De plus...
Même si elle était chassée du château une fois les quinze jours écoulés, elle semblait s'arranger pour qu'il puisse quand même continuer à prendre soin de ses repas. Du moins, c'était ce que cela laissait paraître en surface.
... Une hypocrite.
Que voulait-elle réellement ? Ne pas comprendre ce qui se passait dans son esprit ne faisait que l'irriter davantage. Edwin, qui l'observait de côté, intervint avec précaution.
« Vous la soupçonnez ? »
« Ça se demande ? »
« C'est simplement que je ne vous ai jamais vu vous soucier autant de quelqu'un. »
« ... »
« Pourquoi n'allez-vous pas la voir vous-même ? »
Le regard de Ludville se tourna brusquement vers lui. Edwin haussa les épaules avec désinvolture et poursuivit :
« Pourquoi attendre que la jeune demoiselle vienne à vous ? Y a-t-il un endroit de ce château où vous ne puissiez pas aller ? »
« ... Qui dit que j'attends ? »
« Vous recommencez. Montrer de l'intérêt le premier ne veut pas dire que vous perdez. Entre un homme et une femme, on ne peut pas toujours pousser. Parfois, il faut tirer... »
« Silence. »
« Bien. »
Pardon. Je me suis un peu emballé, n'est-ce pas ?
Edwin joignit poliment les mains et recula discrètement d'un pas. Ludville détourna les yeux et prit la tasse de thé dont s'élevait de la vapeur. On lui avait dit que cette tisane aidait à dormir et apaisait les nerfs.
Elle a dû entendre parler de mon insomnie quelque part.
Il en but une gorgée avec désinvolture, puis reposa lentement la tasse. Son insomnie n'était pas de celles qu'une simple tasse de tisane pouvait guérir.
C'est inutile.
Et pourtant, curieusement, la chaleur de la tasse resta longtemps au bout de ses doigts. Ludville se frotta les doigts avec une expression mécontente.
« ... Elle n'est pas venue me voir une seule fois. »
Dans une pièce qu'on avait presque honte d'appeler un salon, il balaya du regard les murs écaillés et le vieux mobilier qui grinçait au moindre mouvement. Ses sourcils étaient profondément froncés. Son expression semblait dire : « Tu as vraiment choisi un endroit pareil ? »
« Tu m'avais demandé quinze jours pour me divertir. Tu savais sûrement que ça m'autorisait à faire ce que je voulais devant toi... »
Ludville tourna lentement les yeux vers Odely et ajouta :
« Tu as déjà abandonné ? »
Leona posa nerveusement la tasse de thé devant lui d'une main tremblante, puis courut se cacher derrière Odely.
Bien sûr que non.
Au lieu de répondre, Odely prit calmement la tasse posée devant elle. Elle n'avait jamais été aussi sincère que maintenant qu'elle connaissait toute la vérité. Elle avait simplement décidé que, pour le « divertir », il valait mieux ne pas attirer son attention. Les supplications, les flatteries, la séduction, les larmes... rien de tout cela n'aurait fonctionné. N'en avait-il pas assez, à force ? Il avait perdu ses souvenirs, mais cherchait obsessionnellement des yeux bleus, tout en soupçonnant et repoussant quiconque l'approchait, las de toutes les fausses qui n'arrêtaient pas de se présenter. Alors elle l'avait fait venir à elle de lui-même.
« ... Après avoir vu des centaines de paires d'yeux bleus, j'ai compris à quel point cette couleur est courante. »
Ludville poursuivit en la provoquant délibérément, puisqu'elle ne réagissait pas.
« La plupart ne méritaient même pas qu'on s'en souvienne. Alors ce n'est pas parce que tu es une Cardel, ou parce que tu m'as plu par hasard, que tu es quelqu'un de spécial. »
C'était comme s'il lui demandait si elle pensait vraiment pouvoir se permettre d'être aussi détendue. Mais...
