Quand les besoins les plus élémentaires d'une personne s'effondrent, elle peut devenir impulsive. Il fallait au moins qu'il puisse dormir correctement.
Ce qui veut dire que... je ne peux tout de même pas entrer dans la chambre de Ludville et lui annoncer que je vais l'aider à dormir.
Il fallait donc s'y prendre autrement.
La nourriture. Au moins, je peux m'assurer qu'il mange correctement.
Le sommeil et l'alimentation étaient étroitement liés. Quelques jours plus tôt, Odely avait surpris près de la cuisine des domestiques de Ludville qui disaient qu'il ne touchait presque plus à ses repas et ne vidait que ses verres de vin. Un homme deux fois plus grand que la moyenne qui mange si peu, forcément, il n'a plus de force. Et sans force, comment pourrait-il bien dormir ?
Dès que Leona eut fini de l'aider à se préparer ce matin-là, Odely se leva sans perdre un instant et se dirigea droit vers les cuisines. À peine entrée, elle fut envahie par l'arôme riche d'un bouillon de viande mêlé à des épices parfumées. Malgré l'heure matinale, les aides de cuisine se hâtaient sans cesse entre les marmites fumantes et les planches à découper. Ne voulant pas gêner leur travail, Odely attendit tranquillement dans un coin.
Le chef cuisinier, qui s'affairait à préparer les ingrédients, l'aperçut alors et se figea de surprise.
« ... Mademoiselle ? »
Il posa son couteau, rajusta rapidement son tablier et s'inclina profondément.
« Qu'est-ce qui vous amène de si bon matin ? Auriez-vous une envie particulière... ? »
En apparence, il restait parfaitement poli, mais la méfiance traînait dans son regard. Quelle que soit son identité, la demoiselle de la maison Cardel demeurait une étrangère, et on ne pouvait pas fermer les yeux sur une étrangère qui se promenait dans les cuisines. Si elle empoisonnait les plats, toute la responsabilité retomberait sur lui.
« Je suis désolé, mais personne n'a le droit d'entrer en cuisine sans autorisation. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le-nous, nous vous le préparerons. »
Le visage du chef était crispé d'anxiété : il craignait que la noble demoiselle, supposément élevée dans le luxe, ne cause des ennuis. Mais les mots qui sortirent de la bouche d'Odely n'avaient rien à voir avec ce qu'il attendait.
« Ah, vous avez raison. Toutes mes excuses. »
Elle reconnut volontiers son erreur et recula sans protester. Ce n'est qu'après s'être éloignée de la nourriture, en montrant clairement qu'elle n'avait aucune intention d'y toucher, qu'elle demanda :
« Quel est le menu du petit-déjeuner de Son Altesse aujourd'hui ? »
Le chef ne put cacher sa surprise, et la méfiance qui emplissait ses yeux s'adoucit nettement. Après un instant d'hésitation, il répondit :
« Nous préparons un bouillon longuement mijoté au filet de veau, accompagné d'une bouillie de céréales. Comme Son Altesse mange beaucoup moins ces derniers temps, nous avons choisi quelque chose de léger, qui ne pèse pas sur l'estomac. Les légumes seront simplement blanchis. »
Odely examina pensivement la table de préparation. Des flocons d'avoine, des lentilles, de la purée de pois, avec un peu de miel et de lait. Une simple bouillie de céréales. Saine, certes, mais pas ce dont Ludville avait besoin en ce moment.
Le plus important, c'est de lui donner envie de manger.
Elle fouilla dans les souvenirs de Ludville. À l'époque où il était esclave, quand il se jetait tête baissée sur le champ de bataille avec pour seule arme une épée, afin d'obtenir du pouvoir. Mourir. Mourir encore. Mourir d'innombrables fois. Puis, après d'interminables régressions, le jour où il était enfin revenu vivant pour la première fois.
Il n'était pas revenu indemne. Plusieurs côtes fêlées, une flèche plantée dans le bras, à peine capable de marcher. Mais il était vivant. Il respirait encore. Ce jour-là, le responsable de la distribution des rations avait posé quelques tranches de viande fumée sur un bol de bouillie d'orge chaude rien que pour lui, un repas réservé aux seuls soldats qui avaient survécu. C'était épais, avec un goût de noisette, salé, riche en saveurs. Alors seulement, Ludville avait vraiment réalisé qu'il avait échappé à cette interminable chaîne de morts.
