Il ne lançait pas des mots au hasard, sans réfléchir. Quand une impulsion le prenait, il était du genre à mettre ses paroles à exécution, et sans éprouver la moindre culpabilité. Odely sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle savait pourtant, rationnellement, que ce Ludville qui avait perdu ses souvenirs n'était pas l'homme qu'elle avait si bien connu... Mais parfois, comme maintenant, quand il laissait voir un visage totalement différent de celui qu'elle connaissait, elle avait l'impression de faire face à un inconnu. Le chef consciencieux qui travaillait en silence au château du Grand Duc depuis des années pouvait être renvoyé simplement à cause de son humeur.
« ... Je ne voulais pas en parler parce que c'est personnel. »
« Oh ? »
Quand Odely commença, il leva légèrement le menton, signal muet qui lui demandait de continuer.
« Il y avait quelqu'un... qui ressemblait beaucoup à Votre Altesse. Il aimait lui aussi ce genre de plats, alors il m'arrivait de les lui préparer moi-même. »
« Il me ressemblait ? »
« Oui. »
« En quoi ? »
« Son allure générale... était assez semblable. »
Plutôt que de lui ressembler, il était tout simplement lui. Ludville plissa les yeux un instant, comme s'il retournait ses paroles dans son esprit, puis se rejeta paresseusement contre le dossier du canapé, comme s'il avait perdu tout intérêt. Il n'avait pas l'air convaincu, mais semblait prêt à laisser tomber sans poser d'autres questions. Que pouvait-elle faire d'autre s'il ne laissait pas tomber ? Après tout, il vivait sans savoir qu'il avait été son mari des milliers de fois, ni qu'au bout de toutes ces années, il l'avait sauvée et en était mort.
« C'est donc pour cela que tu m'as demandé en mariage ? »
« ... Pardon ? »
« À cause de cet homme qui me ressemblait ? »
« D'où sort ce raccourci ? »
Odely ne put cacher sa confusion. Voyant sa réaction troublée, Ludville marqua une pause, puis la fixa droit dans les yeux de ses profonds yeux violets, comme les profondeurs de la mer. Son regard était celui d'un prédateur juste avant de se jeter sur la faiblesse de sa proie.
« Peut-être que tu ne peux plus le revoir. À en juger par ton expression. »
Mon expression ?
Alors qu'Odely tournait réflexivement la tête pour recomposer son visage, il lui saisit le menton sans hésiter et le souleva. Un visage à la fois familier et étrangement inconnu s'approcha jusqu'à ce que leurs souffles se touchent. À cet instant, son odeur la submergea : un lourd parfum de cuir, une trace persistante de musc et la chaleur profonde du bois... Cette odeur ramena les innombrables nuits qu'elle avait passées avec lui, gravées dans ses souvenirs.
« ... »
Ses souvenirs se déversèrent, impuissants : des souvenirs de choses qu'elle n'avait jamais vécues elle-même, mais qui demeuraient pourtant en elle. C'était trop proche. Son odeur, son souffle, la distance entre eux. Voyant son expression figée, il rit doucement, la relâcha sans résistance et recula.
« ... Vous me touchez sans permission. Je vous saurais gré de vous retenir. »
« Toutes mes excuses. Tu avais l'air de vouloir t'enfuir. »
« ... »
Essayait-il de l'empêcher de s'échapper ? Qu'était-il, une sorte de bête qui guettait sans cesse que sa proie dévoile son point faible ?
Il ne faisait jamais cela, avant.
Plus Odely réfléchissait à son état actuel, plus elle ne pouvait que soupirer.
« Hm. En tant que fille de la maison Cardel, tu aurais pu épouser quelqu'un de la famille royale. Pourtant, tu as choisi un fou comme moi, un homme sorti du caniveau. Ne trouves-tu pas cette décision irrationnelle ? »
Il ne la quittait pas des yeux, le coin de sa bouche se relevant.
« Ou as-tu perdu ton discernement à cause de cet homme ? »
Ludville semblait déjà avoir tiré sa conclusion. Il avait décidé qu'Odely était tombée amoureuse de quelqu'un et lui avait fait sa proposition parce qu'il ressemblait à cette personne.
« Je doute que ce soit la seule raison, mais cela semble avoir joué un rôle assez important. »
« ... »
« Amusant. »
Il laissa échapper un petit rire.
