Odely emboîta avec précaution le Cristal de Sang, non pas dans le circuit d'activation, mais dans celui de désactivation. À l'instant où il s'enclencha parfaitement dans le cercle magique, une vibration sourde résonna depuis le sol. La lumière carmin enfermée dans le cristal flamba comme un brasier et se mit à trembler.
Puis...
Crac...
Lentement. Très lentement. Les fils de lumière se rompirent un à un, et les circuits complexes du sort commencèrent à s'effacer. Le cercle magique, autrefois d'une complexité et d'une perfection inouïes, s'effritait comme une créature vivante arrivée au terme de son existence. La moitié de la force vitale que Ludville avait sacrifiée pour achever le sort retournait à son véritable propriétaire.
Odely regarda le processus en silence. Quand le cercle magique eut complètement disparu, la salle retomba dans les ténèbres. À cet instant, elle eut l'impression qu'un fil ténu se rompait dans sa poitrine.
Clac.
Un immense sentiment de perte la submergea au même moment. Le dernier lien, le seul qui l'unissait encore à Ludville par le sort, venait de disparaître pour de bon. Odely inspira doucement. C'était comme si on lui avait creusé un morceau du cœur.
... C'est fini.
Celui qui devait vivre vivra. Celui qui devait mourir n'aura qu'à mourir. D'ici là, je dois aider Ludville à retrouver ses esprits, et lui donner une raison de continuer à vivre. Les cinq années qui restent seront bien remplies.
Elle eut beau essayer de s'encourager, le vide persista. Ce n'était que la rupture d'un lien long et pénible, qui n'aurait jamais dû exister...
Rentrons.
Odely se retourna lentement. Elle n'avait plus aucune raison de s'attarder en ces lieux. C'est alors qu'une faible lueur perça l'obscurité.
« ...! »
Elle tourna brusquement la tête, incrédule. Le Cristal de Sang qui aurait dû disparaître avec le cercle magique, celui de Ludville, gisait toujours sur le sol en brillant. Il continuait de brûler comme une flamme qui ne s'éteint pas.
Odely s'immobilisa et fixa ce cristal carmin solitaire. Le cercle magique s'était complètement évanoui, et pourtant il scintillait encore d'une lueur de braise.
« ... Pourquoi ? »
Son cœur manqua un battement. Une pensée terrible lui traversa l'esprit l'espace d'un instant.
La désactivation a échoué ?
Mais non. Le cercle magique avait disparu et le sort était entièrement défait... Elle en était sûre. La moitié de la force vitale de Ludville qui avait été consommée lui était sans aucun doute revenue. Alors pourquoi seul le Cristal de Sang était-il resté ? Pourquoi le support qui aurait dû s'évanouir avec le sort subsistait-il ?
Odely s'agenouilla prudemment devant lui. Quand elle ramassa le cristal carmin, une faible chaleur se répandit au bout de ses doigts. Il était tiède, comme la chaleur d'une peau humaine, comme si l'âme de quelqu'un reposait à l'intérieur. Pourtant, il n'avait rien de sinistre ni d'inquiétant. Au contraire, il lui procurait une paix inexplicable.
Ludville avait donné presque tout ce qu'il avait pour le créer. Pas seulement sa force vitale : il y avait déversé ses souvenirs, ses émotions et chaque parcelle de désespoir et d'obsession accumulée au fil de milliers de régressions. Normalement, quelle que soit la force de la volonté qui l'avait façonné, il aurait dû disparaître une fois le sort défait. Mais Ludville n'avait jamais rien eu de normal.
Peut-être que le fait que Ludville soit un régresseur y est pour quelque chose. Le même souhait ne s'est-il pas accumulé en lui des milliers et des milliers de fois ?
Un désir écrasant, une nostalgie, un espoir, une folie. Voilà peut-être pourquoi le Cristal de Sang était resté, même après la disparition du cercle magique. Quand un objet se brise, tout est fini, mais quand un cœur humain se brise, les regrets demeurent. Ce n'était peut-être pas qu'un simple résidu de sort. C'était peut-être le dernier fragment du cœur de Ludville. Elle avait enfin réussi à trancher leur lien, mais le Cristal de Sang semblait insister : il ne pouvait pas la laisser partir, et il renouait les deux bouts du fil.
