Les cris cessèrent. Le monstre ne bougeait plus, et le silence retomba sur ses épaules couvertes de sang. Ludville prit une petite inspiration.
Il se souvenait d'être entré dans le repaire des Groutter. Il se souvenait aussi de s'être jeté droit sur le premier monstre qui l'avait attaqué, sans ralentir le moins du monde. Les griffes féroces de la bête avaient déchiré son armure et lui avaient infligé une douleur aiguë, mais Ludville n'avait pas esquivé. Sans retirer les griffes de sa chair, il avait bloqué le bras comme une ancre et tranché le cou du monstre d'un geste vif. Puis, quand un autre monstre avait ouvert la gueule pour le déchiqueter, il y avait plongé son épée, à travers la base de la langue jusqu'au crâne, d'un seul coup. Du sang noir avait jailli dans les airs.
Un bref instant d'exaltation, suivi du vide. Sans ressentir ni la joie de la victoire ni la peur de la mort, il s'était retrouvé couvert de sang de monstre de la tête aux pieds. Il ne lui restait qu'une conscience confuse : tant qu'il respirait, il devait continuer à brandir son épée. Il tranchait parce que quelque chose se trouvait devant lui, il tranchait parce que quelque chose bougeait, et même quand le sang l'éclaboussait de toutes parts, cela lui était égal. Il n'avait aucune envie de survivre, ni aucun désir désespéré de mourir.
Combien de temps s'était-il écoulé ainsi ? À un moment, il avait repris ses esprits. Une goutte de sang glissa lentement du bout de son épée jusqu'au sol. Ce n'est qu'après avoir cligné des yeux une ou deux fois qu'il comprit qu'il avait massacré tous les Groutter. Son visage, ses mains, et même l'intérieur de son armure étaient trempés de sang de monstre et de ses restes.
Ma mémoire a de nouveau flanché.
Cela durait depuis un moment. Chaque fois qu'il combattait des monstres, chaque fois que l'énergie démoniaque s'infiltrait profondément dans son corps, la sensation de ses doigts devenait peu à peu floue, comme s'ils s'éteignaient un à un, alors que son esprit restait clair. Il aimait cette sensation. Une sensation proche de la mort, comme si le repos éternel arrivait enfin… Car, au moins à ces moments-là, il pouvait cesser de penser à quoi que ce soit. C'était aussi pour cela qu'il roulait en cigarettes les herbes réputées pour leurs lourds effets secondaires et les fumait. Pour ressentir cette sensation.
Mais cette fois, même l'engourdissement familier qu'il avait toujours éprouvé lui paraissait étrangement inconnu. Son cœur donna soudain un battement lourd, puis son rythme commença à ralentir. Le sang qui aurait dû battre violemment dans ses veines semblait ralentir lui aussi, comme si quelque chose en bloquait le flux. Son esprit s'alourdissait peu à peu, comme s'il s'enfonçait profondément sous l'eau.
Quelque chose se détraque.
Il en était certain. Le corps qui avait réussi à tenir jusqu'ici semblait avoir enfin atteint sa limite et commençait à lâcher.
C'est donc là que je m'arrête ?
Il avait toujours su qu'il devrait payer un lourd prix un jour. Mais et alors ? Il l'avait fait parce qu'il en avait eu envie sur le moment. Il n'y avait pas réfléchi longuement. Et même s'il l'avait fait, tout n'aurait-il pas fini par revenir à ces mêmes horribles maux de tête ?
Ah, maintenant que j'y pense…
…Mademoiselle Cardel pouvait désormais le débarrasser de ses migraines. Cette pensée lui traversa soudain l'esprit. De sa main glissante de sang de monstre, il toucha son front, là où sa main à elle s'était un jour posée. Il se dit que, peut-être, il voulait sentir une dernière fois cette chaleur douce et basse.
Et alors, comme si le dieu qui n'avait jamais exaucé une seule de ses prières durant toute sa vie venait d'en accorder une pour la première fois…
« Vous avez dit que vous auriez besoin de moi. »
Une voix retentit derrière lui. La voix qu'il attendait, sans même savoir qu'il l'attendait.
