
Le Grand Duc d'Exepsion annonça officiellement son mariage avec Odely Cardel.
Ce jour-là, l'Empire tout entier fut plongé dans l'effervescence. Mariage politique ? Chantage ? Un vaste complot se cachait-il derrière tout cela ? Les rumeurs fusèrent de toutes parts.
Telle était la réputation redoutable de Ludville. Héros de guerre incontestable, il avait remporté toutes les batailles qu'il avait commandées. Pourtant, aucun des soldats qui avaient combattu à ses côtés ne l'avait jamais appelé héros. C'était un commandant sans pitié, capable d'abattre ses propres subordonnés sans la moindre hésitation si la nécessité l'exigeait. L'honneur et la justice n'étaient entre ses mains que des outils. Un jour, il fit exécuter tous les prisonniers ; un autre, il relâcha un traître sans lui faire le moindre mal. Pourquoi ? Parce que chacune de ses décisions reposait sur un gain calculé, jamais sur l'émotion.
Ludville Exepsion. Son nom était devenu synonyme de machine de guerre sans émotion, qui ne produisait qu'un seul résultat : la victoire.
Aussi, une fois que le Grand Duc d'Exepsion eut pris sa décision, personne ne put empêcher ce mariage. Pas même la puissante maison Cardel.
« Votre Altesse, comment avez-vous pu commettre un acte aussi scandaleux ? C'est un enlèvement pur et simple ! Rendez-moi ma fille ! »
Le duc de Cardel protesta avec fureur, mais...
« Un enlèvement ? Si c'est ce que vous pensez, portez l'affaire devant la Cour impériale. »
« ... »
« Tout le monde saura alors où je l'ai trouvée... et dans quel état. »
« ... »
« C'est ce que vous voulez ? »
Grinçant des dents de rage, le duc de Cardel n'eut d'autre choix que de battre en retraite sans avoir récupéré Odely.
Tandis que les commérages allaient bon train parmi les nobles, les noces se déroulèrent à une vitesse stupéfiante. Le duc de Cardel et son héritier, Gawin, étaient assis en silence parmi les invités. Leurs visages blêmes et leurs traits crispés en disaient pourtant long. Ils avaient perdu la Purificatrice qui soutenait leur famille et, malgré tout, ils n'avaient d'autre choix que de se taire. L'honneur de leur maison, sa gloire, sa puissance, sa réputation : il leur fallait défendre à tout prix le mensonge élaboré qu'ils avaient mis des siècles à bâtir.
« Au nom de Dieu, ces deux âmes ne font désormais plus qu'une. Que l'amour naisse jusque dans la souffrance, et l'espoir jusque dans le désespoir. »
La bénédiction finale prononcée, le Grand Prêtre leva les deux mains au-dessus des mariés pour bénir leur union.
Chose étrange, il n'y eut pas d'échange d'alliances. Une bague en argent usée ornait déjà l'annulaire gauche de Ludville. Son dessin simple brillait doucement dans la lumière. Bien trop modeste pour un Grand Duc.
Se pourrait-il... que quelqu'un occupe déjà son cœur ?
Dans ce cas, tout s'expliquait. Elle s'était demandé pourquoi, parmi tant de nobles dames, il avait choisi Odely. Il avait simplement eu besoin d'une fausse épouse parfaite pour échapper à la pression de sa famille. Fille de la maison Cardel, son rang était irréprochable. Elle passait pour fragile, personne ne s'attendrait donc à la voir en public. Et sa situation ne lui laissait aucune marge pour négocier les termes d'un mariage de convenance.
Au fond, ce n'était qu'une pièce de plus. Elle n'était qu'un second rôle, monté sur scène pour protéger le véritable amour du Grand Duc.
Ce n'est pas si mal...
Elle devrait même être reconnaissante : au moins, elle avait échappé à sa famille avant de mourir. Elle n'avait donc aucune raison d'être déçue.
« Comme ultime preuve de votre amour devant Dieu... »
Avant même que le Grand Prêtre ait fini sa phrase, une main ferme lui souleva le menton. Pendant le bref instant où leurs regards se croisèrent, elle ne vit aucune émotion dans le sien.
Un baiser de cérémonie. Tandis que ce baiser froid et sans amour s'attardait, Odely ferma les yeux au milieu des acclamations.
Après les funérailles, Odely ne savait pas comment le temps s'était écoulé. Quand elle reprit enfin ses esprits, elle était assise dans la salle du conseil.
Quand suis-je arrivée ici ?
Ses souvenirs ne lui revenaient que par fragments épars.