« Moi, je vois l'illusion d'une femme aux yeux bleus, et toi... tu sembles voir une sorte d'illusion d'homme aux cheveux blonds. »
Apparemment, elle avait involontairement éveillé son intérêt. Odely renonça à essayer de le convaincre du contraire, pensant qu'il ne la croirait de toute façon pas. Et puis, mis à part le fait que l'homme en question était Ludville lui-même, elle n'avait pas grand-chose à objecter.
Tous ces souvenirs accumulés au fil de milliers de régressions se sont-ils transformés en une sorte d'instinct animal, après qu'il a perdu la mémoire des régressions ?
Puisqu'elle semblait avoir éveillé son intérêt pour le moment, elle décida de ne pas s'expliquer. Désormais, il lui faudrait surveiller chacune de ses paroles et chacun de ses gestes devant lui. Odely changea naturellement de sujet.
« Puisque vous avez fait tout le chemin jusqu'ici pour me voir et que vous m'interrogez avec tant d'insistance sur un sujet aussi anodin... »
Comme il restait un instant silencieux, Odely alla immédiatement au cœur de la question.
« On dirait que vous avez aimé la nourriture. »
« ... »
C'était le début de sa contre-attaque.
« ... Oui. Je ne le nierai pas. »
Après un long silence, Ludville s'enfonça davantage dans le canapé et croisa les bras.
« Si tu veux quelque chose, dis-le. Tu m'as fourni une nourriture assez convenable, alors je te récompenserai. »
« N'importe quoi ? »
« De l'argent, des bijoux, un statut... ce que tu voudras. »
Comme il l'avait toujours fait, il énuméra avec désinvolture les conditions, comme s'il faisait une offre à une femme aux yeux bleus... puis il s'interrompit soudain et la regarda.
« ... Ou espères-tu quelque chose comme de l'"amour", en remplacement de cet homme qui me ressemble ? »
Ludville prononça des mots qu'il n'avait jamais dits à personne, et qu'il n'avait jamais eu l'intention de dire.
« Non. »
« ... »
Il ne s'attendait pas à ce qu'elle réponde ainsi. Son refus net le fit marquer une pause un instant, mais le sourire au coin de ses lèvres ne fit que s'accentuer. Elle voulait le pouvoir, mais elle ne voulait ni argent ni statut. Elle voulait le mariage, mais elle ne voulait pas l'amour. Elle se comportait comme une énigme pleine de contradictions.
Il doit y avoir une réponse.
Elle n'agissait pas simplement sur un coup de tête : Odely se comportait de manière manifestement cohérente. C'est pourquoi Ludville voulait résoudre cette réponse. Un désir de l'examiner sous tous les angles, comme pour la disséquer, transparaissait silencieusement dans ses yeux.
« Alors ? »
Que allait-elle dire cette fois ? Une réplique typique disant qu'elle n'avait besoin d'aucune récompense matérielle ? Ou une comédie destinée à paraître étonnamment humble ? Ludville inclina doucement la tête. Face à quelqu'un dont il ne pouvait prévoir le prochain geste, il interrogea comme un enfant qui s'attaque à un nouveau jouet.
Odely répondit en gardant son calme.
« Il y a une chose que j'aimerais vraiment que vous acceptiez. »
« Dis-la. »
« Lorsque vous accepterez le mariage par contrat, j'aimerais que nous rédigions à l'avance le contrat que nous échangerons. »
« Tu veux fixer les termes du contrat ? »
« Oui. Ce serait ennuyeux que vous refusiez mes conditions plus tard. »
Odely soutint son regard un instant avant d'ajouter, comme pour confirmer une fois de plus :
« Vous avez dit que vous m'accorderiez tout ce que je demanderais, n'est-ce pas ? »
C'était inattendu. La femme qui était restée si mystérieuse jusqu'ici montrait enfin une intention directe de révéler ses ambitions.
« Alors écrivons-le ici et maintenant. »
Intrigué, Ludville sortit un stylo-plume de l'intérieur de son manteau. Il regarda Odely écrire consciencieusement quelque chose sur le papier. Il comptait attendre pour voir à quel point ses conditions seraient audacieuses et intéressantes. Mais...
[Article 1. Nous devons prendre au moins un repas ensemble chaque jour.]
C'était complètement différent de ce qu'il avait imaginé.