Odely semblait totalement insensible à l'énergie démoniaque. Devant ce spectacle incroyable, tout le monde retint son souffle un instant, puis une faible lumière commença à se diffuser du bout de ses doigts.
C'était l'énergie purificatrice, celle qui annulait l'énergie démoniaque. La maison Cardel appelait « pouvoir de purification » cette énergie à sa source. La purification n'avait rien à voir avec une simple guérison ou une bénédiction. Elle n'était ni un pouvoir emprunté à un dieu, comme le « pouvoir divin », ni une force arrachée de force à la nature, comme la « mana ». Le « pouvoir de purification » était le pouvoir de restaurer le monde, à l'image du processus de purification de la nature elle-même : comme une eau polluée qui s'écoule, s'écoule, jusqu'à redevenir claire et propre. C'était un pouvoir qui rendait à un monde corrompu son état d'origine.
À mesure que le pouvoir de purification se diffusait du corps d'Odely, l'épaisse énergie démoniaque qui tourbillonnait alentour fut peu à peu repoussée dans la direction opposée. Son pouvoir était silencieux, mais écrasant. L'énergie démoniaque se détacha par couches, comme des écailles, avant de s'évaporer dans l'air sans laisser de trace. Elle avait été « purifiée ». L'air devint limpide, et la pesanteur oppressante qui planait sur les lieux se dissipa lentement comme une brume. Les mèches argentées d'Odely flottèrent légèrement. Les yeux fermés, elle inspira en silence, et la dernière trace d'énergie démoniaque se dispersa doucement de ses doigts.
C'est alors seulement que les soldats, qui regardaient la scène d'un air hébété, reprirent leurs esprits un à un.
« Q-Qu'est-ce qui se passe, au juste ? Qu'a-t-elle fait ? »
« Elle a juste levé la main, et l'énergie démoniaque a reculé… »
« Non, elle ne l'évitait pas déjà depuis le début, la jeune demoiselle ? »
« Comme on pouvait s'y attendre de la maison Cardel. Les descendants du Dragon… »
Tous se mirent à murmurer à propos de son étrange pouvoir, dans un mélange d'admiration, de méfiance et d'émerveillement.
« … »
Odely referma lentement ses doigts tremblants et cacha discrètement sa main derrière son dos pour que personne ne la voie. Elle sentit quelque chose lui remonter dans la gorge, mais cela, elle pouvait le supporter. Elle ravala tout et releva la tête, le visage calme, comme si de rien n'était.
Pendant ce temps, un sentiment de danger gagnait les soldats.
« On dirait que l'énergie démoniaque ne s'est pas échappée par hasard. »
« C'est vrai. Elle n'a pas simplement atteint ce niveau, elle s'est répandue. Presque comme si quelque chose s'était déchaîné à l'intérieur… »
Leurs visages se durcirent peu à peu.
« Si la jeune demoiselle ne l'avait pas contenue, toute cette troupe aurait été engloutie. »
« Cela n'est jamais arrivé. Si c'est aussi grave ici, la situation à l'intérieur doit être terrible… »
« Il faut aller voir tout de suite ! »
Comme les soldats s'apprêtaient à foncer dans la forêt, Odely leva doucement la main pour les arrêter.
« Arrêtez. Si vous entrez dans la forêt, vous serez de nouveau exposés à l'énergie démoniaque. »
Sa voix était ferme mais calme.
« J'irai seule. »
« Qu'est-ce que c'est que ces bêtises ? »
« L'énergie démoniaque n'a aucun effet sur moi. Vous l'avez clairement vu. »
« C'est peut-être vrai… Mais malgré tout, nous ne pouvons pas le permettre ! Il y a des monstres dans la forêt ! »
« Non. »
Odely secoua la tête. Tandis que les soldats tentaient désespérément de la retenir, elle fit un pas de plus et se concentra sur ce qui se trouvait dans la forêt. Tout y était étrangement silencieux. Aucun de ces cris sinistres propres aux monstres, aucun bruit lourd de pas. Comme si plus aucune vie n'existait à l'intérieur.
« On dirait que Son Altesse a tué tous les monstres de la forêt. »
Odely poursuivit calmement, et les soldats eurent enfin l'air de comprendre quelque chose.
