
Gawin ne comprenait naturellement pas ce qu'elle voulait dire.
Alors qu'il fronçait les sourcils, Odely tendit sa main couverte de sang et saisit un petit caillou posé sur le sol. À l'instant où sa poigne se relâcha à peine, elle se dégagea de son emprise. Avant qu'il ait pu la rattraper, elle abattit la pierre sur le motif complexe gravé dans le sol.
Tout se passa en un instant. Le Cercle de Purification, transmis de génération en génération. Le rituel qui soutenait la maison Cardel depuis des siècles...
« S-stop ! Arrête tout de suite ! J'ai dit stop ! »
Il vola en éclats sous le mouvement de sa main.
« Sale folle ! Tu as perdu la tête ?! »
Gawin se jeta sur elle comme un forcené, mais sa main avait déjà balayé le centre du motif.
« ...! »
Se tournant lentement vers lui, Odely dit :
« Si Dieu est vraiment de ton côté, que pourrait-il bien arriver si je détruis ça ? »
Alors...
Boum !
Dans un éclair aveuglant, le cercle gravé dans le sol miroita comme un mirage avant de se désagréger.
« C-ce n'est pas possible ! »
Gawin recula d'un pas, par réflexe. Au-dessus de l'endroit où se trouvait le cercle, une minuscule lumière se mit à tournoyer. C'était le dernier résidu laissé par le Cercle de Purification. À sa vue, les yeux de Gawin s'écarquillèrent. Comme s'il cherchait désespérément à saisir la main du dieu qui l'avait abandonné, il cria :
« Non ! Ce n'est pas fini ! Pas encore ! »
Il se rua vers l'entrée de la Chambre secrète.
« Appelez les mages ! Rétablissez le cercle ! Avant que la barrière ne s'effondre, vite ! »
Avant même que le bruit de ses pas se soit éteint, ses cris résonnaient déjà dans le couloir, mêlés aux bruits des domestiques qu'on rudoyait et qu'on bousculait à coups de pied.
Odely courut aussitôt dans la direction opposée. Le cercle disparu, un passage dérobé s'était ouvert dans le mur latéral. Une voie d'évasion secrète, aménagée au cas où les secrets de la famille seraient un jour exposés. C'était le même passage qu'elle avait montré à Ludville dans sa première vie.
Sans la moindre hésitation, elle s'y engagea et suivit l'obscurité en silence. Les cris furieux de Gawin résonnaient derrière elle, mais elle ne se retourna jamais. Elle traversa la puanteur des égouts et l'eau sale qui lui trempait les pieds, avançant guidée par la faible lumière loin devant elle.
Elle atteignit enfin la sortie du tunnel.
« ... Haa. »
Odely inspira profondément. L'air frais lui emplit les poumons. Elle leva la tête vers le ciel. L'immense barrière dorée, qui recouvrait tout l'Empire comme un grand dôme, tremblait violemment.
L'antique barrière. Ou plutôt, le Voile de Purification, le mensonge que la maison Cardel entretenait depuis des siècles. Désormais, ce voile se fissurait.
À la vue de ce trouble, tout l'Empire leva instinctivement les yeux. Sur les marchés. Au pied des remparts. Devant les temples. Partout, les gens fixaient le ciel en murmurant, déconcertés.
« C'est quoi, ça ? »
« Le ciel... il se fend ? »
« La barrière ? Ne me dites pas que l'antique barrière se fissure ! »
« Impossible ! Le rituel de restauration vient de réussir ! Comment une chose pareille peut-elle arriver le Jour de la Protection...? »
« C-c'est un présage ! Même pendant la Grande Guerre, rien de tel ne s'est produit ! Dieu nous a abandonnés ! »
« La maison Cardel aurait-elle perdu son pouvoir ?! »
La peur se propagea rapidement. Certains tombèrent à genoux pour prier. D'autres attrapèrent leurs enfants en pleurs et s'enfuirent.
Laissant tout ce chaos derrière elle, Odely contemplait en silence la barrière qui s'effondrait.
« ... Ce n'est que maintenant qu'ils commencent enfin à voir. »
C'était magnifique. Levant les yeux vers ce rideau doré qui se brisait comme d'innombrables étoiles filantes, Odely sourit doucement.
Ce n'était pas un mauvais début.
Une neige épaisse tombait du ciel. Rien n'indiquait qu'elle cesserait de sitôt.