Odely le contempla longuement. Puis elle se rappela le vœu de Ludville : passer son trentième anniversaire avec elle.
Si le cristal est resté, serait-ce parce que ce vœu n'a pas encore pris fin... ?
... C'est inutile. Même maintenant, il cherche toujours la femme aux yeux bleus. Il a perdu tous ses souvenirs, et pourtant son cœur refuse de lâcher prise. Peut-être que ce Cristal de Sang est le sentiment profond de Ludville lui-même.
Alors il pourra peut-être me servir de signe. Quand Ludville me laissera vraiment partir... ce Cristal de Sang disparaîtra lui aussi.
Odely remit le cristal dans sa poche.
Cela faisait trois jours que les Chevaliers de l'Aube étaient partis. Sur la plaine désolée, la neige tombée pendant la nuit était teintée de rouge par le sang.
Le nom de ce village n'avait plus aucune importance. Des années plus tôt, il avait déjà été réduit en ruines par une seule espèce de monstres : les Belusa, des créatures venimeuses dont le souffle fondait la chair et pourrissait les organes au moindre contact. Et en cet instant même, Ludville se tenait au milieu de la horde de Belusa qui avait anéanti le village entier. Même frappé de plein fouet par leur souffle empoisonné, il ne cillait pas. Il en abattit un, puis un autre, puis un autre encore, avançant en ligne droite, comme quelqu'un qui n'aurait jamais appris ce que reculer veut dire.
« Votre Altesse ! »
Edwin, l'aide de camp du Grand Duc, hurlait depuis le bord du ravin éboulé, son souffle formant des nuages dans l'air glacial. Une heure plus tôt, Ludville avait attiré les Belusa à l'intérieur avant de faire volontairement s'effondrer l'entrée de la gorge. C'était une tactique pour canaliser les monstres dans un passage étroit, mais c'était aussi le geste décisif qui empêchait quiconque de le suivre. Un acte imprudent, entièrement de son propre chef.
Maudit soit-il... encore une fois !
Edwin ne s'était rendu compte qu'à cet instant qu'on l'avait berné : Ludville avait pris la mission d'extermination pour prétexte afin de s'adonner à ce jeu suicidaire.
« Belkan ! C'est bientôt prêt ?! »
Edwin se retourna vers l'entrée bloquée en criant. Le mage nommé Belkan, debout au milieu d'un cercle magique, s'essuya le front.
« J'y travaille encore, Sire Edwin ! »
Le terrain effondré menaçait de provoquer une nouvelle avalanche. S'ils s'y précipitaient à l'aveuglette, Ludville serait enseveli lui aussi. L'aide de camp et les Chevaliers de l'Aube ne pouvaient qu'attendre, impuissants, que le sortilège fonctionne. Edwin grinça des dents.
« Bon sang... dépêche-toi, à la fin...! »
À travers les débris, il apercevait par instants son seigneur, Ludville Exepsion. Les coins de ses lèvres étaient tordus en un sourire, comme s'il était enivré par l'énergie démoniaque des monstres.
Si tu dois perdre la raison, tu pourrais au moins le faire normalement ?!
Edwin hurla intérieurement. Sans se soucier du désespoir de son aide de camp, Ludville trancha proprement la tête d'un autre monstre. Son épais sang empoisonné lui éclaboussa le visage, sans qu'il tressaille. Ses yeux violets, vides, ne trahissaient aucune douleur : ils fixaient simplement le lointain, dénués de toute émotion.
Un autre monstre se rua droit sur lui. Cette fois, il ne prit même pas la peine de lever son épée : il lui brisa la nuque à mains nues. Et c'est à cet instant précis...
« ...! »
Toum. Toum. Toum...
Son cœur se mit soudain à battre comme un fou. Quelque chose refluait en lui. La vie, la vitalité, la force, un battement de cœur... quel que soit le nom qu'on choisisse de lui donner.