« Et pourtant, vous êtes venu, au bout du compte. »
Odely riposta calmement, sans montrer le moindre signe de trouble ni laisser transparaître ses émotions. Le vainqueur de cette petite bataille était évident. C'était Ludville qui avait fait le premier pas, et c'était lui aussi qui se montrait émotif, comme si ce fait lui déplaisait. Que ce soit de la curiosité, de l'irritation ou de l'intérêt... quoi qu'il ressente, le fait d'avoir réussi à lui faire éprouver quelque chose prouvait qu'elle avait fait ce qu'il fallait.
« Vous avez dit que je pouvais faire ce que je voulais pendant quinze jours. J'ai donc simplement fait ce que j'avais envie de faire. »
L'un de ses sourcils se leva de déplaisir.
« ... Vous êtes satisfaite ? J'ai mordu à l'hameçon, comme vous le vouliez. »
Même s'il savait qu'on l'appâtait, il n'avait sans doute pas eu d'autre choix que de venir. Il devait être curieux. Elle avait réussi à cerner à la perfection un goût que même le chef, et Ludville lui-même, ne comprenaient pas.
« Alors comment avez-vous su ? »
Odely haussa légèrement les épaules.
... Parce que j'ai été ta femme des milliers de fois.
Ce qu'il aimait, ce qu'il détestait : elle pouvait deviner presque tout de lui les yeux fermés.
Et comparé à tout ce que tu savais de moi, ce que je fais est plutôt inoffensif.
Il avait tout su d'Odely : ses préférences, ses petites habitudes, le bruit de sa respiration, sa façon de marcher, les subtils changements de sa voix, jusqu'à ses pensées. Il n'y avait sans doute eu que quelques rares choses qu'il ignorait d'elle. Une simple expression fugitive lui suffisait pour savoir ce qu'elle pensait, ce qu'elle ferait ensuite et quelle réaction lui ferait plaisir. Il l'analysait presque à la seconde près. À chaque régression, il avait employé tous les moyens pour la conquérir. C'était pourquoi c'était si ridicule, et presque drôle : l'homme qui avait autrefois calculé chaque regard et chaque mot pour la séduire était maintenant méfiant à son égard et exigeait des réponses. Évidemment, il avait perdu ses souvenirs, alors il n'y pouvait rien.
« C'était juste une intuition. »
Odely balaya la question avec cette réponse vague. On disait de Ludville qu'il était le fils illégitime de la famille Elbrecht, tombée en disgrâce des décennies plus tôt.
Le fait qu'il ait été esclave était un secret jalousement gardé.
Mais même si sa véritable identité restait cachée, il n'en demeurait pas moins qu'il était parti du plus bas pour devenir Grand Duc.
« J'ai pensé que vous aviez peut-être déjà mangé de la bouillie d'orge, que cela vous rappellerait votre enfance. »
Même en supposant qu'il venait d'une famille noble déchue qui n'avait plus rien, il n'était pas difficile d'imaginer qu'il y avait eu une époque où il mangeait de la bouillie d'orge.
« Ce n'était pas le goût d'une bouillie d'orge ordinaire. »
« Quand on associe le sucré et le salé, la plupart des gens trouvent cela plus facile à manger. C'est une petite astuce. »
Ludville plissa les yeux. Qu'une noble de la famille Cardel, qui aurait dû grandir en ne mangeant que les mets les plus raffinés, connaisse une astuce de cuisine aussi roturière lui paraissait impossible à accepter.
« Donc je suppose que le chef manquait simplement de cette "intuition" et n'arrivait pas à cerner mon goût ? »
« ... »
Comment avait-il réussi à en arriver là ?
« Un chef sans aucune intuition... Il ne semble guère digne de travailler dans le château du Grand Duc. Je devrais le renvoyer sur-le-champ et en engager un nouveau. »
« ... »
« Hmm, je me demande qui conviendrait. Devrais-je soudoyer le chef du palais impérial ? Ou peut-être... le chef de la famille Cardel, celui qui t'a enseigné cette "méthode de cuisine spéciale" ? »
Les yeux de Ludville se plissèrent d'un air joueur. Son ton avait des allures de plaisanterie, mais une menace indéniable se cachait en dessous.
Est-il sérieux ?
Prise au dépourvu, Odely le regarda droit dans les yeux, ces yeux qui luisaient de folie.
... Il est sérieux.