« Maintenant que vous le dites… je n'entends vraiment plus aucun monstre. »
« Alors d'où vient cette énergie démoniaque ? »
« Des cadavres des monstres ? »
« Dans ce cas, elle n'aurait pas dû se répandre jusqu'à l'extérieur de la forêt… Mais il doit y avoir des montagnes de cadavres là-dedans, alors c'est peut-être possible. »
En écoutant leur conversation, Odely plissa les yeux. Un frisson lui parcourut l'échine. Quelque chose n'allait pas. Plus exactement, quelqu'un était en train de mal tourner.
…Cette énergie ne vient pas des cadavres.
Elle continuait d'apparaître. En ce moment même, en temps réel.
Ah, non, ce n'est pas possible…
Odely fouilla rapidement dans les souvenirs de Ludville et s'en rendit compte trop tard.
Son corps n'a-t-il pas pu supporter d'être exposé à une concentration aussi forte d'énergie démoniaque en si peu de temps ? Il en avait sûrement déjà accumulé beaucoup, il a peut-être dépassé sa limite.
Le sang des monstres, leur souffle, tout ce qui constituait un monstre contenait de l'énergie démoniaque. C'est pourquoi tout le monde savait qu'il fallait laisser passer un certain temps entre deux chasses. Mais ces derniers temps, Ludville avait enchaîné les massacres sans prendre le moindre repos. Il s'était même couvert du sang de centaines de monstres, tout seul.
Il est impossible que Ludville l'ignore.
Pourquoi faisait-il une chose pareille ? S'il continuait à absorber de l'énergie démoniaque, il perdrait peu à peu son humanité et le processus de transformation en monstre commencerait. Il ne pouvait pas ne pas le savoir, alors pourquoi… ?
…Non, attends.
Odely se rappela soudain la nature la plus élémentaire de l'énergie démoniaque. Elle dévorait la vie humaine et faussait les sens de ceux qui s'y accoutumaient. Il y avait là quelque chose d'étrangement semblable aux cigarettes de Normallin que Ludville fumait par habitude.
Cet homme, serait-ce que…
S'était-il rendu dépendant de l'énergie démoniaque, au point de venir ici exprès pour se couvrir de sang de monstre ?
Est-ce pour cela qu'il a dit cette étrange phrase sur le besoin d'avoir régulièrement du sang sur les mains ?
Elle aurait dû le comprendre dès qu'elle l'avait entendue !
« …Cet homme est fou. »
Odely sentit sa tête s'engourdir. La colère montait jusqu'au sommet de son crâne.
« Pardon ? »
Elderic, qui avait entendu Odely marmonner, eut l'air de douter un instant de ses propres oreilles. Mais Odely était déjà dévorée par sa colère, incapable de voir quoi que ce soit autour d'elle. Elle monta à cheval et fonça droit dans la forêt. Personne n'eut le temps de l'arrêter. Avant même que les soldats puissent crier de surprise, elle avait déjà disparu dans l'obscurité.
Elderic réagit un instant plus tard : il monta à cheval et voulut aussitôt la suivre dans la forêt. Mais…
Hiiiiiih !
Terrorisé, le cheval rejeta soudain la tête en arrière, se cabra et recula en trébuchant. Il soufflait violemment, comme s'il refusait absolument d'entrer dans la forêt. Elderic tenta de le fouetter, puis de le calmer, mais rien n'y fit. Même lorsqu'il tira sur les rênes et tourna son corps, le cheval resta fermement planté sur place.
« …Maudit soit-il. »
Elderic serra les dents et lâcha les rênes. Puis il sauta à terre et empoigna l'épée à sa taille.
« Mettez pied à terre ! Nous y allons à pied ! »
Son cri résonna à travers la violente tempête de neige. Les chevaliers hésitèrent un instant en l'entendant, mais ils se mirent bientôt à vérifier leurs armes, dans un ordre parfait. Personne ne savait exactement ce qui se passait dans la forêt, mais la réaction du cheval suffisait à leur faire comprendre que quelque chose clochait gravement. Malgré tout, ils devaient y aller, car leur seigneur s'y trouvait. Elderic ouvrit la marche, et les soldats le suivirent.
La forêt était silencieuse.
Des cadavres de monstres jonchaient le sol piétiné. Leur sang, encore chaud, formait de lourdes flaques et s'infiltrait entre les racines des arbres. Et au milieu de tout cela se tenait Ludville.
L'énergie démoniaque s'échappait de tout son corps. La présence qu'il dégageait en reprenant son souffle était nettement humaine, mais l'énergie qui émanait de lui ne l'était plus tout à fait. Et elle rongeait lentement sa véritable nature.