
Le ciel du Nord était gris comme toujours, et des flocons tourbillonnaient dans le vent glacial.
Une bannière funéraire noire descendit lentement tandis qu'un requiem solennel retentissait.
« N'est-ce pas la fille de la maison Cardel ? »
« Il paraît qu'elle avait disparu après le divorce, sans que personne sache si elle était vivante ou morte. »
« Elle était donc en vie, finalement. Pourtant, quand son père la cherchait désespérément, elle n'a jamais donné signe de vie... »
« Quelqu'un ne devrait-il pas prévenir le duc de Cardel ? »
« Et son apparence ? Qu'est-ce qui lui est arrivé ? »
Les murmures autour d'elle ne lui parvenaient qu'avec retard. Mais peu importait ce qu'ils chuchotaient, plus rien de tout cela n'avait d'importance.
Le regard d'Odely restait rivé sur le cercueil, au centre de la salle. Comme attirée par une force invisible, elle avança en titubant, un pas lent après l'autre.
Arrivée devant lui, elle découvrit un spectacle incroyable.
Entouré de fleurs d'un blanc pur, il reposait comme s'il dormait simplement. Ludville Exepsion. Son ancien mari. Les traces de sang et de poussière du champ de bataille avaient disparu. Il avait l'air net et paisible, comme s'il n'avait trouvé le repos qu'après sa mort.
Odely repensa à la conversation qu'elle avait eue avec l'aide de camp dans la voiture.
« Tous les spécialistes ont dit ne pas pouvoir déterminer la cause exacte du décès. Certains parlent de suicide, d'autres de meurtre, mais la vérité, seul Son Altesse le Grand Duc la connaissait. »
Tout en disant cela, l'aide de camp l'avait regardée comme s'il espérait qu'elle sache quelque chose. Mais elle ne savait rien de Ludville. Dès le départ, il n'y avait eu entre eux qu'un mariage de convenance. À vrai dire, ils étaient presque des inconnus l'un pour l'autre.
Alors pourquoi avoir fait ça ?
Elle ne comprenait pas pourquoi Ludville lui avait légué tout son héritage. Même maintenant, devant son cercueil, elle ne comprenait toujours pas.
« Odely, à compter d'aujourd'hui, notre contrat prend fin. »
« Voici le paiement convenu. Veuillez l'accepter. »
« Peu importait de qui il s'agissait. »
« Nous ne nous reverrons pas. »
Quand il avait dit qu'ils ne se reverraient plus jamais... était-ce cela qu'il voulait dire ?
Elle aurait voulu le lui demander. Mais plus personne au monde ne pouvait répondre à cette question.
Ce n'est que lorsque le cercueil noir fut lentement descendu en terre qu'Odely finit par l'accepter. Il était bel et bien mort.
Jusqu'à la fin de la cérémonie, elle ne put bouger, comme si ses pieds étaient cloués au sol. Seul l'ourlet de sa robe noire frémissait faiblement dans le vent froid.
Odely l'avait rencontré pour la première fois six ans plus tôt.
La place débordait de l'effervescence de la fête annuelle. Chaque année à cette époque, une grande cérémonie avait lieu.
« Regardez là-haut ! »
Au sommet des remparts, des mages en uniforme blanc se tenaient en formation autour d'un immense cercle magique.
« Ô héritier de l'antique lignée, phare de purification. »
« Protégez cet Empire de tout ce qui est impur. »
Le chant résonnait en boucle, comme un hymne sacré, et l'homme au centre se détachait de tous les autres. Ses cheveux argentés, d'une beauté presque sainte, dansaient dans le vent, et sa voix grave et posée portait loin sur la foule.
« Selon le pacte primordial... »
Gawin Cardel. L'héritier de la maison Cardel, celui que l'on surnommait le Messager de Dieu.
Plusieurs siècles plus tôt, l'Empire de Luminere avait été poussé au bord de l'effondrement par des créatures monstrueuses souillées par le mal. En cette heure de crise, le Dragon, vénéré comme une bête divine, avait lancé un sortilège ancien qui avait déployé une barrière sur tout l'Empire. Elle avait coupé le pays de toute menace extérieure et l'avait préservé. Mais au fil des siècles, sa puissance s'était peu à peu estompée...
Alors que la peur commençait à gagner le peuple, ils étaient apparus : la maison Cardel, la seule famille capable de manier la magie ancienne. Chaque année, les Cardel présidaient le rituel qui rétablissait la barrière, et le peuple avait fini par appeler ce jour le Jour de la Protection. La tradition s'était perpétuée depuis.
« Dressez une fois de plus la barrière sacrée. »
Les runes antiques sous ses pieds s'embrasèrent comme si elles étaient vivantes, et un immense pilier de mana doré fusa vers le ciel. Un bref instant, la barrière se révéla dans toute son ampleur : un vaste dôme scintillant comme du verre transparent. La preuve que l'Empire demeurait sous la protection du Dragon. La foule leva les yeux avec révérence.
« ... Par les chaînes de l'éternité, je lie cet Empire. »
À l'instant où Gawin prononça l'incantation finale, la lumière qui jaillissait du bout des doigts des mages se rejoignit et fendit le ciel. Une clarté dorée courut le long des remparts, et le contour de la barrière apparut nettement jusqu'à l'horizon. Quand la lumière s'éteignit, la barrière redevint transparente et se déroba à la vue.