J'ai survécu.
Ce goût, ce souvenir avaient ravivé son envie de continuer à vivre. Assis seul dans un coin de la caserne, il avait frotté la bague sertie de la Gemme de la Régression et murmuré pour lui-même :
« ... On dit que le chef de peloton m'a remarqué, Madame. Grâce à cela, peut-être que je tiendrai un peu plus longtemps dans cette vie. »
« Je survivrai aussi à la prochaine bataille. Tant que Madame n'aura pas atteint sans encombre son trentième anniversaire, je ne laisserai aucune mort m'emporter. »
« Ah... dans cette vie, vous n'êtes pas encore ma femme, n'est-ce pas ? ... Mais qu'importe ? Ce ne sont pas des papiers qui font de vous ma femme. Vous l'avez toujours été. »
Dès le lendemain, il s'était de nouveau jeté dans la bataille, répétant encore la mort, puis la régression, sans fin.
Odely ferma les yeux et refoula ces souvenirs.
Il ne s'en souvient peut-être pas... mais ce goût-là suffira peut-être à réveiller son appétit.
Elle finit par prendre la parole.
« Vous avez bien fait de choisir quelque chose de digeste. Mais pour l'instant, la valeur nutritive n'est pas la priorité. Il faut d'abord stimuler son appétit. »
« C'est vrai... Mais même les plats qu'il aimait autrefois restent intacts ces derniers temps... »
Le chef baissa la tête d'un air désolé. En tant que responsable des repas du Grand Duc, le simple fait de l'admettre lui était pénible.
« Ce n'est pas votre faute. »
Odely coupa net son sentiment de culpabilité.
« Faites plutôt une bouillie d'orge. »
Le chef cligna des yeux.
« ... Une bouillie d'orge ? »
Comme la bouillie d'orge passait communément pour un plat de paysan, l'hésitation se lisait sur son visage. Il ne dit rien à voix haute, mais on devinait sans peine ce qu'il pensait.
Jamais Son Altesse n'aimera une chose pareille.
Odely ignora ses doutes et poursuivit.
« Coupez la viande fumée en fines tranches et posez-les délicatement sur la bouillie. Ne rendez pas la texture trop lourde. Faites bien tremper l'orge au préalable et laissez-la mijoter lentement à feu doux. La surface doit être tendre, mais pas pâteuse. »
Odely gardait le souvenir d'avoir été l'épouse de Ludville dans sa vie précédente. Pas à travers des expériences qu'elle avait elle-même vécues, mais à travers les innombrables repas et les moments paisibles autour de la table dont elle avait été témoin dans ses souvenirs à lui. Elle connaissait ses goûts mieux que personne. Elle poursuivit calmement :
« Servez-la avec quelques baies sauvages, des framboises ou des mûres feraient l'affaire. »
À en juger par les repas que l'Odely de ses souvenirs lui préparait, Ludville semblait apprécier les plats avec des morceaux de viande juteux, savoureux et à peine sucrés. Peut-être parce que les ingrédients qu'elle citait semblaient si modestes qu'ils en devenaient presque pitoyables, le visage du chef s'assombrit.
« Des baies sauvages ? Pas de simples fraises ? »
« Oui. Les baies sauvages sont moins sucrées, alors un peu de miel serait sans doute préférable. »
« ... Je ne crois pas que Son Altesse mangera une chose pareille. »
Le chef parlait avec précaution, sans pouvoir cacher son scepticisme. Peu importait qui le suggérait : servir un tel repas au Grand Duc pourrait lui retomber dessus plus tard.
« Vous m'avez dit qu'il ne mange rien de toute façon, non ? »
Elle n'avait rien à perdre. Elle sourit pour le rassurer.
« Faisons comme ça. Au moment du petit-déjeuner, servez d'abord le repas que vous aviez prévu. Mais s'il l'ignore encore et ne touche qu'au vin... alors apportez-lui cette bouillie à la place. »
« ... »
« Si quoi que ce soit tourne mal, j'en assumerai l'entière responsabilité. »