Ludville faisait parfois ce rêve.
Un rêve où demain n'arrivait jamais. Le soleil ne se couchait pas, le temps ne passait pas, et il avait beau avancer, il restait prisonnier du même endroit.
Devant lui s'étendait un immense bassin d'eau de rivière croupie.
Ludville le savait : cette eau, c'était lui. Chaque jour, elle devenait plus sombre, plus trouble, sa puanteur se répandait plus loin, et pourtant personne ne s'en apercevait. Elle ne pouvait aller nulle part, ni même s'assécher pour mourir en paix. Dans ce rêve, il ne faisait que pourrir. Une odeur atroce s'échappait de son corps, et quoi qu'il fasse, il n'arrivait pas à s'en débarrasser.
Hors de l'eau, elle était toujours là.
Toute sa silhouette était si floue qu'on ne pouvait la reconnaître, mais ses yeux bleus restaient parfaitement clairs. Contrairement à lui, elle se tenait toujours sur la terre ferme. Dans le rêve, il essayait de courir vers elle. Il tendait la main, sans jamais parvenir à la toucher.
Et chaque fois, elle s'effondrait de la même façon. Elle crachait du sang, sa respiration s'affaiblissait peu à peu, puis elle le regardait d'un air douloureux avant de s'écrouler comme une poupée dont on aurait coupé les fils.
Il ne pouvait pas bouger. L'eau était trop profonde, trop trouble, et elle s'accrochait à ses chevilles comme une boue épaisse qui le retenait. Recouvert de cette puanteur, il ne pouvait que rester là à regarder la femme aux yeux bleus, de tout près, complètement impuissant.
« Lu, sauve-moi… Je t'en supplie… »
« Je ne veux plus souffrir. Je n'en peux plus. »
« Prends-moi la main… Je ne veux pas disparaître. »
« Je… je n'arrive plus à respirer… »
Elle pleurait toujours. D'une voix fragile, prête à se briser à tout instant, elle le suppliait de la sauver.
Quelqu'un qu'il devait protéger. Quelqu'un qu'il devait garder en vie, coûte que coûte. Pourtant, plus il se débattait, plus le monde semblait s'acharner à lui infliger la mort la plus cruelle, comme pour se moquer de lui.
« …… »
Quand il se réveillait de ce rêve, il lui arrivait de penser que c'était peut-être déjà l'enfer. Qu'il était peut-être déjà mort, et que c'était là son châtiment : revivre cela encore et encore.
À la pendule, il s'était écoulé à peine une heure. Il avait pourtant l'impression d'être resté prisonnier de ce rêve pendant une éternité, d'avoir tout juste réussi à s'en arracher, et il peinait à reprendre son souffle.
Ludville se redressa lentement. Sa tête était lourde. Les restes du cauchemar lui collaient aux épaules comme des pensées tenaces, refusant de s'estomper.
Par habitude, il ouvrit le tiroir de sa table de chevet, prit une cigarette dans l'étui d'argent et la glissa entre ses lèvres. La flamme effleura le bout, et la fumée s'échappa avec son souffle sec. Dès la première bouffée, sa conscience commença à se calmer. Tout devint flou autour de lui, et les battements affolés de son cœur s'apaisèrent peu à peu.
L'engourdissement qui gagnait le bout de ses doigts était un effet secondaire courant du Normallin.
« Ta présence à mes côtés me suffit. Tu n'as pas besoin de parler. »
« Je croyais que j'allais enfin mieux. Apparemment, non. »
« Je veux vivre. Avec toi… Je voudrais juste rester encore un peu auprès de toi… »
La voix fragile de la femme, mouillée de larmes, s'éteignit lentement.
Il repoussa d'un geste nonchalant ses cheveux trempés de sueur froide, fixa la fenêtre d'un regard vide, puis expira doucement sa fumée.
Puis, comme si de rien n'était, il entama une journée ordinaire, semblable à toutes les autres.
À une exception près.
Ce matin-là, alors qu'il avançait dans le couloir, plongé dans sa brume habituelle, il sentit quelque chose. À chacun de ses pas, de petits pas le suivaient. On aurait dit que la personne faisait de son mieux pour se faire discrète…
Ludville plissa les yeux. Malgré son esprit embrumé, l'agacement monta d'un coup.