La forêt était déjà un champ de bataille après la fin de la guerre. Des arbres avaient été arrachés avec leurs racines. Des monticules de terre avaient été écrasés. Les cadavres des monstres, déchiquetés avec brutalité, semblaient avoir été balayés par une tempête violente. C'était un enfer créé par une seule personne. Et Ludville se tenait en son centre.
L'ourlet de sa cape était déjà déchiré et imbibé de sang. Son épée pendait mollement dans sa main, à moitié tirée, tandis que le sang coulait le long de ses doigts à travers les déchirures de ses gants. Ludville ne bougeait pas. Il restait debout, comme une statue enracinée dans le sol.
La transformation en monstre aurait-elle déjà commencé ?
Les monstres étaient des êtres surnaturels nés du « désespoir » humain condensé. Les monstres purs naissaient en se nourrissant de ce désespoir, mais il existait aussi de rares cas où des humains exposés très longtemps à l'énergie démoniaque des monstres se transformaient eux-mêmes en monstres. On appelait cela la « transformation en monstre ». C'était rare, car il fallait que plusieurs conditions précises soient réunies. La plupart des gens exposés à l'énergie démoniaque finissaient simplement par subir une nécrose noire sur tout le corps, pourrissaient de l'intérieur et mouraient. C'est pourquoi personne ne le savait. Il n'y avait aucun signe de nécrose sur le corps de Ludville. Mais s'il paraissait en parfaite santé à l'extérieur, n'était-ce pas parce que la transformation avait déjà commencé ? Et si Ludville avait réuni toutes les conditions au cours du combat d'aujourd'hui ?
Une terrible possibilité après l'autre traversait l'esprit d'Odely. Elle avait l'impression de ne plus pouvoir respirer. Elle tira sur les rênes et sauta à terre, manquant de tomber, puis se précipita vers lui. Sans hésiter, elle posa la main sur son dos. À travers son armure en lambeaux, elle sentit une énergie épaisse, collante et brûlante.
C'est…
Elle tressaillit. Puis elle retint son souffle et se concentra sur cette sensation. Ce qu'elle percevait du bout des doigts dépassait de loin une simple exposition à l'énergie démoniaque. C'était comme s'il était lui-même devenu la « source » de l'énergie démoniaque.
Autant que ça…
On aurait dit que son corps était rempli d'un liquide concentré d'énergie démoniaque, presque l'« essence » même de cette énergie.
Comment ai-je pu ne pas le savoir ?
Non, comment avait-il pu endurer cette douleur ? Il n'en avait pas montré le moindre signe. À ce niveau, il était presque incroyable qu'il ait réussi à garder sa lucidité et à vivre normalement tout ce temps. Comment avait-il pu marcher, parler, travailler et… ? Peut-être même que les changements impulsifs de son comportement, comme s'il était devenu une tout autre personne, avaient été causés par l'influence de l'énergie démoniaque.
Mais…
« …Haa. »
Odely laissa échapper un soupir de soulagement.
Heureusement, la transformation en monstre n'a pas encore commencé.
C'était vrai. Le corps de Ludville était saturé d'énergie démoniaque, mais il ne s'était pas transformé en monstre. Il n'y avait qu'une seule raison : il n'avait pas de désespoir. Plus exactement, toutes ses émotions s'étaient taries au point qu'il ne pouvait même plus ressentir le désespoir.
Faute de nourriture appelée désespoir.
Il en allait de même pour les monstres et pour la transformation en monstre : il fallait une certaine quantité d'émotion pour qu'ils prennent racine et fassent éclore la fleur du mal. Ironie du sort, c'est parce que ses émotions étaient complètement épuisées que la transformation n'avait pas commencé, même après que son corps s'était saturé d'autant d'énergie démoniaque. Parce qu'il avait continué à vivre sans rien ressentir…
Il a survécu parce qu'il n'avait pas d'émotions.
Odely leva la main et la posa sur son cœur. Alors, le pouvoir de purification commença à se rassembler. Une énergie purificatrice dorée s'infiltra lentement dans les courants cramoisis qui s'étaient amassés comme du sang.