« Ce testament est absurde ! »
« Ils sont divorcés ! Ce sont des étrangers l'un pour l'autre ! Ils n'ont même pas eu d'enfants ! Qui doit hériter du titre ? »
« Céder d'un coup le Grand Duché à quelqu'un qui n'a ni l'aval du Conseil des nobles ni désignation légale d'héritière... Cela ne s'est jamais vu ! »
« Elle a beau être une Cardel, avant son mariage elle était trop maladive pour seulement quitter le domaine familial ! Nous avons toutes les raisons de douter de sa santé comme de ses capacités ! »
La salle de réunion avait sombré dans un chaos total. Aucun des vassaux ne restait silencieux. Ils agitaient des documents en l'air, leurs voix montaient, leurs poings s'abattaient sur la table. Mais Odely restait assise sans un mot sur sa chaise, laissant chaque parole lui entrer par une oreille et ressortir par l'autre. Les voix autour d'elle lui parvenaient lointaines et étouffées.
Clac. Clac.
« Madame. Madame ! »
Quelqu'un claquait des doigts juste devant son visage. Un homme en habit de deuil noir la fixait d'un regard froid.
« M'écoutez-vous ? »
Le marquis Belgrave. De tous les vassaux du Grand Duché, c'était lui qui détenait la plus grande influence politique.
Perdue dans ses pensées, Odely répondit avec un temps de retard.
« Ah... Non, pas vraiment. »
« ... »
« Pourriez-vous répéter ? »
Le marquis marqua une pause, puis lâcha un soupir las. Réprimant son irritation, il reprit d'une voix basse et raide.
« Selon le testament de Son Altesse, tous ses droits et tous ses biens, y compris sa fortune, ses terres, ses forteresses, ses domaines, ses parts dans les guildes marchandes et jusqu'à son titre, seront transférés à Madame Odely. »
« Je vois. »
« Bien sûr, si vous ne souhaitez pas les accepter, vous pouvez refuser. Franchement, ce serait la décision que tout le monde comprendrait le plus aisément. »
Cela ressemblait fort à un avertissement. Si elle s'obstinait à ne pas renoncer, ils l'arrêteraient par tous les moyens.
« Je vous laisse le temps de réfléchir. Donnez-nous votre décision au plus vite. »
Sur ces mots, le marquis se retira, suivi des autres vassaux. La salle, si bruyante un instant plus tôt, retomba dans le silence.
Odely regrettait d'être venue.
Comme si j'étais venue chercher la fortune ou la gloire.
À vrai dire, les titres et les richesses ne l'intéressaient pas. Alors pourquoi s'était-elle précipitée ici dès qu'elle avait appris la mort de son mari sur le papier ? La raison... elle ne la connaissait même pas.
Se laissant aller contre le dossier de sa chaise, Odely laissa échapper un soupir discret. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle le revoyait, étendu paisiblement parmi les fleurs blanches. Elle renversa la tête en arrière et se frotta le visage des deux mains.
« Madame Odely. »
Elle ouvrit les yeux. L'aide de camp qui l'avait conduite jusqu'ici se tenait devant elle, les yeux rougis, une petite boîte à la main.
« Conformément aux instructions de Son Altesse, j'ai gardé cet objet auprès de moi. Cependant... je crois qu'il vaut mieux que ce soit vous qui l'examiniez. »
Odely prit la petite boîte. Elle était étonnamment légère.
« Son Altesse avait ordonné qu'elle ne soit jamais ouverte. Il m'a répété qu'elle devait être enterrée profondément et ne jamais tomber entre d'autres mains. »
« Mais vous lui avez désobéi. »
« J'accepterai volontiers n'importe quelle punition. »
Edwin avait beau paraître d'une loyauté irréprochable, il avait toujours discrètement désobéi aux ordres qu'il ne pouvait approuver.
Odely ouvrit délicatement la boîte. À l'intérieur reposait la bague que Ludville avait toujours portée à l'annulaire gauche.
« Pourquoi ceci ? »
Elle semblait trop insignifiante pour mériter une remise aussi solennelle. Odely la prit et la fit tourner entre ses doigts. Les marques du temps étaient gravées dans sa surface usée. Sans savoir pourquoi, elle éprouva un étrange malaise. En regardant cette bague, elle avait toujours cru qu'une autre femme se cachait dans le cœur de Ludville. Elle continua de la fixer, partagée entre des sentiments mêlés.
Puis elle sentit quelque chose de gravé à l'intérieur de l'anneau.
Une gravure ?
Intriguée, elle inclina la bague et lut les minuscules lettres. Au même instant, ses yeux s'écarquillèrent.
[ODELY]
Son propre nom était gravé à l'intérieur de la bague usée.