Qu'est-ce qu'elle cherche encore ?
Incapable d'en supporter davantage, il s'arrêta et se retourna. Odely dépassait maladroitement de derrière un objet décoratif, trop lente pour se cacher. Comprenant qu'elle était découverte, elle sortit tranquillement de sa cachette, sans la moindre trace de gêne.
« …Pourquoi me suis-tu comme ça ? »
« Vous me l'avez dit hier. Vous m'avez dit de prouver que vous aviez besoin de moi. »
Odely répondit d'un ton calme. Son air imperturbable semblait demander pourquoi elle ne resterait pas collée à lui, si elle voulait le lui prouver.
Ludville plissa de nouveau les yeux. Sa mémoire était brumeuse.
Qu'est-ce que j'ai bien pu dire, hier ?
« J'ai dit ça ? »
« …… »
Odely l'observa un instant, comme pour vérifier son état, puis se hissa sur la pointe des pieds et posa la main contre son front.
Encore cette chose. Une lumière dorée, pareille à un minuscule éclat de soleil, se diffusa depuis sa paume. Presque aussitôt, les souvenirs que les effets secondaires du Normallin avaient noyés dans le brouillard redevinrent clairs.
« Vous avez même dit que vous aviez hâte de voir ça. »
« …… »
« Vous vous en souvenez, maintenant ? »
Odely avait posé la question à voix basse. Ludville resta un instant silencieux.
« …Oui. Je m'en souviens. »
Elle n'avait pas tort. C'était lui qui l'avait cherchée en premier, qui lui avait montré son intérêt et l'avait provoquée. Elle n'avait fait que répondre à sa provocation.
Mais il y avait plus important.
« Qu'est-ce que c'est, exactement, ce pouvoir ? Une capacité de guérison ? Ça ne ressemble pas à du pouvoir divin. »
Un pouvoir aussi miraculeux pouvait-il vraiment exister ? Lorsque Odely lui avait proposé ce mariage de convenance, elle avait guéri ses maux de tête en un instant. Aucun remède, personne n'y était jamais parvenu. Même le Grand Prêtre lui avait dit : « Nous ne pouvons rien contre une douleur qui n'a aucune cause physique. » Or non seulement elle avait fait disparaître ces migraines d'un coup, mais elle venait aussi de lui rendre des souvenirs perdus à cause de la drogue.
« Serait-ce la magie ancienne ? Mais il paraît que seuls le chef de famille et l'héritier peuvent s'en servir. »
« …… »
En vérité, Odely avait envisagé de l'écarter avec un mensonge.
Ludville ne se souvient de rien me concernant, mais il sait que la femme aux yeux bleus a eu une vie malheureuse.
Si elle lui dévoilait son pouvoir, il pourrait deviner ce qui s'était passé pour elle dans la maison Cardel, voire faire le lien avec sa magie ancienne. Ce serait un problème s'il comprenait qu'Odely était la femme aux yeux bleus qu'il cherchait. Et s'il retrouvait tous ses souvenirs…
« Visiblement, vous n'avez pas l'intention de m'expliquer. Soit. Je ne compte pas vous forcer. Pas pour l'instant, en tout cas. »
« …Non. »
Si Odely voulait continuer à utiliser ce pouvoir sur Ludville, elle devait lui donner au moins un semblant d'explication. Hésiter pour jauger la situation ne ferait qu'éveiller ses soupçons, ce qui serait encore pire. Elle lui servit donc l'explication qu'elle avait préparée à l'avance.
« Ce n'est pas un pouvoir de guérison, comme le pouvoir divin. C'est une "capacité de purification". Pour faire simple, elle rend inoffensif tout ce qui est nocif. Un peu comme ôter le poison d'un fugu avant de le cuisiner. »
« Une capacité de purification ? »
« C'est ainsi que je l'appelle, pour plus de commodité. »
« Donc, c'est un pouvoir qui n'appartient qu'à vous ? »
« Exactement. »
Car il ne naissait qu'une seule Purificatrice par génération. Odely répondit en dissimulant habilement une grande vérité derrière une petite.
« La dernière fois, j'ai purifié les maux de tête dont vous souffriez. Cette fois, j'ai purifié les symptômes de l'intoxication due à la drogue. Voilà tout. »