Mais chacun le savait : ce bouclier invisible garantissait une année de paix de plus.
« Vive la maison Cardel ! »
« Gloire aux descendants du Dragon ! Gloire au sang des héros ! »
« Gloire à l'Empire de Luminere ! »
La place explosa en acclamations et en réjouissances.
Mais bien plus bas, tout au fond de la ville, dans une chambre dissimulée qu'on ne pouvait atteindre qu'après avoir franchi plusieurs niveaux de sécurité, Odely était enfermée.
« Kof...! »
L'ourlet de sa robe blanche se teintait lentement de rouge. Quand elle s'essuya les lèvres du revers de la main, du sang frais coula entre ses doigts.
Tel était le rôle d'Odely.
Les descendants du Dragon ? La magie ancienne ? Tout cela n'était qu'une imposture que la maison Cardel entretenait depuis des siècles. La prétendue magie qui protégeait l'Empire n'était qu'une illusion, un spectacle soigneusement mis en scène. La seule chose réelle, c'était le sacrifice dont le corps était consumé pour rendre ce spectacle crédible.
Cette année, c'est pire que d'habitude...
Odely avala une nouvelle gorgée de sang. Sa gorge la brûlait comme du feu.
À chaque génération, la maison Cardel ne produisait qu'une seule personne née avec le Pouvoir de Purification, capable de purifier toutes les impuretés du monde. La famille l'appelait la Purificatrice. Et chaque année, lors du Jour de la Protection, tout ce qui était jugé mauvais était forcé dans son corps. Le sacrifice à sens unique d'une seule personne, pour une famille qui durait depuis des siècles. Telle était la véritable nature de l'antique barrière dont les Cardel se vantaient avec tant de fierté.
« Gh...! Kof ! »
Odely recracha du sang.
La vie d'une Purificatrice n'était jamais longue. Au mieux, elles atteignaient la trentaine. Quand l'une d'elles mourait, une autre, dotée du même pouvoir, naissait immanquablement à la génération suivante, comme si les cieux eux-mêmes soutenaient ce cycle cruel.
Combien de temps vais-je encore tenir ?
Adossée au mur, Odely ferma lentement les yeux. Les images rémanentes derrière ses paupières vacillaient comme des flammes.
C'est alors que...
Clic.
Le bruit d'une serrure qui tourne résonna dans la pièce. Dans un endroit où personne n'aurait dû pouvoir entrer.
Gawin ? Qu'est-ce qu'il manigance cette fois ?
Dans un effort immense, Odely ouvrit les yeux. À travers sa vision trouble, le visage du nouveau venu se précisa peu à peu. Et alors...
« ... »
Elle se retrouva face au regard d'un homme qu'elle n'avait jamais rencontré, et qui pourtant ne lui semblait pas étranger.
Ludville Exepsion. Le Grand Duc au sang de fer qui régnait sur le Nord. Un homme célèbre à plus d'un titre. Elle ne comprenait pas ce qu'il faisait là, mais elle n'avait même pas la force de le demander.
Ludville la regarda de haut un long moment, puis parla comme si de rien n'était.
« J'ai une proposition à vous faire. »
« ... »
« Cinq ans. »
Il parlait comme s'il avait déjà fait cette offre des centaines de fois. Sa voix était sèche, dénuée de toute émotion, presque ennuyée.
« Si vous parvenez à tenir pendant cinq ans le rôle de dame de la maison Exepsion, je trancherai tous les liens entre vous et la maison Cardel. »
« ... »
Une proposition ? Une demande en mariage ? Elle trouva cela insensé. Impossible. Mais ses mots suivants la figèrent.
« À ce rythme, vous serez morte d'ici un an. »
Odely cligna des yeux. L'homme devant elle ne disparut pas. Ce n'était pas une hallucination.
Cinq ans... Alors qu'elle n'était même pas certaine de survivre à cette année, cinq ans lui paraissaient terriblement lointains. Mais malgré tout.
« Je crois que je n'ai pas vraiment le choix. »
Si, avant de mourir, elle pouvait se tenir sous la chaleur du soleil et sentir une brise fraîche. Si elle pouvait vivre ne serait-ce qu'une journée ordinaire.
« ... Vous avez raison. Je n'ai pas le choix. »
« Bien. »
C'était un homme tout à fait étranger à des mots comme lumière ou salut.
« Pouvez-vous vous lever ? »
« Oui. »
« Alors levez-vous. »
« ... Oui. »
Aucune parole de réconfort. Il ne lui tendit même pas la main. Et pourtant, sans qu'elle sache pourquoi, sa présence lui semblait incroyablement nette.
Odely se redressa lentement. Ludville ne l'attendit pas. Il se détourna et s'éloigna sans hésiter. Au moment où il traversa la chambre cachée et ouvrit la porte scellée...
« ...! »
Un flot de lumière aveuglante inonda la pièce. Odely ferma les yeux d'instinct. Quand elle parvint enfin à les rouvrir, elle vit un unique rayon de soleil, où des grains de poussière dorée dérivaient comme de douces vagues.
« ... »
Elle avait déjà renoncé. Renoncé à tout espoir de vivre.
Alors pourquoi... pourquoi avait-elle soudain envie de vivre ?
Pour la première fois, Odely inspira longuement, profondément. Dans cet air, il y avait la plus infime trace d'espoir. Minuscule. Mais bien réelle.