais devoir cesser, disparut d'un coup.
Et les saisons changèrent.
Contrairement au monde gelé du dehors, l'air à l'intérieur était chaud, lourd et sucré. Les senteurs de vin de fruits, de fruits confits au miel et d'innombrables fleurs se mêlaient. On aurait dit qu'elle venait d'entrer dans un jardin au début de l'été.
Alors les rumeurs étaient vraies...
Le château était en plein banquet.
La mélodie des instruments à cordes flottait au loin, et un tapis tissé de fils d'or courait le long du couloir de marbre. Quand les portes de la salle s'ouvrirent, la lumière, la musique, les parfums et les rires se déversèrent d'un seul coup.
La Salle de banquet dorée.
C'était apparemment ainsi que les gens appelaient l'endroit, désormais.
Au plafond, des lustres d'or ouvragé scintillaient comme des étoiles dans le ciel nocturne.
... Rien de tout ça n'existait dans ma vie précédente.
Et en trois mois seulement.
Odely regarda autour d'elle, déconcertée.
Des vagues de soie et de dentelle. Le parfum riche de fruits sur le point de mûrir. Des sourires plus éblouissants que des joyaux. Des femmes aux yeux bleus, vêtues de leurs plus beaux atours, riaient et dansaient ensemble.
« ... Son Altesse n'est toujours pas revenue. »
Une femme se mordit la lèvre d'anxiété en murmurant.
« Cette femme qu'on dit être une sainte, celle qui vient de partir avec le Grand Duc... Ça ne peut quand même pas être la vraie, si ? »
Une autre eut un rire sec.
« Tu parles. Quelle sainte viendrait à un banquet rien que pour attirer l'attention du Grand Duc ? »
« Ne sois pas si sûre de toi. »
Odely tourna discrètement le regard vers elles.
« Il paraît qu'elle a perdu tous ses souvenirs dans un accident quand elle était petite, et qu'elle a été élevée comme sainte au temple. Si la cicatrice sur sa clavicule est vraiment une marque sacrée... alors ce pourrait bien être la "vraie" femme que cherche Son Altesse. »
« Oh là là, quel drame. »
Une femme ricana en cachant sa bouche derrière son éventail.
« C'était assez convaincant, je te l'accorde... Mais franchement, tu crois que Son Altesse tomberait dans un piège aussi grossier ? »
« Remarque, même si c'était le cas, elle ne tiendrait sans doute pas plus de quinze jours. Ça se passe toujours comme ça. »
Tout en parlant, elles ne cessaient de jeter des coups d'œil nerveux vers l'entrée de la salle.
Laquelle serait l'élue, cette fois ?
Des regards chargés d'attente et de jalousie, d'espoir et d'angoisse, se croisaient sans fin entre elles.
Bam !
Et soudain, ce fut le drame.
Un fracas monstrueux explosa du côté de l'entrée.
« Ah ! Vous m'avez fait peur ! »
« Qu'est-ce qui se passe ? »
Les femmes, élégamment parées, et leurs protecteurs s'agitèrent, alarmés. La musique des cordes s'interrompit net et toutes les conversations moururent.
Dans le tumulte, un bruit de pas se fit entendre.
Toum. Toum.
Réguliers comme la marche d'un soldat aguerri, si lourds qu'ils semblaient écraser le sol sous un corps massif, ils se rapprochaient.
Tout le monde se tut d'un coup.
Nul maître de cérémonie n'avait besoin d'annoncer cette arrivée.
Tout le monde savait déjà.
À qui appartenaient ces pas.
Ludville Exepsion.
Dès qu'il apparut, une horrible odeur de sang envahit la salle, trop forte pour être masquée, même par les parfums.
« Aaah ! »
« Ahhh ! »
Tout le monde hurla en même temps.
Car à sa main pendait un homme, inerte comme un cadavre.