Époussetant la neige de son manteau, Odely entra dans une auberge de bord de route miteuse.
« Bienvenue ! Vous mangez ici ou vous restez pour la nuit ? »
« ... Juste un repas, s'il vous plaît. »
Après avoir passé sa commande, elle s'assit près de la cheminée et se réchauffa les mains.
Cela faisait déjà trois mois qu'elle avait fui la maison Cardel. En apparence, l'Empire semblait paisible. La maison Cardel avait rapidement rétabli le Cercle de Purification, puis publié aussitôt une déclaration officielle.
« Nous demandons à chacun de rester calme. La barrière est sûre. »
« Ce n'était qu'une perturbation passagère. La barrière est entièrement stabilisée. »
Le peuple les crut. Après tout, la confiance que les Cardel avaient bâtie au fil des siècles ne s'effondrerait pas du jour au lendemain. Les marchés étaient animés comme toujours, et les marchands hélaient bruyamment les passants pour vendre leurs marchandises.
Odely s'y attendait. Un Cercle de Purification entretenu pendant des centaines d'années ne pouvait pas être détruit pour de bon d'une simple éraflure de pierre. Mais même rétabli, qu'est-ce que cela changeait ? Ce dont ils avaient le plus besoin, la Purificatrice, s'était déjà enfuie.
Aujourd'hui encore, la maison Cardel cherchait désespérément Odely. Avis de disparition. Ordres de recherche. Annonces officielles. Échapper à chacun de leurs réseaux de recherche avait été une épreuve épuisante.
Ils ont probablement engagé des assassins, à l'heure qu'il est.
S'ils ne pouvaient pas la contrôler, ils la tueraient simplement et attendraient la naissance d'une nouvelle Purificatrice. Il fallait qu'elle s'éloigne le plus possible de la capitale, vers une campagne tranquille et peu peuplée. Elle le savait. Et pourtant...
« ... »
Pourquoi est-ce que je me dirige vers le nord ?
Odely soupira en se frottant le visage. La vérité, c'était que depuis son retour, elle n'arrivait pas à cesser de penser à lui.
Il n'est jamais venu me sauver.
Ses actes étaient complètement différents de ceux de la vie précédente. Peut-être que seule la personne qui avait régressé gardait ses souvenirs. Après tout, durant toutes les innombrables fois où Ludville avait remonté le temps, Odely elle-même n'avait jamais rien remarqué d'inhabituel. Si c'était vrai, c'était peut-être mieux ainsi. Elle voulait qu'il oublie tout et trouve enfin la paix.
Ne pas me rencontrer... serait mieux pour Ludville.
Dès le départ, Odely avait déjà passé des années à servir de Purificatrice. Elle était destinée à mourir avant trente ans. Rien n'y avait jamais rien changé, pas même dans les souvenirs de Ludville. Pour être exact, elle mourait toujours en hiver, à vingt-neuf ans.
Il me reste cinq ans...
Odely décida qu'il était temps d'arrêter de ressasser le passé et de s'installer à Shiloen, le petit village de campagne tranquille où elle avait travaillé comme guérisseuse dans sa vie précédente. Elle y passerait le reste de ses jours.
Au moment même où elle prenait sa décision...
« Je n'aurais jamais cru que le Grand Duc d'Exepsion changerait autant. »
Un murmure discret lui parvint.
... Qui a changé ?
Odely interrompit ce qu'elle faisait, toute son attention tournée vers la conversation voisine. À en juger par leurs vêtements, il s'agissait de voyageurs et de marchands du Nord. Levant leurs verres, ils échangeaient à voix basse des rumeurs sur Ludville.
« Encore un banquet ce soir ? »
« Bien sûr. Il cherche toujours cette femme. »
« À ce rythme, le château du Grand Duc finira par être plus fastueux que le Palais impérial. De l'or partout, des fenêtres de cristal, des pierres de mana qui brillent... »
Encore un banquet ce soir ? Il cherche toujours une femme ? Il vit dans un faste plus grand que celui de la famille impériale ?
... De qui pouvaient-ils bien parler ?
Alors qu'Odely commençait à douter de ses propres oreilles, l'un des voyageurs demanda :
« Au fait, qui est au juste cette femme aux yeux bleus que le Grand Duc cherche sans relâche ? »
À ces mots, son cœur sembla lui tomber dans l'estomac.
Des yeux bleus ? Ludville... cherchait une femme aux yeux bleus ?
Ne me dites pas que...